Camille Pépin : « J’estime avoir encore beaucoup de choses à essayer avant de m’atteler à un chantier lyrique. »

Par Yvan Beuvard | lun 11 Octobre 2021 | Imprimer

Compositrice internationalement reconnue, dont les œuvres sont jouées partout dans le monde, Camille Pépin était en résidence au Festival de Besançon, et participait au jury du récent Concours international de jeunes chefs d’orchestre, au cours duquel était créé son dernier ouvrage. C’est à cette occasion, avant la finale, que nous avons pu la rencontrer, malgré les incessantes sollicitations liées à ses activités. 

Comment devient-on compositrice quand on est née de parents non musiciens ? Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Je pense qu’il n’y a pas une seule façon de devenir compositrice. Pour ma part, j’ai d’abord découvert la musique classique par le biais de la danse classique. Un pianiste nous accompagnait pendant les cours et j’étais si fascinée que j’ai demandé à mes parents de m’inscrire à des cours de piano. Puis, à l’âge de 12, 13 ans, j’ai commencé l’écriture grâce à mon professeur de solfège qui a pensé que ça pourrait m’intéresser. Comme il avait raison ! J’ai commencé par écrire de courtes pièces dans mon coin, et puis j’ai fini par ne plus pouvoir m’en passer et tout faire pour progresser. J’ai écouté beaucoup d’oeuvres contemporaines durant mon adolescence et je pense que ça a été très formateur (Escaich, Reich, Adams, Dutilleux, Ligeti… et John Williams). Après des études au conservatoire d’Amiens, je suis allée me perfectionner au CRR de Paris où j’ai pu étudier l’orchestration, l’écriture, l’analyse et l’histoire de la musique. Mon rêve, c’était de rentrer au CNSM pour avoir Thierry Escaich comme professeur. Le CNSM était la dernière étape avant la vie professionnelle. J’ai adoré mes études là-bas ! J’y ai suivi des cours d’orchestration, d’écriture et d’analyse auprès de compositeurs (Dalbavie, Escaich et Ledoux), même si je n’étais pas en classe de composition.

Comment s’est faite la rencontre avec les minimalistes américains, John Adams, Steve Reich, Michael Nyman ?

J’ai découvert John Adams et Steve Reich à la médiathèque d’Ailly-sur-Somme en Picardie. J’étais au collège là-bas et, en allant à l’école de musique à pied, après les cours, je passais très souvent à la médiathèque pour emprunter des disques et des dvd. J’étais devenue complètement boulimique de musique à cette période et je dévorais tout ce qui se présentait à moi. Le coup de coeur avec Reich a été immédiat !

Comment travaillez-vous ? A la table ou au clavier ? A heures fixes – comme Roussel - ou quand le besoin s’en fait sentir ? Avez-vous une relation personnelle à la nature, comme les titres de nombre de vos œuvres le laissent imaginer ? 

Je travaille tous les jours, sauf en période de festival car je n’aime pas écrire quand il y a beaucoup d’activités dans une journée. Je ne travaille jamais à heure fixe car je déteste mettre un réveil. Disons que je m’y mets juste après mon petit-déjeuner et que travaille jusqu’à ce que je sois fatiguée... Il m’arrive même parfois d’oublier de manger lorsque je suis lancée. J’ai besoin d’être au contact de la nature pour être épanouie. Je trouve qu’il n’y a rien de plus beau au monde que de la voir, de la sentir, de la toucher, de l’entendre. Lorsque j’en suis coupée, j’ai l’impression que l’on a arraché une partie de moi.

Qu’écoutez-vous ? Quelles partitions lisez-vous ?

J’écoute beaucoup de musique d’aujourd’hui, en concert ou au disque. Je n’écoute pas forcément la musique qui me plaît car tous les styles m’intéressent et me donnent matière à réfléchir. Par exemple, avant d’écrire une oeuvre pour une formation précise, j’aime écouter le travail de nombreux collègues pour voir ce qu’ils ont fait, quelles ont été leurs problématiques, sur quels paramètres ils ont travaillé… C’est toujours passionnant de voir que chacun trouve des idées et des solutions différentes. J’écoute aussi beaucoup de musiques de film car mon mari travaille dans le cinéma. Cette passion commune m’apporte énormément. Enfin, j’écoute aussi de la musique électronique ou de la pop : il n’est pas rare que j’écoute Tangerine Dream, Kraftwerk ou Genesis ! Je lis régulièrement des partitions  récentes ou de notre temps : Saariaho, Salonen, Higdon, Scelsi, Dalbavie, Escaich, Connesson, Dutilleux, Ligeti. En ce moment, j’écoute et lis beaucoup Sebastian Fagerlund, compositeur finlandais que j’ai découvert il y a peu de temps et que j’adore.

Fréquentez-vous l’opéra, pas tant la scène que les productions lyriques ? Avez-vous des oeuvres favorites, des chanteurs fétiches ?

J’adore les opéras d’aujourd’hui. Les découvrir en concert est chaque fois une source de plaisir et de stimulation intellectuelle et artistique. J’ai beaucoup aimé Donnerstag, de Stockhausen, donné par le Balcon avec la mise en scène de Benjamin Lazar. Je pense que Claude, de Thierry Escaich, est un chef-d’oeuvre. Tout récemment, j’ai beaucoup aimé Le Soulier de Satin de Dalbavie et Innocence de Saariaho. Saariaho a notamment écrit un rôle incroyable et sur mesure à la chanteuse Vilma Jää. Elle nous tient en haleine du début à la fin avec une écriture vocale à la croisée de plusieurs mondes : classique, pop, chants traditionnels.  Une merveille !

Avec Fiona McGown, vous avez trouvé l’interprète idéale pour chanter Joyce et Baudelaire. Vos œuvres vocales occupent encore une place secondaire dans votre production. L’écriture d’un ouvrage lyrique vous tente-t-elle ? Ou les séries, les films ?

Oui, c’est vrai que j’ai très peu écrit pour la voix. Cela s’explique par deux choses : d’une part, on me demande très peu d’écrire pour la voix car mon écriture ne s’y prête pas forcément ; d’autre part, j’estime avoir encore beaucoup d’autres choses avant de m’atteler à un chantier lyrique. Le ballet et la musique de film m’intéressent plus que les ouvrages lyriques pour le moment, mais cela peut évoluer avec les années.

Vous avez participé au jury du Concours international de jeunes chefs d’orchestre de Besançon, tout en ayant l’âge des candidats. C’était votre première expérience en ce domaine. Comment avez-vous vécu ces moments ?

C’était ma première expérience en tant que amembre d’un jury de direction d’orchestre et je l’ai ADORÉE ! Écouter et observer ces artistes a été si enrichissant ! Vous savez, parfois on aime un chef ou une cheffe d’orchestre et on ne saurait pas donner d’arguments très concrets. Et bien là, il a fallu savoir pourquoi et les défendre. N’étant pas familière de la technique de direction car ce n’est pas mon métier, j’ai travaillé avec mes oreilles, et la différence peut être si flagrante entre les candidats… C’est fascinant ! 
Mais ce n’est pas une position confortable de se demander à qui on donne une chance et à qui on ne la donne pas. Il a parfois fallu faire des choix compliqués. 
J’ai donc adoré car j’ai appris énormément durant cette semaine de jury grâce aux 20 candidats sélectionnés mais j’ai aussi appris auprès des merveilleux collègues que j’ai eu la chance de côtoyer dans ce jury. Être tous les jours auprès d’eux, dans la plus grande bienveillance, parler musique matin, midi et soir, ont aussi été des moments incroyables, enrichissants… et beaux, tout simplement. Je n’oublierai jamais. 

« Aux confins de l’orage », créé par les trois finalistes le 18 septembre, avec l’Orchestre national de Lyon, sera « un coup de tonnerre ». Trois mouvements, trois couleurs, « un crescendo qui part du ciel pour se rapprocher de la terre » dites-vous. N’est-ce pas terrifiant ?

Non, ce n’est pas terrifiant : c’est la nature.

 

 

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