Cinq questions à Alexis Kossenko

Par Bernard Schreuders | lun 17 Janvier 2022 | Imprimer

En tant que soliste ou comme chef, Alexis Kossenko est à l’affiche des sorties discographiques les plus excitantes du moment : la résurrection d’Achante et Céphise et Amazone, l’album de Léa Desandre et l’Ensemble Jupiter plébiscité par nos lecteurs. S’il ne compte pas délaisser Rameau, ses projets foisonnent bien au-delà du répertoire français et du baroque. 


Contrairement à ses autres pastorales héroïques (ZaïsNaïsDaphnis et Églé), Achante et Céphise n’avait pas encore été enregistrée, hormis sous la forme d’extraits. Le génie de Rameau aurait-il encore du mal à s’imposer aujourd’hui ?

Je peux vous faire une réponse assez positive en affirmant que Rameau a aujourd’hui retrouvé la place qui lui est due, tout au moins en France. Hors de nos frontières, sa musique a encore un certain chemin à faire, mais on y arrive petit à petit. Les Anglais ont beaucoup fait pour Rameau (John Eliot Gardiner surtout). En Allemagne, on commence à rejouer ses opéras – j’y ai d’ailleurs un peu contribué avec les productions des Paladins et des Boréades au Staatstheater d’Oldenburg, qui ont connu un accueil triomphal : le public était époustouflé par la modernité, la variété et la théâtralité de cette musique. 

Il y a, il est vrai, plusieurs aspects qui rendent la musique baroque française difficile à produire et à comprendre en dehors de France : un aspect budgétaire, car l’opéra français, issu presque exclusivement d’un terreau artistique versaillo-parisien, contrôlé de près par le Roi, et chargé de refléter la grandeur de la France portée par une monarchie absolue, est un spectacle total incluant théâtre, danse, musique avec de très gros effectifs tant orchestraux que vocaux, décors et machines ; un aspect technique, car cette musique présente des difficultés spécifiques, tant instrumentales et vocales que stylistiques. Elle est peu consensuelle, en tout cas pas à la manière de l’opéra à l’italienne, où l’on trouvera toujours la satisfaction d’une mélodie séduisante et facile à retenir, l’excitation d’une démonstration de virtuosité, l’émotion d’affects simples, bien déterminés et contrastés (amour, désespoir, joie, haine). À l’opposé, l’opéra français va mêler récitatifs, chœurs, danses pantomimes, petits airs et grandes ariettes en un tout complexe et difficilement dissociable. Enfin, ce qui fait que notre musique est incomprise aujourd’hui comme hier (la correspondance entre Telemann et Graun est révélatrice de ce fait), c’est qu’elle est entièrement fondée sur la prosodie de notre langue et le phrasé de notre danse, éléments qui n’ont pas toujours bien traversé les frontières. 

Maintenant, si un ouvrage aussi étonnant et magistral qu'Achante et Céphise a pu rester en grande partie inédit jusqu’à notre disque, c’est que malgré le formidable engouement pour Rameau et les nombreux enregistrements de ces dernières années, les pastorales héroïques ont toujours eu un peu de retard sur les tragédies lyriques. Elles souffrent de certains a priori (à tort ou à raison) sur l’intérêt relatif de leur argument théâtral et motivent donc moins les metteurs en scène. On suspecte souvent les ouvrages de circonstances comme Achante, écrit pour célébrer la naissance du Duc de Bourgogne, d’avoir moins inspiré leur auteur. Cela n’est pas si vrai pour Rameau, dont l’inspiration est toujours exacerbée par la contrainte, et qui a fait d’Achante un laboratoire extraordinaire. 

Comment évolue aujourd’hui l’orchestre né de la fusion de La Grande Écurie et des Ambassadeurs ?

L’orchestre est aujourd’hui composé des musiciens issus des deux formations et nous espérons que Per l’Orchestra di Dresda [1CD Aparté], Achante et Céphise et nos prochaines productions (ZoroastreLe Festin Royal du Comte d’Artois [Francoeur], les symphonies de Mendelssohn) affirmeront l’identité de cet ensemble. Je suis absolument ravi de voir comment les musiciens ont su trouver si rapidement une cohérence stylistique et sonore. Nous avons de belles perspectives de développement avec de grandes productions qui souderont encore davantage les artistes dans cette aventure commune. 

Le caractère novateur, voire expérimental de la musique de Rameau a souvent dérouté voire choqué ses contemporains, c’est le cas notamment avec Zoroastre, créé deux ans avant Achante et Céphise et que vous donnerez l’année prochaine. Alors que vos collègues ont retenu la version remaniée de 1756, vous avez opté pour la mouture originale. Quels attraits offre-t-elle ? 

On a souvent lu que le premier Zoroastre de Rameau fut un échec, mais en réalité il a connu un succès tout à fait estimable avec vingt-cinq représentations ! Des critiques furent émises, il est vrai, sur la cohérence du livret et certains aspects musicaux, très audacieux, ont pu dérouter une partie du public autant qu’ils enthousiasmaient l’autre. La mise en avant des idéaux maçonniques, de la bataille entre le bien et le mal, reléguant au second plan les intrigues amoureuses – et la suppression pure et simple du prologue, tradition séculaire – tout cela ne pouvait être accepté en une fois par un public et une critique très attachés à la tradition. Ajoutons que juste à ce moment, Rameau a pris comme un affront la volonté de la direction de l’opéra de limiter à deux le nombre de ses ouvrages chaque année – ce qui n’était pourtant pas si scandaleux… A un certain moment, l’autre pièce de la saison, Le Carnaval du Parnasse de Mondonville, a pris le dessus en emportant les faveurs des spectateurs. Il n’est pas très surprenant que le ton souriant de cet ouvrage, agréablement exubérant et volontairement contenu dans un style léger, ait demandé moins d’effort à un public versatile. C’est d’ailleurs un ouvrage que nous donnerons et enregistrerons bientôt, toujours dans le cadre de notre résidence avec le Centre de Musique Baroque de Versailles.

Rameau, un peu froissé, a donc attendu sept ans avant de proposer avec Cahusac une version totalement repensée de Zoroastre. Les interprètes modernes en ont déduit de facto que la version de 1756 était meilleure, ce qui tombait bien puisqu’on en avait un matériel complet. Pour la version originale, le manuscrit étant perdu, il faut reconstituer certains éléments, comme les parties intermédiaires à partir de l’édition « réduite » de 1749. C’est désormais chose faite avec l’édition de Graham Sadler et Sylvie Bouissou. Et nous pensons bien que cette version originale mérite sa résurrection, surtout quand les différences entre les deux versions sont plus que du détail : trois actes sur cinq sont complètement différents !  

Vous venez de graver deux « divertissements » de Colin de Blamont : Le Retour des Dieux sur la terre et Le Caprice d’Erato ou les caractères de la musique, mais cette fois à la tête du Helsinki Baroque Orchestra. On se serait plutôt attendu, a priori, à ce que vous vous intéressiez à l’un de ses plus grands succès, son ballet héroïque Les fêtes grecques et romaines. Blamont ne jouit pas d’une bonne réputation auprès des musicologues, qui épinglent son manque d’originalité et ses maladresses. Que diriez-vous pour sa défense ? 

Si ces choix sont d’abord ceux de Benoît Dratwicki (directeur artistique du Centre de Musique Baroque de Versailles et auteur d’un livre sur Colin de Blamont), choix que j’ai acceptés avec grand plaisir, ils ont l’intérêt de mettre en lumière un format très particulier, celui du divertissement. C’est dans ce domaine que le compositeur excellait. Le Retour des Dieux sur la Terre et Le Caprice d’Erato ou les Caractères de la Musique sont complémentaires car ils furent composés à quatre ans d’intervalle : le premier pour célébrer le mariage de Louis XV et Marie Leszczynska (1725) et le second pour la naissance de leur premier fils, le Dauphin, en 1729, après la « déception » de l’arrivée d’une troisième princesse en 1728. Si le principe d’un divertissement ne peut en aucun cas rivaliser avec le genre noble de la tragédie ou du ballet héroïque, j’ai été absolument ravi par la beauté de la musique. De splendides grands récits (accompagnés de tout l’orchestre), des ouvertures vigoureuses, des danses surprenantes, des chœurs solennels… quelques joyaux même : je pourrais citer l’air sublime d’Astrée sur une basse de chaconne ornée, qui nous rappelle Lambert ; le récit de Minerve, un condensé des caractères de l’opéra en 45 mesures ; les airs de bergères ou de chasseurs sur des fanfares de chasse de Dampierre, émoustillants au possible ; et une chose adorable, dont Colin de Blamont semble s’être fait une spécialité, ce sont ces airs où le texte est mis en musique sur les valeurs les plus rapides, difficiles à chanter et à bien prononcer, mais qui annoncent les « airs à texte » de Mozart (Bartolo) ou de Rossini (Basilio) et qui sont de véritables jeux et exercices de diction...

Votre gourmandise musicale s’étend bien au-delà du répertoire français. Votre parcours de chef, mais aussi de flûtiste avec différentes formations témoigne d’ailleurs d’un bel éclectisme, à l’image de l’album « Amazone » de l’Ensemble Jupiter et de Lea Desandre. Imaginez un instant que tout est possible (moyens humains et financiers illimités, liberté artistique totale), quelles œuvres rêveriez-vous d’aborder ? 

Il est vrai que mon répertoire est vaste puisque, en tant que flûtiste et désormais en tant que chef, il s’étend du XVIIe au XXe siècle. Sur le plan instrumental, je pourrais évoquer mon récent CD « Soir Païen » chez Aparté – des mélodies pour voix, flûte et piano de l’impressionnisme français (Ravel, Hüe, Caplet, Delage, Ibert, Roussel, Emmanuel) – en compagnie d’Anna Reinhold, Sabine Devieilhe et Emmanuel Olivier ; « Undine », réunissant des œuvres du romantisme tardif de Reinecke, Andersen et Grieg, avec le fabuleux pianiste Vassilis Varvaresos ou encore mon travail d’exploration du répertoire de la flûte, un peu encyclopédique et très didactique, que je réalise en vidéo pour ma chaîne Youtube « Les Concerts de Pan » https://www.youtube.com/channel/UCTLjbLD-YlzgfeSvB5AL4nQ/featured : 25 épisodes sont en ligne, et 28 autres (de Dowland à Takemitsu, sur une multitude d’instruments historiques) seront publiés périodiquement à partir de février. Et je suis toujours heureux de prendre la flûte pour rejoindre des amis et musiciens que j’admire, comme Lea Desandre et Thomas Dunford ou encore Stephan MacLeod et Gli Angeli Genève avec qui je viens d’enregistrer les concertos de Mozart. En octobre prochain, attendez-vous à une belle découverte : la musique de chambre d’Eugène Walckiers, un hurluberlu génial et inspiré, en compagnie de Christophe Coin, Daniel Sepec, Nicolas Baldeyrou, Edoardo Torbianelli, etc. (chez Aparté).

En tant que chef, j’ai connu des expériences aussi diverses et stimulantes que Les Noces de Figaro de Mozart (à l’Opéra de Copenhague), L'Étoile de Chabrier (à l’Atelier Lyrique de Tourcoing) ou les symphonies de Brahms (à la Philharmonie de Varsovie). Je ne me mets guère de limite tant que le répertoire m’est familier ou me parle. En réalité, je ne considère pas la musique tardive (romantique ou moderne) comme une « montée en grade », puisque je la fréquente depuis toujours comme flûtiste ! Il faudrait, certes, disposer de moyens financiers assez considérables pour certains de mes rêves : un Guillaume Tell de Rossini avec les effectifs de l’Opéra de Paris en 1830 ; L’Enfant et les Sortilèges, mon œuvre «  île déserte » ; une exploration des symphonies et danses slaves de Dvořák ; une Petite Renarde Rusée de Janáček… Vous voyez mes affinités avec la musique tchèque et pas seulement mon bien-aimé Zelenka ! 

En regardant plus en amont, j’aimerais beaucoup consacrer du temps à Monteverdi (OrfeoVêpres, grands madrigaux), lui qui a baigné toute ma jeunesse et par qui mon amour de la musique ancienne s’est développé. Après, il y a des rêves pas si simples à réaliser mais pour lesquels nous avons déjà décidé de nous donner les moyens, à tout prix : l’œuvre de Mendelssohn pour orchestre (nous graverons cette année les symphonies 4 et 5 dans les versions peu connues, l’an prochain l'Ecossaise) ; un pèlerinage à travers les cantates et passions de Bach, chronologiquement, systématiquement, avec une vraie recherche sur les effectifs, l’instrumentarium, les diapasons… Et puis nous poursuivons notre belle collaboration, toujours dans une confiance absolue, avec l’Atelier Lyrique de Tourcoing et avec le CMBV (Atys de Lully, Le Carnaval du Parnasse de Mondonville et Les Paladins de Rameau à l’horizon). Nous entamons également un nouveau partenariat avec le Palazetto Bru-Zane (L’Éclair de Fromental Halévy)… Bref, nous sommes bien décidés à ne pas nous ennuyer… Et vous, êtes-vous prêts à nous suivre ?

 

 

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