Electre : « Familles, je vous hais ! »

Par Clément Taillia | jeu 01 Mars 2018 | Imprimer

« Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. » Gide n’y pensait peut-être pas, en écrivant ses Nourritures terrestres, mais sa célèbre sentence aurait pu être prononcée par Electre, non sans quelque raison.

Car Electre en vient à haïr sa famille. Sa famille, c’est les Atrides, une des dynasties les plus gâtées de la mythologie grecque, avec les Labdacides. Chez les Labdacides, Laïos, Roi de Thèbes, coupable d’avoir enlevé Chrysippe, sera tué par son fils, Œdipe, lequel épousera sa propre mère, Jocaste. De leur union naîtra Antigone, qui accomplira, par sa mort sacrificielle, l’acte ultime du destin de la lignée. Chez les Atrides, Tantale, fils de Zeus, fait manger aux Dieux le corps de son fils, Pelops. Tous ses descendants expieront son crime : fils de Pelops, les jumeaux Thyeste et Atrée assassinent leur demi-frère Chrysippe, déjà déclencheur malheureux de la malédiction des Labdacides. Amant d’Erope, l’épouse d’Atrée, Thyeste paiera sa trahison de la vie de ses enfants, qu’Atrée fera rôtir avant de les lui porter lors d’un banquet fatal. Thyeste apprend alors d’un oracle qu’Egisthe, l’enfant qu’il fit à sa propre fille Pelopia, le vengera en tuant Atrée. S’il ignore longtemps cet augure, Egisthe, recueilli et élevé par Atrée, finit par accomplir sa destinée. Du côté des descendants d’Atrée, la malédiction continue : l’un de ses fils, Menelas, ira poursuivre son épouse Hélène jusque dans les bras de Pâris, déclenchant la guerre de Troie. L’autre fils, Agamemnon, épousera Clytemnestre et sacrifiera une de ses filles, Iphigénie, avant de partir pour Troie. Après la guerre, où il eut deux enfants de Cassandre, Agamemnon rentre à Mycènes, où Egisthe a entre temps séduit Clytemnestre, et se fait assassiner dans son bain par le couple adultère.

C’est là qu’un amateur d’opéra ignorant tout du mythe originel ferait la connaissance de l’Electre straussienne, vivant recluse dans la cour du palais, remuant la haine qu’elle éprouve pour sa mère, attendant le retour de son frère Oreste, le seul à pouvoir venger la mort du père par la mort de la mère et de l’amant. Mais Hofmannsthal et Strauss ont ici tissé leur propre toile dans un écheveau d’interprétations et d’hypothèses. Preuve de ses multiples ramifications, l’histoire d’Electre est peut-être bien la seule à avoir inspiré les trois « tragiques ». Eschyle, Sophocle et Euripide ont tous proposé leur version du mythe, avec des différences qui sont plus que des nuances. Chez Eschyle, le personnage est mêlé aux foules qui peuplent la vaste Orestie. Chez Sophocle et Euripide, il prend une dimension centrale ; seulement, lorsque la pièce d’Euripide commence, Electre s’est éloignée de Mycènes, a épousé un laboureur – en somme elle a bizaremment accompli le vœu que forme sa sœur Chrysothemis pour elle-même chez Hofmannsthal : se marier, fut-ce à un paysan – et ne retrouve l’envie de venger son père que lorsqu’elle revoit son frère. Chez Sophocle, tout au contraire, Electre est, dès ses premières répliques, dédiée à son désespoir, revêtant ainsi la dimension purement tragique qui allait en faire une héroïne idéale pour un opéra halluciné.

Au gré des textes et des interprétations, Electre a plusieurs façons d’attendre la vengeance. Et cette vengeance, comment l’accomplit-elle ? Là encore, son rôle est diversement apprécié : se contente-t-elle de réclamer sans rien réaliser – comme chez Hofmannsthal, où elle oublie même de confier à son frère la hâche rituelle ? A-t-elle anticipé cette vengeance de longue date, en cachant son frère encore enfant pour lui éviter le même sort qu’Agamemnon ? A-t-elle résisté aux menaces et aux tortures d’Egisthe, qui aurait pu chercher à savoir auprès d’elle où s’était réfugié Oreste ? A-t-elle quitté Mycènes elle-même pour retrouver Oreste et préparer avec lui le meurtre d’Egisthe et de Clytemnestre ? Alors que la notion du temps se désagrège avec cette héroïne tendue tout entière vers la poursuite des crimes qui tachent l’histoire de sa famille, l’unité de lieu, si structurante pour les protagonistes du théâtre, n’a donc rien d’évident non plus.

Et une fois la vengeance accomplie, que se passe-t-il ? La mythologie nous apprend qu’Oreste expie le matricide en subissant les tourments des Erynies, et qu’Electre, condamnée à mort mais sauvée par Apollon, épouse un de ses cousins, Pylade, celui-là même que les amateurs de Gluck et les fans de Yann Beuron chérissent en murmurant « Unis dès la plus tendre enfance ». De l’union naît deux fils, Médon et Strophios. C’est là un épilogue bien banal pour une histoire si sanglante, et qui ne répond pas de manière très convaincante à la question : après tout ce qu’elle subit, comment peut bien finir Electre ? Sophocle n’apporte pas de réponse définitive. Hofmannsthal choisit de la faire tomber raide morte, après la danse triomphale qu’elle entame lorsque la mort d’Agamemnon a été vengée. Dans la dernière mise en scène de sa carrière, Patrice Chéreau décide de s’éloigner du livret, et laisse Evelyn Herlitzius se figer, pantelante, perdue et sans objet, pendant que le fracas des derniers accords jaillit de la fosse d’orchestre. C’est qu’Electre est à peine un personnage ; plutôt un projet. Une fois le projet concrétisé, que reste-t-il ?

Il reste au moins quelques pistes d’interprétations, que le lecteur, l’auditeur, le spectateur, pourra choisir de suivre ou de délaisser, en fonction des traits saillants qu’il voudra figer de cette figure décidément insaisissable. Il y a une Electre bizarrement politique, telle qu’au sortir de la Seconde Guerre Mondiale Sartre l’imaginait dans Les Mouches, qui tente, sans succès, de mener le peuple de Mycènes vers sa libération. Il y a une Electre étonamment ingénue, l’adolescente presque naïve de Giraudoux, qui découvrant sur le tard, et presque par hasard, les conditions de la mort de son père, gagne en fougue et en jeunesse ce qu’elle perd en poids tragique. Et il y a bien sûr la réinterprétation psychanalytique du mythe, celle qui se trouve si stimulée par l’épure elliptique de Sophocle, et où Hofmannsthal ira déposer tout ce qu’il a retenu de l’esthétique Vienne-fin-de-siècle : une apocalypse joyeuse où Nietzsche, Freud, Klimt (Judith est exactement contemporaine de l’écriture de la pièce) entrent dans la danse pour magnifier le tableau. Celui d’une Electre infiment troublante car mouvante dans son inamovibilité : c’est une adolescente avec une voix de forte femme, une fille prête à adresser de nouveau la parole à sa mère pour avoir le plaisir de la maudire à nouveau, une sœur capable de toutes les duplicités, de toutes les tendresses puis de tous les reniements, sur le chemin qui la mène à venger son père.

Des Labdacides, nous retenons tous le complexe d’Œdipe ; Jung nous a dit que les Atrides auront pu nous livrer une relation symétrique, dont moults exégètes et bien des metteurs en scène ont voulu décortiquer les ressorts, avec des succès variables. Electre, dans la peinture, a suscité moins de vocations qu’Hélène, Vénus, Dalila ou Salomé, peut-être parce qu’elle a longtemps paru dépouillée de toute aura sensuelle. Strauss a compris que, dans plusieurs passages stratégiques (quelques répliques de la scène avec Clytemnestre, la scène de la reconnaissance avec Oreste), il fallait donner à cette harpie aux cheveux sales qui vit dans la cour du château des mélodies et des nuances qui soudain ne sont plus que charme ; en bonne héritière d’une dynastie où inceste et infanticide se sont copieusement succédés les uns aux autres, Electre se transforme pour séduire, et séduit pour tuer.  

 

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