Elisabeth Kulman : « J’ai abandonné le rêve des grands rôles de soprano dramatique et cela ne me pose aucun problème »

Par Jean-Philippe Thiellay | lun 06 Juin 2011 | Imprimer
Elisabeth Kulman, jeune mezzo-soprano en pleine possession de ses moyens et dont la carrière a été bâtie sagement, dans la continuité, nous a reçu mardi 24 mai, à l’Ambassade d’Autriche dont le Forum culturel a pris l’initiative de l’inviter à Paris pour un récital donné dans le cadre de l’année Mahler.
 
Le public parisien avait pu l’entendre au Palais Garnier, en 2005 et en 2008, dans le rôle d’Orphée de Gluck, chorégraphiée par Pina Bausch, mais c’est surtout la diffusion en 2011 sur Arte de l’Anna Bolena viennoise qui l’a propulsée sur le devant de la scène. On attendait Elina Garanca et Anna Netrebko ; on a découvert en Smeton Elisabeth Kulman, qui a fait montre de sa classe. Le public viennois y était habitué depuis longtemps et en a fait une de ses favorites. Après des débuts dans la capitale autrichienne en 2001 comme soprano mozartienne (Pamina, la Comtesse, Elvira), elle a peu à peu adopté un répertoire beaucoup plus grave, de mezzo, voire d’alto. A entendre sa voix parlée, profonde, cuivrée et douce à la fois, on se demande comment il a pu en être autrement dans le passé. Le très original récital Mahler donné à Paris, avec l’ensemble Amarcord, dans la ligne de son premier CD chez Material Records, met en valeur ce timbre de miel et cette intelligence du mot.
 
Elisabeth Kulman le dit sans détour : elle se moque de devenir une star internationale en enchaînant les premiers rôles sur les grandes scènes et uniquement eux. Suivez son regard... Pour elle, la musique passe avant tout et cela se voit dans son agenda qui commence à se remplir, avec des engagements jusqu’en 2017 ! Malgré les propositions de plus en plus nombreuses, la place des Liederabend reste intacte. Comme avaient fait les plus grands avant elle, de Christa Ludwig à Dietrich Fischer-Dieskau…
 
Vous avez retrouvé Paris pour un Liederabend consacré à Mahler que vous proposez dans la ligne de votre premier CD et que vous donnez un peu partout en Europe.
 
Oui, c’est un projet sur lequel nous travaillons depuis plusieurs années et que nous avons déjà donné ici et là. L’idée vient de l’ensemble Amarcord Wien et du contrebassiste Gerhard Muthspiel qui a composé la plupart des arrangements, le violoniste Sebastian Gürtler ayant aussi apporté sa contribution. Nous avons choisi de tendre un arc en quelque sorte dans le répertoire vocal de Mahler, en piochant ici et là dans les œuvres de jeunesse comme dans celles plus tardives. Nous interprétons l’intégralité des Rückert-Lieder - ils sont très introvertis, très tristes et difficiles –, et aussi des Lieder tirés de Des Knaben Wunderhorn,  Kindertotenlieder  et Lieder eines fahrenden Gesellen. Nous voulons montrer l’exceptionnelle palette que cela représente. J’aime beaucoup Mahler que j’ai beaucoup chanté pendant mes études et je trouve que nous avons trouvé un ton, un mode particulier d’interpréter sa musique avec lequel je me sens très à l’aise.
 
Comment concevez-vous un programme comme celui que vous proposez dans la ligne de votre premier CD ? Comment affrontez-vous la difficulté de faire passer les mots, dans une langue qui n’est pas nécessairement comprise de tout le public ?
 
C’est effectivement une difficulté très courante pour les chanteurs et je la rencontre aussi avec le projet autour de Moussorgski sur lequel j’ai travaillé récemment pour un CD qui est sorti en 20101. Mais cela ne fait rien. Je m’efforce de mettre toute mon âme dans l’expression et d’être vraiment l’ambassadrice du compositeur avec les moyens qui sont les miens. Je suis convaincue qu’on peut faire passer énormément de choses même si le sens de chaque mot échappe. Je m’attache beaucoup au mot, à l’exactitude, quelle que soit la langue du public. En principe, on arrive à se faire comprendre et à vrai dire, on n’a pas vraiment le choix : je pense que l’on ne chante bien que si on respecte le mot, et cela est valable pour les Lieder, mais aussi pour l’opéra. Avec Riccardo Muti, avec lequel j’ai chanté Orphée, en italien, je vous assure que le travail sur le mot était essentiel.
 
Vous avez des modèles, chez les grands anciens ?
 
Pas vraiment et j’évite d’écouter trop d’enregistrements. Naturellement, j’essaie de suivre l’exemple des artistes qui ont marqué à la fois l’art lyrique et l’art des Lieder. Christa Ludwig est évidemment incontournable. Cela fait partie de notre culture en Autriche et tous les grands artistes des années 50, 60 se sont illustrés dans les deux domaines en donnant des Liederabend à Salzbourg, par exemple. Je trouve, en général, que les chanteurs d’aujourd’hui sont trop unidimensionnels, restent dans un domaine dans lequel on les répertorie facilement. C’est, sans doute, la meilleure manière de faire carrière et de gagner de l’argent. Moi, je veux tout faire et ne jamais négliger le Lied, la mélodie, dans toutes les langues : l’allemand, le français (j’aime Duparc, Fauré, Debussy !), le russe, le tchèque, le hongrois, le japonais même! C’est une question de respect pour la musique. D’ailleurs, mon prochain CD est à nouveau consacré au Lied et à la mélodie, de Liszt cette fois et il sortira à l’automne.
 
Vous aimez chanter à Paris ?
 
Oui, j’aime beaucoup Paris où j’ai passé plusieurs mois pour Orphée. Je m’y sens très bien et les contacts avec le public ont été excellents. Il y a des discussions en cours avec l’Opéra pour des projets dans le futur et j’espère qu’ils vont se concrétiser. A vrai dire, j’aime énormément ce contact avec le public, discuter après le spectacle, à Paris comme ailleurs et même ma page Facebook est un outil de communication que j’apprécie. J’aime savoir ce que les gens ont pensé des concerts et ce qu’ils ont ressenti au plus profond d’eux-mêmes.
 
Le Smeton que vous avez donné à Vienne dans l’Anna Bolena diffusé sur Arte vous a fait connaître du grand public français. Quel bilan tirez-vous de votre carrière, dix ans après vos débuts ?
 
Pour moi, il y a surtout une très grande continuité dans ce qui s’est passé depuis 10 ans. Les chanteurs d’opéra ne sont pas des pop stars dont la célébrité peut exploser en quelques semaines… Tout cela se construit dans la durée. D’un point de vue vocal, les choses ont beaucoup évolué puisque j’ai débuté comme soprano, avec tant de Comtesse et de Pamina ! J’ai abandonné le rêve des grands rôles de soprano dramatique et cela ne me pose aucun problème. Aujourd’hui, je suis très heureuse dans ce que je chante, aussi bien dans l’opéra que dans les Lieder. J’ai un répertoire qui va de Monteverdi et l’opéra italien, Verdi surtout - Fenena de Nabucco, Ulrica du Ballo in maschera, Miss Quickly dans Falstaff que j’ai beaucoup aimé - à l’opéra français (Carmen) et russe (Marina, Olga, Perina). Wagner occupe une place particulière (Fricka, Waltraute, Brangäne, Venus). J’ai même créé Medea de Aribert Reimann, qui a été une expérience très enrichissante, mais d’une difficulté extrême2. Je veux avant tout garder la souplesse de l’instrument, qui permet de bien chanter à peu près tout. Rossini m’est en revanche impossible, à cause des coloratures, mais à part ça, la palette est large… Je travaille avec mon professeur, Helena Lazarska, pour conserver cette flexibilité.
 
Quel regard portez-vous sur votre appartenance à la troupe de l’Opéra de Vienne ?
 
Ce fut fondamental pour apprendre des rôles, gagner de l’expérience. En France, vous devriez faire de même ! J’ai quitté la troupe il y a deux ans et, si je chante encore beaucoup à Vienne, ma carrière a pris un virage plus international.
 
Comment voyez-vous la suite ?
 
J’ai beaucoup d’idées très précises en tête, vous savez. Je veux conserver cette faculté de conduire des projets autour de compositeurs comme Mahler ou Moussorgski et continuer à chanter des Lieder et des mélodies. Je veux aussi conserver un répertoire le plus large possible. Dans le futur très proche, je vais chanter beaucoup de Wagner, surtout à l’approche de son bicentenaire en 2013… Tout le monde veut sa Tétralogie ! Je vais débuter en Brangänne (Tristan) et il y aura aussi, dans le Ring Fricka et Waltraute. Mon planning se charge vraiment vite, trop sans doute !
 
Propos recueillis et traduits par Jean-Philippe Thiellay
 
1 Le CD est sorti en juin 2010 chez Preiser
2 Un DVD Arthaus en garde la mémoire

 

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