Dix raisons d’écouter Tosti aujourd’hui

Par Christophe Rizoud | jeu 24 Novembre 2016 | Imprimer

Francesco Paolo Tosti est selon certains « l’Elton John de la fin du 19e siècle », un compositeur à succès aujourd’hui méjugé qu’il faut continuer d’écouter, ne serait-ce que pour…

1. …célébrer le centenaire de sa disparition. Né en 1846 à Ortona dans la région des Abruzzes, le compositeur italien Francesco Paolo Tosti est mort le 2 décembre 1916 à Rome, il y a donc cent ans. Après avoir étudié le violon et la composition à Naples auprès de Mercadante, il entra à l’âge de 24 ans à Rome au service de la princesse Marguerite de Savoie, future première reine d’Italie. Dix ans plus tard, en 1880, c’est aux filles de la reine Victoria à Londres qu’il enseignait le chant. En parallèle, il ne cessa de composer, des mélodies essentiellement mais aussi trois opéras et quelques pièces de musique sacrée. Anobli par Édouard VII en 1908, il retourna définitivement en Italie après la mort de ce dernier. Son nom n’est aujourd’hui pas assez connu. Injustement.

2. …sacrifier au plaisir de la mélodie. Avec plus de cinq cents mélodies à son actif, Francesco Paolo Tosti est le maître incontesté du genre en Italie. Son mérite ne s’arrête cependant pas à une prolixité qui pourrait être signe d’inégalité. L’intérêt de ses compositions tient d’abord à une veine mélodique intarissable. Fluides, agréables à l’oreille et faciles à mémoriser, les romances de Tosti se fredonnent instantanément et inlassablement, d’où son succès de son vivant et le mépris de la critique pour laquelle, trop souvent et à tort, facilité reste synonyme de faiblesse.

3. …écouter de belles voix. De Caruso à Joseph Calleja en passant par Carlo Bergonzi et Luciano Pavarotti, les ténors – mais pas seulement – ont toujours aimé chanter Tosti. Son écriture, flatteuse pour la voix, leur permet de briller sans (trop) se mettre en danger. Peu de notes difficiles, de tensions, d’écarts de registre mais des courbes avantageuses et quelques traits prompts à enflammer le public. Pourquoi s’en priver (même si l’écoute endolorie de certains grands chanteurs montre que Tosti n’est pas si facile à chanter) ?

4. … (re)découvrir la poésie de Gabriele D’Annunzio. Parmi les poètes – parfois français – mis en musique par Francesco Paolo Tosti, figure en tête Gabriele D’Annunzio (1863-1938). Trente-quatre mélodies dont cinq cycles concrétisèrent une collaboration doublée d’une relation amicale ininterrompue. La plupart de ces mélodies sont considérées comme les plus abouties du compositeur avec, dans la forme et l’écriture vocale, des originalités, voire des audaces, stimulées sans doute par l’extravagance de celui qui dans un de ses premiers recueils, L'Isottèo e la Chimera, décrétait « Tout n’est que Poésie ».

5. … comprendre la magie du silence. Tosti connaissait ses propres limites. Il délaissa rapidement la composition d’opéra pour se consacrer exclusivement à la mélodie, genre mieux adapté à la légèreté de son inspiration (qui n’est pas superficialité). On a pointé du doigt la pauvreté de ses harmonies, son manque d’imagination formelle, ses accompagnements faméliques. A raison. Mais on n’a pas dit assez son art du silence : ces pauses, plus ou moins longues, parfois si brèves qu’on ne les remarque pas, qui ponctuent le propos musical et s’avèrent souvent aussi éloquentes que le plus savant des accords.

6. … prendre le parti de la légèreté  La vie, la mort, l’amour… Les textes choisis par Tosti aiment brasser des thèmes existentiels. A la gravité de ces questions, son écriture oppose une musique sinon futile du moins élégante, d’une élégance que l’on pourra trouver hors de propos, sauf à la considérer comme un antidote aux problèmes soulevés. Ne s’agirait-il pas plutôt d’une forme d’ironie qui est ne serait pas désinvolture mais attitude nietzschéenne par son rejet assumé d’un sérieux que le philosophe disait « symptôme évident d'une mauvaise digestion » ?

7. …s’aventurer dans la région des Abruzzes. Tendon d’Achille de la Botte italienne, la région des Abruzzes est une des moins touristiques de la Péninsule : ni centre économique comme Milan, ni foyer artistique à l’exemple de Bologne – sans parler de Venise, Florence ou Rome –, ni stations balnéaires mémorables, ni spécialités culinaires susceptibles d’attirer le visiteur gourmand, telle la pizza qui ,de Naples, a envahi le monde. Peu peuplée, cette région a pour seuls atouts une nature sauvage que trois parcs nationaux invitent à découvrir et, pour le mélomane, les Canti popolari abruzzesi, une série de quinze mélodies composées par Tosti en 1879, dont D’Annunzio disait qu’elles étaient « les plus belles chansons populaires d’Italie ».

8… partager l’admiration de ses pairs. Bien que méprisé par la critique, Tosti fut admiré des plus célèbres compositeurs d’opéra de son époque, en particulier Leoncavallo, Mascagni, Puccini et même Verdi qui, pour l’avoir tous pratiquée avec moins de succès, savaient combien la mélodie de salon est affaire délicate.

9… repeupler les salons de la Belle Époque. « Repeuplons les salons du Faubourg Saint-germain » chantent Bobinet et Gardefeu dans La vie Parisienne d’Offenbach. La musique de Tosti fut imaginée à l’intention de ces salons parisiens, romains, londoniens où se retrouvaient peintres, musiciens, écrivains, banquiers et politiques « pour le plaisir de la délectation artistique et de la conversation autour d'une femme du monde intelligente ». Ecouter Tosti, c’est voyager dans la tiédeur fanée d’un temps perdu, c’est entrevoir l’ombre transalpine de Reynaldo Hahn et Marcel Proust pouffant derrière ses mains, c’est renouer par la musique avec l’esprit d’une autre époque que l’on a dit, à raison, belle.

10… « L'ultima canzone ». S’il ne fallait garder qu’une seule des cinq cents mélodies composées par Tosti ou – plus difficile – en choisir une capable de convaincre le mélomane indifférent, voire réfractaire, de prêter attention à un musicien déprécié, alors notre choix s’arrêterait peut-être sur « L’ultima canzone », dédiée en 1905 à la soprano italienne Rina Giachetti (1880-1959) sur des vers de Francesco Cimmino (1862-1938). Chanson teintée d’une douce mélancolie au refrain obsédant, où les derniers mots à l’aimée la veille de son mariage cachent sans doute un adieu plus douloureux encore : l’adieu à la jeunesse.  

Pour écouter Tosti

De nombreux récitals de grands chanteurs comprennent des mélodies de Tosti : Carlo Bergonzi, Franco Corelli, Luciano Pavarotti, Giuseppe Di Stefano, Renata Tebaldi, Joseph Calleja, Ben Heppner, José Carreras, Francesco Meli… La liste est longue.

Parmi les enregistrements récents, citons L’utima Canzone par la basse Marco Vinco accompagnée au piano par Macri Simone (2014, Phoedra) et en France, les trois albums – avec de nombreux inédits – de ceux qui ont fait du compositeur italien leur spécialité : le ténor Marc Filograsso et la pianiste Isabelle Poulain (que nous remercions pour certains des arguments en faveur de la musique de Tosti avancés dans cet article) : Mélodies italiennes (1994, Axile) ; Mélodies d’amour (2002, Axile) ; Entra (2016 , Axile).

 

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