Cinq clés pour La rondine

Par Christophe Rizoud | jeu 09 Novembre 2017 | Imprimer

A l'affiche du Capitole de Toulouse du 17 au 26 novembre, La rondine de Puccini fait l'objet d'un nouveau numéro de l'Avant-Scène Opéra. Décryptage en cinq points d'un ouvrage qui vaut mieux que sa réputation.


  1. La traviata du pauvre…

Femme entretenue à Paris par le banquier Rambaldo, Madga quitte son protecteur pour vivre le grand amour en province avec Ruggero dans une maison sur la Côte d’Azur. Mais honteuse de sa vie passée elle refuse d’épouse le jeune homme lorsqu’avec l’accord de sa mère il le lui propose, et le quitte. Ce n’est pas par hasard si La Rondine a été surnommée « La traviata du pauvre ». L’argument ainsi résumé en quelques lignes fait apparaître une trame similaire à celle du chef d’œuvre de Verdi : une courtisane en vue à Paris, un jeune provincial invité dans son salon, le coup de foudre, la fuite dans un nid d’amour puis le bonheur brisé par respect des conventions sociales.

  1. … et autres références

La traviata n’est pas le seul opéra qu’évoque La Rondine. Comment ne pas relever aussi les correspondances avec La bohème : le Café Momus et le Bal Bullier ; Rodolfo et Mimi, Marcelo et Musetta d’un côté, Ruggero et Magda, Prunier et Lisetta de l’autre… Enfin dernière réminiscence, volontaire ou involontaire, pointée d’un crayon judicieux par Chantal Cazaux dans son introduction au Guide d’écoute de l’Avant-scène Opéra : Die Fledermaus de Johann Strauss avec la robe dérobée à Magda par Lisette pour se rendre au Bal Bullier tout comme Adèle emprunte une tenue à Rosalinde pour paraître à la soirée du prince Orlovsky. Dans un cas comme dans l’autre, maîtresse et soubrette se croiseront sans forcément se reconnaître. Cette référence à l’un des joyaux de l’opérette viennoise n’est pas fortuite puisqu’à l’origine La Rondine était une commande destinée au Carltheater à Vienne, haut-lieu du genre. 

  1. Un ouvrage victime des circonstances

Jugé mineur parmi les ouvrages lyriques de Puccini, La Rondine souffre évidemment de ce tissu de référence qui nuit à son originalité. Est-ce la raison pour laquelle Puccini peine à s’intéresser au sujet ? La composition traine en longueur. Une genèse incertaine vient compliquer la donne. Envisagée à l’origine pour relever du genre opérette et être créée à Vienne, La Rondine verra finalement le jour à Monte-Carlo sous l’appellation commedia lirica, sans trace ou presque de dialogues parlés. La date de création – 1917 – n’est pas étrangère à ce revirement. La première guerre mondiale, responsable de la chute du régime des Habsbourg, compromet le projet viennois. L’œuvre à sa création déconcertera tant la critique que le public car en rupture avec le ton tragique des opéras précédents. Son caractère léger, alors que le conflit mondial plombe les esprits, devient un handicap. Le compositeur, trop indifférent à la politique, est pris pour cible. La rondine fait alors l’objet de plusieurs révisions, transposée dans une époque plus récente à Palerme en 1920 puis endeuillée par le suicide de Magda dans une version qui ne sera jamais représentée du vivant de Puccini et dont le conducteur sera en partie détruit lors des bombardements de la Deuxième Guerre mondiale, Elle est traduite en allemand au Volksoper de Vienne en 1920, en français en 1926 de nouveau à Monte-Carlo, en hongrois à Budapest en 1927, en anglais à Détroit en 1935. Rien n’y fait, cette « Hirondelle » (signification de rondine en italien) peine à prendre son envol. Pour preuve, elle fut écartée en 1944 des représentations par La Scala de l’œuvre intégrale de Puccini à l’occasion du 20e anniversaire de sa disparition et continue de nos jours d’être jouée sporadiquement. Elle n’est par exemple jamais entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris.

  1. Le génie mélodique de Puccini en action

Le songe de Doretta, l’air le plus connu de La rondine, est l’arbre qui cache une forêt de mélodies. Si la composition de l’œuvre fut en effet laborieuse, si aucun autre extrait de la partition n’est devenu fameux, l’inspiration mélodique de Puccini ne faiblit pas pour autant dd la première à la dernière mesure de l’ouvrage. Outre cette page – duo en fait que les sopranos ont converti en aria pour briller en récital –, il faut citer, toujours au premier acte, la romance de Ruggero « Parigi è la citta dei desideri », ajoutée en 1920, portrait en cape du jeune provincial dont la cadence aigue, ajoutée sans doute pour rendre l’air plus brillant, contredit la timidité du jeune homme censément emprunté dans cet univers parisien qu’il découvre, à moins qu’il ne s’agisse d’une fanfaronnade destinée à dissimuler son malaise. Quoi d’autre ? L’intégralité de l’acte II, le bal Bullier, vaste fresque sonore qui n’a rien à envier au Café Momus de La Bohème, avec dans une effervescence sonore savamment organisée, des phrases musicales irrésistibles, des rythmes tournoyants et un aveu d’amour que Chantal Cazaux dans le Guide d’écoute de l’Avant-Scène Opéra apparente à l’exaltation d’Isolde chez Wagner. Le troisième acte n’a pas à rougir des précédents, articulé autour de deux duos d’amour, le premier baigné d’embruns que l’on croirait empruntés à Debussy. Sa douceur harmonieuse et simple contraste avec le second – celui de la séparation – passionné comme il se doit avec des élans ascendants qui se brisent comme des vagues sur le rocher de la décision inébranlable de Magda.

  1. Sur trois temps mais pas seulement…

Le rythme de valse omniprésent dans La rondine a souvent été considéré comme un héritage de son origine viennoise. De fait, tout au long des trois actes, la musique s’élance sur trois temps en des envolées lyriques qui donnent des envies irrépressibles de tournoyer. Cette danse importée d’Autriche n’a cependant pas attendu Puccini pour irriguer l’opéra italien. Louis Bilodeau dans l’Avant-scène Opéra* en note la présence bien avant, par exemple dans Don Pasquale de Donizetti dès 1834. Et comment ignorer, moins de vingt ans après, l’ouverture de La traviata claudicant elle aussi sur un rythme ternaire, comme un ressort essoufflé lourd de sens. Les trois temps de La rondine ne nous semblent pas mus par les mêmes intentions. Associés au couple formée par Magda et Ruggero, ils entourent et isolent les amants d’un halo lumineux et sensuel en un leitmotiv rythmique qui contraste avec les autres danses présentes dans la partition : one-step, fox-trot et autres danses américaines que Puccini a découvertes lors de son séjour à New York dix ans plus tôt et qu’il intègre naturellement à sa partition en un geste d’une modernité qu’on ne lui a pas toujours reconnue bien qu’une fois encore ici avérée.

*La valse ou le rêve du temps perdu

 

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