Cinq questions à Marina Rebeka

Par Laurent Bury | lun 21 Janvier 2013 | Imprimer
Depuis quelques années, toute une série de chanteurs originaires de Lettonie connaissent une carrière internationale : on pense à Elina Garanča, bien sûr, mais aussi à Kristine Opolais, Inessa Galante, Aleksandrs Antonenko, Egils Silins ou au regretté Sergei Larin. Marina Rebeka a depuis peu rejoint ce groupe. Elle sera Mathilde dans Guillaume Tell à la fin du mois à Amsterdam, avant de reprendre le rôle cet été à Pesaro.
 
Vous n’êtes pas russe, mais vous avez parfois été présentée comme une autre Anna Netrebko ; avez-vous le sentiment d’appartenir à une école de chant nationale ?
Je n’ai pas le sentiment d’être représentative d’une école de chant lettonne, ou même russe, car j’ai étudié auprès de nombreux professeurs issus de cultures très diverses. A mon avis, il n’existe qu’une école, qui vise à produire un beau chant, confortable et sans effort, qui ne fatigue ni le chanteur ni l’auditeur, et qui permet d’exprimer tout ce que désirent votre goût et votre âme. Le but est toujours le même, mais les méthodes sont nombreuses et variées.
Je suis très étonnée d’avoir pu être présentée comme une autre Anna Netrebko. C’est un honneur, parce que ce n’est pas seulement une bonne chanteuse, mais aussi une actrice séduisante. Cela dit, je ne vois pas pourquoi les gens cherchent une autre Netrebko. Chaque interprète est unique et ne peut être imité. Ce qui est formidable, c’est de pouvoir écouter toutes sortes de voix, toutes sortes de chanteurs.
Quant au répertoire russe, je n’ai chanté que Tatiana, mais c’était au début de ma carrière, et parce que le chef était Mikhaïl Jurowski, qui est l’un des plus grands et des plus vieux spécialistes de Tchaïkovski. Interpréter Eugène Onéguine sous sa direction fut une extraordinaire leçon de style, de goût et de théâtre, pour laquelle je lui suis très reconnaissante. Mon répertoire inclut principalement Mozart, Rossini, Verdi et la musique française. C’est là que ma voix et mon âme se sentent le plus à l’aise. J’adore aussi chanter des lieder, des mélodies et des romances, dans mes récitals.
Lucia di Lammermoor
 
Vous avez chanté Elettra dans Idoménée, vous avez fait vos débuts au Met en Donna Anna, et votre carrière a pris une dimension largement internationale avec Mozart. Quant à Rossini, il y a d’abord eu Il Viaggio a Reims à Milan et Pesaro, Moïse et Pharaon à Salzbourg. Vous considérez-vous comme une chanteuse rossinienne ?
C’est un peu comme si mon destin était de chanter Rossini. Quand j’ai pour la première fois entendu un enregistrement d’Il Viaggio a Reims, l’air de la comtesse Folleville, j’ai dit : ÇA, je ne le chanterai JAMAIS ! Ce qui montre bien qu’il ne faut jamais dire jamais ! Ma première expérience scénique à l’opéra a eu lieu à Parme, quand j’étais étudiante au conservatoire de cette ville. Un projet avait été monté entre le conservatoire et l’opéra, il s’agissait du Barbier de Séville, et j’ai fait mes débuts en scène en tenant le rôle de Rosina pour un public d’enfants ! Quelques années après, par curiosité pure, j’ai eu envie d’entendre l’acoustique du Teatro Rossini à Pesaro, pour savoir comment sonnait les théâtres à l’époque du compositeur, alors j’ai auditionné pour l’Accademia Rossiniana et j’ai été acceptée Et vous savez ce quel rôle on m’a demandé de préparer en premier ? La Contessa di Folleville ! En 2007, j’ai fait mes vrais débuts en scène dans La Traviata à Erfurt, mais mon parcours rossinien s’est poursuivi l’année suivante et je suis revenu au Festival de Pesaro pour chanter Anna dans Maometto II, alors que j’ignorais tout du Rossini serio ! J’ai adoré. Et quelques années plus tard, alors que je passais une audition pour Riccardo Muti, on m’a demandé de chanter Anai, dans Moïse et Pharaon, encore un Rossini serio. Cette année, j’ai enregistré mon premier disque chez EMI, et c’était la Petite Messe solennelle. Donc vous voyez, Rossini, c’est mon destin.
En dehors de Rossini, je chante La Traviata presque tous les ans dans des salles et des productions différentes. C’est vraiment le rôle de mon cœur. Quant à Mozart, j’ai toujours adoré sa musique et j’en écoutais beaucoup, pas seulement ses opéras, mais aussi sa musique pour orchestre ou pour quatuor à cordes, qui nous en apprend beaucoup. Le rôle d’Elettra est arrivé un peu par hasard. Ce n’est évidemment pas un rôle très long, mais très dramatique, et je serais maintenant plus mûre pour le chanter que je ne l’étais en 2009. Mais j’ai beaucoup aimé chanter dans Idomeneo à Nancy, dans une salle de taille raisonnable, à l’acoustique parfaite ! A présent, on me demande surtout Donna Anna. La première proposition que j’ai reçue venait de Roberto Abbado, qui m’avait entendue à La Scala et m’a propose de faire mes débuts à Berlin dans ce rôle. Ensuite, quand j’ai inscrit Donna Anna à mon répertoire, le MET m’a fait la même proposition. Au début, je ne savais pas qu’une représentation allait être filmée et projetée en HD dans le monde entier. Ce fut un grand moment d’émotion. Pourtant, Donna Anna n’est pas mon rôle favori ; je dois avouer qu’en réalité, je préfère Elvire comme personnage, mais ce qu’Anna a à chanter est divin !
Mozart et Rossini exigent-ils des chanteurs les mêmes qualités ?
Pour comparer Rossini et Mozart, je dirais que tous deux exigent une technique solide et une maîtrise de la vélocité, mais ces vocalises ne se chantent pas de la même façon dans les deux cas. Chez Mozart, elles peuvent être ornées un peu, mais avec Rossini, vous pouvez devenir une sorte de co-compositeur, vous adaptez le rôle à votre voix en écrivant les passages qui expriment au mieux vos capacités vocales et votre conception du personnage. C’est un travail très créatif. Je le fais à chaque voix que j’interprète un opéra de Rossini au Festival de Pesaro. Les vocalises mozartiennes sont claires et brillantes, expressives aussi, mais leur perfection réside dans l’élégance et la précision. Elles sont parfaites en soi, il faut juste les remplir d’émotion.
Je ne me considère ni comme une mozartienne, ni comme une rossinienne. Il me paraît beaucoup plus intéressant de chanter des compositeurs différents, des styles différents. Par exemple, j’ai adoré interpréter le War Requiem de Britten avec le Liverpool Royal Symphonic Orchestra et le Royal Scottish Symphonic Orchestra. Je pense que chaque compositeur et chaque rôle nouveau vous rend plus riche, fait évoluer votre goût, et cela s’entend dans votre façon de chanter.
Idomeneo
A part Idomeneo à Nancy, avez-vous eu l’occasion de chanter en France ?
J’ai chanté Micaëla à Baden-Baden sous la direction de Teodor Currentzis et au Palau de les Arts à Valence sous la direction de Zubin Mehta. Depuis mes débuts à Nancy en 2009, je ne suis plus revenue en France, mais j’aimerais y chanter à nouveau. Je parle un peu le français et je le comprends très bien, car j’ai étudié la grammaire et surtout la prononciation. J’aime la musique française pour la manière dont les mots, la mélodie et l’orchestration se combinent. Et ce que je ressens bien, je crois pouvoir l’interpréter, enfin je l’espère. Je prépare actuellement le rôle de Mathilde de Guillaume Tell dans l’original français, et je débuterai aux Arènes de Vérone l’été prochain en Juliette dans Roméo et Juliette de Gounod. J’ai chanté en français dans Moïse et Pharaon, dans Carmen, et je chante aussi des mélodies françaises dans mes récitals (Fauré, Berlioz, Poulenc).
Chanter en français fut un cauchemar pour moi jusqu’au jour où j’ai trouvé un bon coach qui m’expliqua la différence entre français parlé et français chanté, en m’indiquant toutes les règles pour bien prononcer. Ensuite, il m’a fallu du temps pour parler tous les textes que je devais chanter, pour qu’ils sonnent bien dans ma tête, et c’est seulement alors que j’ai essayé de les chanter. Mais une fois qu’on a accompli tout ce travail, chanter en français devient plus agréable que jamais.
Après Mozart et Rossini, à quel type de répertoire aimeriez-vous vous attaquer ?
Je continuerai sans doute d’explorer les opéras de Verdi. Chaque représentation de La Traviata est différente pour moi, apporte de nouvelles nuances à ma voix et à mon interprétation. Je serai prochainement Violetta à Chicago, au Met, puis à Munich durant le festival Verdi, ce qui signifie de nouvelles approches de l’œuvre, de nouvelles émotions. Par la suite, j’essaierai peut-être Luisa Miller et Desdemona, mais ce ne sont pas les rôles qui m’attirent le plus.
Je rêve de chanter Manon, de Massenet. C’est l’un des personnages que je ressens très fortement. Je pourrais en dire autant de Thaïs ou, chez Gounod, de Marguerite et de Juliette. Il y a évidemment des rôles qui me tentent beaucoup, mais il est beaucoup tôt pour que je les chante. Je peux faire des projets, mais seul le temps dira si Dieu m’en donne la possibilité et si ma voix se développe de manière à me permettre de créer et de chanter ces rôles : Norma, Madame Butterfly, Tosca et Suor Angelica, Leonora du Trouvère, mais qui sait si je pourrai un jour les chanter ! Les mots et la musique me rentrent facilement dans la tête, et je suis fascinée par la façon dont ils se joignent à l’orchestre et à l’émotion. Je pleure chaque fois que j’entends « Tu, tu, piccolo iddio, amore, amore mio », le dernier air de Butterfly. Les émotions sont si fortes ! Mais pour le moment, je suis très contente avec Mathilde, Violetta, Donna Anna et toutes mes héroïnes à venir. C’est un vrai bonheur de pouvoir chanter et m’exprimer par le chant.
 
Propos recueillis par Laurent Bury
avec l'aide de Samantha Farber

 
 
 
 
 
 
Maometto II
Moïse et Pharaon
 
La Traviata

 

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