Cinq clés pour La Grande-Duchesse de Gérolstein

Par Laurent Bury | jeu 14 Mars 2019 | Imprimer

Avec ce numéro 309 consacré à La Grande-Duchesse de Gérolstein, bicentenaire oblige, L'Avant-Scène Opéra peut désormais se vanter d'inclure dans ses titres le quintette des « grandes opérettes » d'Offenbach, après La Périchole (n° 66, 1984), La Belle Hélène (n° 125, 1989), Orphée aux enfers (n° 185, 1998) et La Vie parisienne (n° 206, 2002). Cinq clés pour mieux connaître une œuvre aux versions multiples et aux visages variés.


Henri et Ludovic

Meilhac et Halévy, complices d’Offenbach depuis le début des années 1860, ont d’abord conçu un livret intitulé La Chambre rouge, référence à la pièce où, au XVIIe siècle, l’amant de Victorine de Gérolstein, le comte Max de Sedlitz-Calembourg, tomba sous les coups de douze assassins. La censure ayant exigé des modifications, le titre devient La Grande-Duchesse, mais ce flou géographique était potentiellement gênant, puisqu’il pouvait laisser supposer une référence non fortuite à une personne réelle : « L’inconvénient a été atténué par la dénomination spéciale et toute de fantaisie de Gérolstein ajoutée à la Grande-Duchesse » estimera finalement le rapport de censure. L’intrigue est finalement bien moins scabreuse que celle de La Belle Hélène : pas d’éloge de l’adultère, cette fois, et tout se termine par un mariage, de convenance, certes, et dont les conjoints ne tireront pas forcément grande satisfaction. Enfin, un mariage tout de même, qui remet à sa place un simple soldat que le caprice de sa souveraine avait très abusivement propulsé vers les sphères supérieures auxquelles son seul charme physique n’aurait jamais dû lui permettre d’accéder.

Marie-Thèrèse ? Catherine ?

On ne se moque ici ni de la mythologie grecque, ni de l’épopée homérique, mais plutôt de la mosaïque de minuscules monarchies qui formaient jadis l’Allemagne (et qui la forment encore en 1867). Quelle réalité se cache derrière « les costumes grotesques de ce duché imaginaire » ? Gérolstein, qui pourrait vouloir dire quelque chose comme « éboulis de pierres » en allemand, est un nom tout droit sorti des Mystères de Paris, d’Eugène Süe, où le prince Rodolphe explore sous couvert d’incognito les bas-fonds de notre capitale. Dans ce petit Etat germanique, gouverné par une femme (sur le papier, du moins, car la Grande-Duchesse est largement manipulée par son précepteur le baron Puck, qui la distrait par des « joujoux » de toutes sortes), au début du XVIIIe siècle, que faut-il reconnaître ? Pas l’Autriche de Marie-Thérèse, et sans doute pas non plus la Russie de Catherine II. Née princesse allemande, la tsarine était pourtant connue comme grande croqueuse d’hommes : elle aussi sut exalter ses amants aux rangs les plus élevés.

Jacques

Avant de se mettre à l’ouvrage, dans la deuxième moitié de l’année 1866, le compositeur exigera de ses librettistes un remaniement du deuxième acte, trop peu efficace à son goût. Le 12 avril 1867 a lieu, au Théâtre des Variétés, la création de cet opéra-bouffe grâce auquel Offenbach pourra notamment conquérir le monde anglophone, resté jusque-là étranger à ses sortilèges (première de ses œuvres à être représentée en français à Londres et New York, puis à être adaptée en anglais, La Grande-Duchesse fut à l’origine d’un fol engouement qui ne s’estomperait qu’une dizaine d’années plus tard, avec les grands succès de Gilbert et Sullivan). Avant de connaître ce succès planétaire, l’œuvre connaît d’importants remaniements, sous la forme de coupes draconiennes. Dès le lendemain de la première parisienne disparaissent ainsi tout le final de l’acte 2 (« Couplets de la plume » et « Carillon de ma grand-mère »), ainsi que la très meyerbeerienne Conjuration et le chœur des Rémouleurs au dernier acte. Certains de ces morceaux seront réintégrés lors de la création à Vienne, mais il faudra attendre la production dirigée par Marc Minkowski en 2004 pour réentendre enfin toute la musique composée par Offenbach.

Hortense, Lucille, Marie, Paola, Anna…

La Grande-Duchesse de Gérolstein a été conçu sur mesure pour l’interprète-fétiche d’Offenbach depuis La Belle-Hélène : Hortense Schneider, embauchée aux Bouffes-Parisiens en 1855. Toutes les têtes plus ou moins couronnées venues à Paris pour visiter l’Exposition universelle de 1867 se feront un devoir d’aller applaudir la diva, ce qui vaudra à sa loge (ou à elle-même, selon les mauvaises langues) le surnom de « Passage des Princes », en référence à l’une des galeries couvertes de la capitale, située à proximité du Théâtre des Variétés. Après plusieurs mois de succès ininterrompu, la Schneider en personne donnera quelques représentations à Londres, à l’été 1868. En Amérique, c’est Lucille Tostée, l’une des vedettes des Bouffes-Parisiens entre 1859 et 1864, qui incarne l’héroïne. A Vienne, Die Großherzogin von Gerolstein est monté au Theater An der Wien dès le mois de mai 1867, avec la star locale, Marie Geistinger, future créatrice de Rosalinde dans La Chauve-Souris. En France, l’œuvre est interdite après la guerre de 1870, ses militaires de pacotille réveillant désormais des souvenirs désagréables. Après un premier refus opposé par la censure quelques mois auparavant, La Grande-Duchesse de Gérolstein est reprise à Paris en septembre 1878, cette fois sur la scène des Bouffes-Parisiens, avec Paola Marié succédant à Hortense Schneider. En 1887, aux Variétés, le rôle-titre échoit à Anna Judic, star de l'opérette sous la IIIe République.

Régine, Felicity, Anne Sofie, Béatrice, Marie-Ange, Jennifer…

Si dans les années 1950, Suzanne Lafaye fut une héroïne offenbachienne de référence, on a vu plus près de nous de grandes chanteuses d’opéra s’essayer à l’exercice, malgré une adéquation vocale parfois très relative. C’est d’abord Régine Crespin qui, ayant renoncé à ses plus beaux rôles de soprano, prête à la Grande-Duchesse sa presque trop grande majesté : on est loin du personnage immature dépeint par Meilhac et Halévy, et la direction placide de Michel Plasson embaume l’œuvre dans un cocon de respectabilité. Avec Felicity Lott, Marc Minkowski tentait de réitérer le miracle de sa Belle Hélène, toujours avec la complicité de Laurent Pelly : le personnage sied un peu moins naturellement à la soprano britannique, mais comment résister à son chic et à son abattage ? Anne Sofie von Otter à Bâle transformait Gérolstein en royaume scandinave pour Points de vue – Images du monde, tandis qu'à Lausanne Béatrice Uria-Monzon se métamorphosait en garçonne, cousine de Marlene Dietrich dans L’Ange bleu. A Marseille, bientôt, Marie-Ange Todorovitch retrouvera un rôle qu’elle avait abordé à Zurich en 2004, tandis qu’à Cologne, c’est Jennifer Larmore qui prolongera la lignée des grandes-duchesses cougars.

 

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