Elizabeth Billington, soprano volcanique

Par Laurent Bury | jeu 25 Avril 2019 | Imprimer

A la mi-juin 1794 eut lieu la plus violente éruption du Vésuve depuis un siècle et demi. Le village de Torre del Greco fut enseveli sous la lave en fusion. Quand la lave rencontra la mer, l’activité explosive se renforça, et le volcan disparut derrière d’épais nuages de cendre, du 16 au 18 juin. Les pierres crachées par le cratère causèrent la mort de 26 personnes, sans parler des quelque quatre cents blessés. La projection de cendres se poursuivit jusqu’à 26 juin, puis diminua peu à peu pour cesser tout à fait le 7 juillet. De forte pluies causèrent ensuite de tout aussi dévastatrices coulées de boue.

Quant à la cause du phénomène, elle ne faisait aucun doute pour les Napolitains, et elle portait un nom : Elizabeth Billington (1768-1818). Si le Vésuve s’était mis en colère, ce ne pouvait être que pour une raison bien précise : cette année-là, le roi de Naples a en effet permis à une chanteuse « hérétique » de se produire sur la scène du Teatro San Carlo.

Née Elizabeth Weichsel, fille d’un hautboiste allemand établi en Angleterre, cette soprano protestante a épousé son professeur de chant, fait ses débuts à Dublin en 1784, puis est devenue la plus en vue des divas britanniques. Elle fait ses premiers pas à Covent Garden en 1787, en Mandane de l’Artaxerxes de Thomas Arne, puis vole de succès en succès. C’est pour elle que Haydn aurait composé sa cantate Arianna a Naxos, et son portrait peint en 1790 par Reynolds inspira ce commentaire au compositeur : ce n’est pas Mrs Billington qui devrait écouter les anges, mais les anges qui devraient l’écouter.

En 1792, Mrs Billington est néanmoins contrainte de s’exiler à cause du scandale causé par une biographie pornographique dont la première édition fut épuisée en une journée ; dans ces Mémoires, on pouvait lire de prétendues lettres de ses amants, dont le prince de Galles.

Mrs Billington voyage dès lors sur le continent, et notamment en Italie. A son arrivée à Naples, l’ambassadeur britannique, Sir William Hamilton, l’invite à se produire lors d’un concert privé donné chez lui, en présence de la famille royale napolitaine. Le succès remporté par ce récital lui vaut ensuite une invitation à se produire au théâtre, dans un pasticcio troussé spécialement pour elle par Francesco Bianchi. La première d’Ines de Castro, le 30 mai 1794, lui vaut un triomphe.

Peu après, cependant, éclate un nouveau scandale, causé par la mort subite de son mari, le contrebassiste James Billington, qu’on l’accuse d'avoir empoisonné. Malgré tout, il semble que la fureur des Napolitains contre « l’hérétique » se soit bientôt apaisée, puisqu’elle resta finalement seize mois à Naples, interprétant des œuvres de Paër, Nasolini, Portugal ou Zingarelli. Elle chante ensuite dans toute l’Italie, notamment à Bologne, Venise et Milan.

Après son retour à Londres au début du XIXe siècle, elle supplante la diva italienne Brigida Banti, mais en 1804 apparaît une nouvelle rivale, la contralto Giuseppina Grassini, avec qui elle crée Il ratto di Prosperina de Peter Winter, sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Dans ses Réminiscences musicales d’un vieil amateur, Lord Mount Edgecumbe résume ainsi leur affrontement : « Les sourds auraient été charmés de Mme Grassini, mais les aveugles auraient donné la préférence à Mrs Billington ». Les chroniqueurs rapportent diverses anecdotes sur leur affrontement : « Rapprochées ainsi sur un même champ de bataille, les deux cantatrices ne se ménagèrent pas les coups de gosier ni les roulades meurtrières. C’étaient des éclairs, des gorgheggi perfides et des trilles empoisonnés qu’on se lançait réciproquement comme des bombes. Le combat fut long, acharné et décisif. La victoire se déclara ouvertement pour Mme Grassini, dont la belle voix de contralto, l’expression pénétrante et le style pathétique furent l’objet de l’admiration générale » (P. Scudo, Revue des deux mondes, 1852). A Madame Vigée-Lebrun qui assistait à l’un de leurs affronts, le directeur du King’s Theatre déclara : « Vous le voyez, madame, ces deux vipères veulent ma ruine ! Lorsque je vais les voir le matin, je trouve la Grassini quis ‘égosille à vouloir attraper quelques notes pointues de soprano, tandis que la Billington s’enroue à imiter la voix de contralto que la nature lui a refusée. J’en perdrai la tête à diriger ces deux sirènes ! »

Chanteuse la plus grassement payée de son temps, Elizabeth Billington prit sa retraite vers 1810, après avoir notamment chanté Vitellia dans La Clémence de Titus. Remariée à un Français nommé Felissent ou Florissent, elle dut à nouveau quitter l’Angleterre à cause de l’Alien Bill, loi sur l’immigration. Elle mourut à Venise en 1818, et son décès même est entouré d’une certaine aura de scandale, ce trépas ayant apparemment été causé parce que son époux lui avait lancé un plat à la tête…

 

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