Cinq questions à Damiano Michieletto

Par Maurice Salles | lun 15 Septembre 2014 | Imprimer

Incontestablement Damiano Michieletto s’est imposé, en une dizaine d’années, comme le metteur en scène italien de premier plan. En juin dernier, avant le lever de rideau sur The rake’s progress au Théâtre de la Fenice et malgré la tension inhérente à toute première, il a répondu à nos questions.

Comment vous sentez-vous ?

Nerveux comme à chaque fois que je présente un spectacle dans ce théâtre, puisque, comme vous le savez peut-être, je suis né et je réside dans la région. Nous avons un proverbe en commun : « Nul n’est prophète en son pays ». Mais c’est pour chaque spectacle la même chose, même quand il s’agit comme ici d’une reprise. Ce rake’s progress a en effet été coproduit avec Leipzig et là-bas la création a déjà eu lieu. C’est justement pour cela, parce qu’on change de théâtre, que même pour des productions déjà rodées il y a toujours un nouveau travail à accomplir, pour tenir compte des dimensions différentes du plateau, des performances des équipements techniques et évidemment des nouveaux interprètes. Sans compter que les premières représentations ont mis à l’épreuve certaines idées de mise en scène et la seconde série offre l’occasion de les corriger. Ainsi le spectacle de Venise n’est pas exactement le même qu’à Leipzig.

En quoi sont-ils différents ?

Si vous n’avez pas vu le spectacle à Leipzig, ce sera difficile de vous l’expliquer. Mais par exemple à propos de Baba la Turque j’ai tenu à rattacher le personnage à l’actualité et à la personnalité de Conchita Wurtz, qui a remporté le concours de l’Eurovision après les représentations de Leipzig. Le personnage de Baba est perçu une attraction monstrueuse, et il me semblait intéressant, puisque le physique de l’interprète du rôle, à Venise, le permettait, de lui donner l’apparence de Conchita Wurtz. De quoi réfléchir – ou pas, c’est comme on veut – sur les idoles de notre temps et la perception que nous en avons.

Voulez-vous amener le spectateur à s’interroger sur l’œuvre ? Sur votre travail ?

Je n’ai pas l’intention d’obliger qui que ce soit à réfléchir, j’espère que chacun sait ce qu’il a à faire. Mais je consacre beaucoup de temps, personnellement, à réfléchir sur les œuvres et sur le rapport qu’on pourrait trouver entre elles et notre époque, nous-mêmes. Il arrive que mon travail soit accueilli avec condescendance, parce que je suis perçu par certains comme un roublard qui exploite habilement le filon de la provocation. Evidemment cela me blesse, parce que tout mon travail de réflexion est nié, ou en tout cas on lui dénie toute valeur. Je comprends qu’on n’aime pas mes mises en scène ; mais je voudrais qu’on critique mon travail au lieu de se contenter d’insinuer que je n’ai pas travaillé ! Je respecte le travail, et je voudrais que le mien soit respecté, même si l’on n’aime pas ce à quoi il aboutit. Je ne me destinais pas à la mise en scène, c’est un peu par hasard que j’y suis venu, et quand j’ai commencé à y comprendre quelque chose c’est devenu une passion évidente. Mais je n’oublie pas que je viens d’un milieu où les gens passaient devant les théâtres mais n’y entraient pas. A plus forte raison les opéras. C’est pour cela que je cherche à lire les opéras dans une optique d’aujourd’hui, pour que ces gens si nombreux, plus nombreux certes que les passionnés, puissent comprendre.

Mais n’est-ce pas un combat perdu d’avance ? Si ces gens ne vont pas à l’opéra…

C’est pour cela que je suis convaincu qu’il faut pourtant s’adresser à eux aussi. Cela peut sembler absurde mais c’est la voie, ces gens iraient à l’opéra s’ils pensaient y trouver quelque chose qui leur correspond. Les passionnés, évidemment, ont déjà trouvé. Mais on peut se blaser. Et puis, à relire un livre ou revoir un tableau on peut y découvrir toujours du nouveau. J’aimerais apporter ce regard neuf Mais il faut aussi que les opéras, je veux dire leurs responsables, s’adressent aux compositeurs et commandent des opéras. C’est comme cela que le genre est né et s’est développé, et c’est comme cela qu’il restera vivant. Pardon ? La crise ? J’entends parler de crise depuis mon enfance, et cela n’a pas cessé. Au lieu de gémir, cherchons à avancer.

Vous allez en septembre faire vos débuts à l’Opéra de Paris avec Il Barbiere di Siviglia. C’est important ?

Evidemment. Paris fait partie des capitales importantes dans le monde de l’opéra et je suis content de cette invitation. Le spectacle est à la base celui conçu pour le Grand Théâtre de Genève en 2012 (ndlr : voir le compte rendu de Fabrice Malkani). Mais comme je vous le disais tout à l’heure, une reprise dans un nouveau théâtre, avec des interprètes différents, oblige à retravailler le projet, plus ou moins largement, plus ou moins en profondeur, nous verrons…

Propos recueillis le 27 juin 2014

 

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