Cinq clés pour Don Pasquale

Par Christophe Rizoud | jeu 12 Avril 2018 | Imprimer

Après Milan ce mois d'avril, Don Pasquale revient sur le devant de la scène, à Paris à compter du 6 juin prochain, et à travers une nouvelle édition de l'Avant-Scène Opéra. Présentation d'un des derniers chefs d'oeuvre de Donizetti en cinq points.


1. C’est dans les vieux pots…

Fruit d’une commande du Théâtre-Italien de Paris, Don Pasquale trouve son inspiration – selon un procédé habituel à l’époque – dans un livret déjà existant d’Angelo Anelli (1761-1820) tiré d’une comédie de Ben Jonson (1572-1637), The Silent Woman. Mis en musique par Stefano Pavesi (1779-1850) et créé à Milan en 1810 sous le nom de Ser Marcantanio, l’ouvrage connaît un succès suffisant pour rester au répertoire plus de 20 ans et être repris à Vienne en août 1842. C’est ainsi que Donizetti, présent dans la capitale d’Autriche en mai et juin de la même année, eut peut-être l’idée de reprendre à son compte cette histoire de barbon décidé à convoler en juste noces afin de déshériter son neveu. Richard Strauss, un peu moins d’un siècle après, puisa à la même source pour Die Schweigsame Frau. Confiée à Giovanni Ruffini (1807-1881), la réadaptation du livret d’Anelli ne se fit pas sans heurt. Donizetti intervint si souvent dans le travail de son librettiste, jugé trop peu expérimenté, que ce dernier refusa d'apposer son nom au texte final. (Lire aussi « Introduction et guide d’écoute à Don Pasquale » par Chantal Cazaux – Avant-Scène Opéra 302)

2.  Le dernier des opere buffe ?

La confusion des genres prévaut à l’opéra où la frontière est parfois ténue d’un style d’œuvre à l’autre et les formes souvent hybrides. Sans se lancer dans une définition qui comprend presqu’autant de règles que d’exceptions, l’opéra buffa nait à Naples au début du 18e siècle une fois consommée la séparation entre le comique et le tragique, que le 17e siècle avait intimement mêlés. D’abord dépourvu d’ambition, écrit dans un langage simple avec pour seule intention de distraire, il se complexifie au fil du temps sous couvert d’autres appellations farsa, dramma giocoso chez Mozart, semiseria chez Rossini. C’est de cette tradition qu’hérite Don Pasquale, créé à Paris en 1843, souvent présenté comme le dernier des opere buffe parce qu’il faudra attendre un demi-siècle avant que Verdi, avec Falstaff, n’offre au genre un nouveau succès. (Lire aussi « Opera domestica » par Christophe Capacci – Avant-Scène Opéra 302

3. Le barbon à son apogée

La survie de certains mots dans le dictionnaire de la langue française ne tient qu’à un fil. Le barbon, ce vieillard acariâtre dont aime se jouer la farce, appartiendrait-il encore à notre langage si l’opéra buffa n’en maintenait sous respiration artificielle la figure drolatique ? De tous les bouffons cacochymes entretenus par le répertoire, Don Pasquale représente l’archétype. Lubrique, vaniteux, égoïste, jouisseur, pingre, ridicule, il donne son nom à l’œuvre qui l’emploie (quand Bartolo dans Il barbiere di Siviglia et Dulcamara dans L'elisir d'amore – deux autres emblèmes du genre – n’ont pas ce privilège). Vocalement, il est évidemment soumis à la tessiture de basse bouffe. Comédien autant que chanteur, doué de tempérament plus que de puissance, rompu au falsetto qu’il aime utiliser pour contrefaire la jouvencelle, ce type de voix brille d’abord par l’usage débridé du canto sillabico, une forme de chant destinée à imiter le débit rapide de la langue italienne et dont le duo entre Malatesta et Don Pasquale au 3e acte offre un exemple réjouissant (lire aussi « Le basso buffo et ses métamorphoses » par Jean Cabourg – Avant-Scène Opéra 302)

4. La valse reine

Comme La Rondine de Puccini, dont nous proposions cinq clés en fin d’année dernière, Don Pasquale tourne sur trois temps. Non qu’il y ait une quelconque relation entre Vienne et les mésaventures du barbon mises en musique par Donizetti mais, dès les premières décennies du 19e siècle, la valse s’échappe d’Autriche pour envahir l’Europe. Ce rythme ternaire propice à la mélodie trouve dans l’opéra italien un terrain favorable. Verdi, plus encore que Donizetti, en fera un usage immodéré (il suffit de songer au chœur des esclaves dans Nabucco). La valse dans Don Pasquale garde cependant le caractère léger et brillant qu’on lui prête quand l’écriture verdienne, entièrement guidée par les impératifs du drame, fait moins dans la dentelle. (lire aussi « La valse ou le rêve du temps perdu » par Louis Bilodeau – Avant-Scène Opéra 301)

5. Une gifle qui marque

Une ritournelle zébrée d’éclairs, des échanges d’abord à fleurets mouchetés, que les instruments accompagnent d’une mélodie goguenarde, puis de plus en plus vifs jusqu’à ce que la scène de ménage se brise net sur le bruit d’une main contre une joue. L’orchestre stupéfait se tait. La gifle de Norina à Don Pasquale au 3e acte de l’opéra fit scandale le soir de la création. Première affirmation d’un féminisme à son balbutiement ? C’est prêter beaucoup à un geste qui sans être toujours aussi radical s’inscrit en filigrane dans les gènes de l’opéra buffa où les femmes mènent les hommes par le bout du nez (à l’inverse de l’opéra seria réputé consacrer leur défaite). Si cette gifle fit grand bruit, n’est-ce pas plutôt parce qu’elle représente un de ces coups que l’on dit de théâtre tant ils marquent les esprits ? Coup de génie qui, par l’intervention d’une musique judicieusement écrite, déchire le rideau de la comédie pour laisser entrevoir les gouffres sombres de la condition humaine. Coup de baguette magique qui donne une âme aux pantins et assène la suprématie de l’art lyrique, seul capable de décupler l’émotion au moyen de cet effet de levier que représente la conjonction des mots, des notes et du geste (Lire aussi « Quand Norina soufflait sur l’étincelle du féminisme » par Louis Bilodeau – Avant-Scène Opéra 302)

 

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