Cinq questions à Emmanuel Ceysson

Par Brigitte Cormier | jeu 11 Octobre 2012 | Imprimer
Un parcours fulgurant. Diplômé du CNSM avec la mention très bien et un premier prix d’harmonie, récompensé auYoung Concert Artists de New York, premier Prix du prestigieux Concours de l’ARD à Munich. En 2006, à 22 ans, Emmanuel Ceysson intègre l’Orchestre de l’Opéra national de Paris comme première harpe solo, tout en se produisant en récital, concerto ou musique de chambre sur des scènes prestigieuses : Wigmore Hall, Salle Gaveau, Carnegie Hall, Wiener KonzertHaus, Berliner Philharmonie… "Visiting professor" à la Royal Academy of Music de Londres de 2005 à 2009, enseignant à l’Académie internationale d’été de Nice depuis 2010, et donnant régulièrement des master class en France et à l’étranger, Ceysson a même déjà franchi le pas vers la transmission !
Avant l’une des dernières représentations des Contes d’Hoffmann à l’Opéra Bastille, ce jeune virtuose de 28 ans a pris le temps de répondre à nos cinq questions à l’occasion de la sortie chez Naïve d’Opéra Fantaisie, son premier disque en solo (voir brève du 9 octobre).
 
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Le corps à corps d’un musicien avec son instrument est plus ou moins harmonieux à regarder,  voire physiquement douloureux. Pour vous, qu’en est-il de la harpe ?
Quand j’avais huit ans, ce n’est pas en voyant une harpe mais en entendant le mouvement lent du concerto de Mozart pour flûte et harpe par Lili Laskine et Jean-Pierre Rampal que j’ai tout de suite eu envie d’apprendre à en jouer. C’est donc la musicalité et pas le look de  l’instrument qui m’a attiré. Pour un enfant, ce n’est pas évident. On commence par sortir des sons immondes sur une petite harpe sans pédales… on attrape des ampoules parce que la peau des doigts est très fine. Il faut beaucoup de patience. Le contact avec l’instrument est en effet très physique. On doit la prendre dans ses bras, littéralement l’embrasser, l’incliner pour pouvoir la jouer de bas en haut, la faire chanter…

Dans Diapason de septembre 2006, on pouvait lire à votre sujet : «  Il a l’art de parler le son, de lui donner une projection quasi vocale et une technique en or qui rappelle que les grands harpistes peuvent se mesurer aux acoustiques les plus vastes. » Quelle réflexion cela vous inspire-t-il ?

Être musicien d’orchestre dans une salle aussi vaste que Bastille est vraiment un défi. Au début, j’avais tendance à tout jouer très fort pour être sûr d’être entendu. Mais petit à petit j’ai appris à doser. Ce qui est important, c’est que chaque note soit bien « émise », même dans les passages les plus rapides. Il faut arriver à une sonorité ronde, dégager une énergie et savoir projeter sans être dur. Ce qui est certain c’est que la harpe moderne n’est plus un instrument de salon comme au XIXe siècle. Pour sa clarté et sa profondeur sonore, sa puissance et son design Art déco, j’ai finalement adopté une harpe Salzedo Lyon & Healy manufacturée à Chicago que j’ai eu la chance de pouvoir choisir sur place.

Durant vos études musicales avez-vous fait du chant ?

Non pas du tout. Mais à la fin de mes études au conservatoire j’ai pendant quelque temps étudié le trombone et c’est fou ce que cela m’a aidé pour la harpe, permis d’acquérir du souffle et de décrisper la bouche. Cela peut paraître bizarre de dire ça, mais la harpe se joue avec le corps entier, il faut respirer correctement, tout doit être détendu, même la langue. Mais si je n’ai pas fait de chant, depuis que je baigne dans l’opéra que je connaissais peu en arrivant, j’ai énormément appris des chanteurs, au niveau du phrasé, des couleurs, de la projection… Aussi à mettre du sens dans mon jeu.

Quels opéras préférez-vous ?  

J’aime tous les opéras auxquels je participe. Je m’imprègne de l’histoire, des paroles. Ceux qui sont en français et offrent une partie de harpe consistante comme Les contes d’Hoffmann et Carmen viennent forcément en premier. Avant de faire partie de l’Orchestre de L’Opéra de Paris, j’ai joué pendant un certain temps avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France qui était dirigé par Myung-Whun Chung. C’était un chef exigeant qui m’impressionnait ; j’ai énormément appris avec lui. J’ai aussi beaucoup aimé la programmation de Gérard Mortier et la manière enthousiaste dont il savait nous parler des œuvres. L’affaire Makropoulos de Janacek, mise en scène par Warlikowski, par exemple, est pour moi un grand souvenir. Plus récemment le merveilleux Werther de 2011 dirigé par Michel Plasson avec Sophie Koch, Jonas Kaufmann et Ludovic Tézier… Ou encore, la reprise du Tannhäuser de Carsen, dirigée par Mark Elder avec Nina Stemme et Sophie Koch — quand il y a ce magnifique duo entre la harpe et Wolfram qui était chanté par Stéphane Degout. Quand je ne suis pas dans la fosse je reste souvent en coulisses pour ne pas perdre le fil de la représentation, rester dans l’humeur… La voix de baryton est celle qui me touche le plus. Mais j’aime aussi  accompagner « Una furtiva lagrima », l’air de ténor si émouvant dans L’Élixir d’amour de Donizetti. Et, j’ai adoré jouer dans Salomé avec Angela Denoke parce que la harpe est présente tout le long dans un orchestre très puissant. Chez les femmes, j’aime surtout les voix de mezzo comme celle de Karine Deshayes. Je suis vraiment très heureux à l’Opéra de Paris ; le minutieux travail que nous faisons avec Philippe Jordan est passionnant. Pour moi, ce qui est important ce n’est pas seulement d’être un bon harpiste, c’est d’être un musicien qui continue toujours à apprendre. L’opéra m’a beaucoup apporté pour mes autres activités musicales : récital, concerto, musique de chambre. Enseigner est une autre façon de m’enrichir.
Comment est née l'idée du disque Opéra Fantaisie qui va sortir bientôt ?
Quand Naïve m'a proposé de faire un disque en solo, l'idée est venue immédiatement car c'est un thème porteur, d'ailleurs pas facile à trouver pour un récital uniquement de harpe. Pour avoir une acoustique naturelle, nous avons enregistré au temple Manin dans le 19e arrondissement. Pour moi, — et c'est ce que j'ai envie de vous dire en conclusion — , ce disque est ma manière de remercier l'Opéra de tout ce qu'il me donne.

Propos recueillis par Brigitte Cormier
Deux concerts permettront d’entendre, en live, les fantaisies de compositeurs de différentes époques sur Eugène Oneguine, Faust, Les Contes d’Hoffmann... Et, en première audition publique, une paraphrase de Carmen réalisée par Emmanuel Ceysson spécialement pour ce disque dans la tradition de l’école française de harpe : 15 octobre à Paris, salle Gaveau et 19 octobre à Lyon, salle Molière
 
 
 
 
 
Emmanuel Ceysson © Thibault Stipal / Naive

 

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