Bayreuth 2022 à l'heure de Netflix ou chronique d'une mort annoncée (revue de presse)

Par Thierry Verger | ven 19 Août 2022 | Imprimer

C’est peu de dire que le cru 2022 de la Tétralogie par Valentin Schwarz fait, dans la presse d’Outre-Rhin, l’unanimité contre lui.


En termes parfois choisis, mais plus souvent virulents voire crus, les comptes rendus disponibles sur le net se font l’écho assez univoque d’un Ring mal préparé, d’assez bonne tenue musicale (et même avec de fort beaux castings vocaux) mais c’est clairement la mise en scène qui est sur le gril : elle est au mieux interrogée, mais plus systématiquement étrillée. La seule circonstance atténuante à ce qui s’apparente à un fiasco historique, relevée par le site Klassik begeistert, c’est que neuf mois sont totalement insuffisants pour préparer correctement, c’est-à-dire à la hauteur de ce que l’on attend à Bayreuth, une nouvelle production du Ring des Nibelungen.


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Rappelons, comme le fait à juste raison le Süddeutsche Zeitung, que ce nouveau Ring annoncé par Katharina Wagner elle-même il y a trois ans, devait être présenté en 2020 ; à l’origine la fille de Wolfgang Wagner et aujourd’hui directrice du Festival, souhaitait confier les quatre parties du cycle à quatre metteuses en scène. Entre-temps le Covid est venu tout chambouler et c’est finalement Valentin Schwarz, jeune metteur en scène autrichien (aujourd’hui âgé de 33 ans) qui a été appelé in extremis pour monter ces quinze heures de musique. Si on ajoute à cela que Cornelius Meister a dû remplacer quasiment au pied levé le chef Pietari Inkinen initialement prévu, on concèdera volontiers que l’alignement de planètes ne devait pas aller de soi.


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C’est clairement Valentin Schwarz (qualifié d’ « égocentré » par le site de SWR2) qui concentre les flèches sur lui. Dans les interviews qu’il a donnés, notamment ici, il explique clairement qu’il veut raconter des histoires de gens d’aujourd’hui, de personnages d’aujourd’hui, de problématiques d’aujourd’hui et certainement pas celles de dieux, de demi-déesses, de dragons, de géants ou de nains. D’où l’idée d’un Ring au format de série Netflix, partant du principe que Wagner lui-même avait eu l’idée de présenter cette histoire en une semaine et quatre épisodes ! Il ne s’agit donc pas de raconter des histoires de dieux mais une saga familiale ou plutôt la confrontation de deux dynasties ennemies.


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Le site de la Bayerische Rundfunk est le plus indulgent : il considère que le metteur en scène pose de bonnes questions, (celles de couples d’aujourd’hui – ce qui fait ressortir de quelques scènes une émotion certaine) à côté de questions inutiles, mais sans malheureusement répondre à toutes. L’idée de remplacer l’Or du Rhin par des enfants symbolise la place prépondérante que tiennent aux yeux des parents d’aujourd’hui leurs progénitures (Merkur) ; d’où l’idée d’ « inventer » l’enfant qu’auraient eu en commun Siegfried et Brünnhilde. Mais d’autres libertés sont nettement moins bien perçues (comme le fait que Siegfried ait comme père non pas Siegmund, mais …Wotan, lui-même, le père de Sieglinde !) et, d’une façon générale, on reproche à cette production trop de questions sans réponses, trop de sexe et trop de sang !

Les différentes recensions mettent toutefois en avant de très belles performances de chanteurs (Okka von Damerau en Erda, Klaus-Florian Vogt en Siegmund, Lise Davidsen en Sieglinde, ainsi que Thomas Konieczny en Wotan. Au final Die Zeit évoque un « ouragan » de huées (Buh-Orkan !) avec plus de vingt minutes de tumultes en fin de cycle, d’où quelques applaudissements enthousiastes avaient bien du mal à émerger.


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Klaus Billand, toujours pour Klassik begeistert conclut en posant des questions quasi existentielles : il estime qu’il s’agit là d’une deuxième production consécutive ratée (il parle pour cette fois-ci de débâcle) à Bayreuth après celle de 2017 et la proposition de Frank Castorf  ; la nouvelle direction, interroge-t-il, se donne-t-elle toujours les moyens de proposer des spectacles dignes de la Grüne Hügel ? Aujourd’hui le prix des places avoisine celui, exorbitant, de Salzbourg (450€ pour les meilleures en soir de première) et il ne peut que constater des sièges vacants, des places qui ne trouvent pas preneur en dernière minute, alors qu’il y a peu les files d’attente pouvaient durer plusieurs années !

Forumopéra est bien sûr présent à Bayreuth et nous lirons la semaine prochaine les compte-rendus concernant le dernier cycle de ce Ring 2022.

 

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