Entretien avec David Daniels

Par Bernard Schreuders | lun 05 Octobre 2009 | Imprimer
David Daniels ne s’est jamais senti aussi bien. Pour lui, la quarantaine n’est pas synonyme de crise, mais d’épanouissement ! Et il nous revient pour un de ces récitals gourmands dont il a le secret. Le programme éclectique qu’il donnera le 7 octobre prochain au Théâtre des Champs-Élysées avec Martin Katz nous rappelle combien l’Américain est bien plus qu’un excellent contre-ténor : un musicien à part entière, ce « chanteur aux cent visages » comme l’a justement baptisé Diapason, qui refuse de se laisser réduire à une particularité vocale ou à un répertoire. Si le public français l’a un peu perdu de vue ces dernières années, David Daniels n’a pas pour autant déserté les scènes européennes. En 2008-9, il a fait ses débuts à la Scala dans A Midsummer Night’s Dream sous la direction d’Andrew Davis, Christophe Rousset l’a ensuite dirigé à Vienne dans une nouvelle production de Partenope (Arsace) et il a repris le rôle-titre de Tamerlano à Munich. C’est d’ailleurs dans ce superbe et très noir opéra de Haendel qu’il avait débuté un an plus tôt à Washington aux côtés de Placido Domingo.
 
 
Pour votre récital au Théâtre des Champs-Élysées, parmi un programme extrêmement varié (Caccini, Haendel, Brahms, Hahn…), vous avez choisi des mélodies de Roger Quilter, un compositeur plutôt méconnu en France. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ses œuvres ?
Je crois que la musique de Roger Quilter, si elle n’est pas toujours complexe dans sa forme, est très belle, c’est un magnifique exemple de la chanson anglaise. André Messager, Henri Sauguet ainsi que bien des compositeurs américains ont composé de la musique qui n’est pas, ma foi, de tout premier ordre. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas interpréter leurs chansons et qu’elles ne plaisent pas au public.
 
A propos de mélodies, en 2002, vous avez créé Chamber Music de Theodore Morrison, un cycle écrit pour vous. Envisagez-vous de l’enregistrer ou de créer d’autres pièces contemporaines ?
Theodore Morrison est en train d’écrire un opéra pour moi sur la vie d’Oscar Wilde. Il sera créé en 2013, aux USA. Pour des raisons évidentes, je ne peux pas, en ce moment, vous dire dans quelle maison. Sinon, oui, je suis très intéressé par la musique contemporaine et j’aimerais  continuer à découvrir d’autres compositeurs. Je trouve qu’il est impératif que la voix de contre-ténor poursuive son évolution.
 
Tout le monde dit que vous n’avez pas besoin d’une mise en scène pour jouer. De fait, je me souviens d’un récital à Bruxelles que vous aviez ouvert avec l’air dramatique de Tolomeo, « Stille amare ». Vous aviez immédiatement captivé l’auditoire. Comment vous préparez-vous ?
 
Il ne fait aucun doute qu’interpréter un rôle toute une soirée offre plus de satisfaction que chanter seulement un air. Mais chanter un air en concert est très stimulant. Je fais de mon mieux pour recréer l’émotion que j’ai ressentie en chantant l’opéra. Cela ne marche pas toujours, mais souvent, du moins je l’espère ! Pour moi, les concerts comme les récitals devraient être aussi dramatiques et avoir autant d’impact sur le public qu’un opéra complet.
Vous n’aimez pas les studios, mais seriez-vous prêt à enregistrer plus de live, y compris des récitals ? Vos live de Theodora, de Rinaldo ou de l’Incoronazione di Poppea sont plus saisissants, plus émouvants que n’importe quel studio…
 
Bien sûr, tout chanteur, tout interprète se révèle plus excitant, plus captivant en direct que sur disque. J’aimerais enregistrer plus de live. Je sens que je donne le meilleur de moi-même sur scène, face au public. Vous ne pouvez tout simplement pas recréer la même excitation dans un enregistrement studio. Toutefois, en ce moment je n’ai pas de live en projet. J’espère que cela va vite changer.
 
  
Vous chantez depuis des années maintenant avec Martin Katz, qui a également accompagné Marilyn Horne. Comment est née cette collaboration ?
 
Martin Katz enseignait à l’université de Michigan lorsque j’y étais étudiant. En 1992, des élèves de sa classe d’accompagnement lui ont dit qu’il devrait me réentendre. J’ai donc chanté « Di tanti palpiti » et « Che farò senza Euridice » pour lui et c’est ainsi que notre relation a vraiment débuté. J’ai tellement appris avec cet homme. La seule idée qu’il prenne sa retraite ou que je travaille avec un autre accompagnateur me rend triste ! Heureusement, il ne semble jamais devoir ralentir, ce qui est une excellente chose pour moi ! Cela fait quinze ans que nous donnons des récitals ensemble et j’espère que c’est parti pour durer quinze autres années.
 
Après des rôles de mezzo comme Nerone et Sesto, vous avez abordé récemment Ottone (L’Incoronazione di Poppea) et l’Orlando de Haendel, deux parties plus graves et même inconfortables pour la plupart des contre-ténors. Est-ce que ces prises de rôle reflètent avant tout votre évolution vocale ?
 
Oui, l’évolution de ma voix a quelque chose à voir avec la décision d’aborder Orlando et Ottone, mais il me semblait aussi que c’étaient des rôles que je devais explorer. Bien que j’aie l’impression que ma voix sonne comme elle a toujours sonné, ma tessiture est plus grave qu’à mes débuts. Je crois que c’est dû à l’évolution naturelle de la voix chantée, pas seulement chez les contre-ténors, mais pour type de voix. Ceci dit, je sens que je suis plus à l’aise dans des rôles plus aigus, plus lyriques tels qu’Arsace dans Partenope, Bertarido dans Rodelinda, Radamisto, etc. Le public ne me réentendra probablement pas en Ottone et en Orlando. J’étais très content de m’être essayé à ces rôles, mais ce ne sont pas ceux qui me conviennent le mieux.
 
Dans les années 90, vous avez incarné Ein Hüter der Schwelle des Tempels dans Die Frau ohne Schatten de Strauss (La Femme sans ombre), à San Francisco je crois, un rôle de soprano avec trois contre-uts ! Rétrospectivement, qu’en pensez-vous ? Etait-ce un challenge personnel ?
 
Ein Hüter der Schwelle était un rôle formidable ! C’était avec le Los Angeles Opera, pas à San Francisco, et à cette époque je possédais ces aigus « insolites ». A l’orée d’une carrière, nous cherchons tous si désespérément à débuter dans la profession que nous sommes prêts à essayer quasiment n’importe quoi pour « get our foot in the door » comme on dit. J’étais si confiant, follement confiant à l’époque, que j’aurais probablement accepté le rôle de la Kaiserin si on me l’avait demandé ! (Rires). Mais de très bonnes choses me sont arrivées grâce à ce rôle. J’ai noué une relation privilégiée avec l’Opéra de Los Angeles où j’ai chanté Giulio Cesare, Ottone, Ulysse et A Midsummer Night’s Dream. J’ai aussi eu le plaisir de rencontrer Dame Gwyneth Jones au cours des représentations. Elle m’a gentiment introduit au Festival de Salzbourg et auprès de Nikolaus Harnoncourt. Chanter ce rôle fut donc un très bon choix.
La voix de contre-ténor est souvent décrite comme plus fragile que les autres. Comment gérez-vous votre carrière ?
 
C’est une question intéressante sur la voix de contre-ténor. Maintenant que je suis dans la quarantaine, je me sens vraiment plus fort et plus résistant que dans la trentaine. C’est peut-être la maturité et la connaissance que vous développez au fil de votre carrière. Les choses que vous avez apprises à faire et à ne pas faire, etc. Je me sens en pleine forme aujourd’hui et j’ai une assurance que je n’avais pas à mes débuts. Vers le milieu de ma carrière, durant  quelques années, je me suis vraiment battu avec mon sentiment d’assurance et ma santé. Je pense que cela venait principalement de la nervosité et du stress inhérent à la carrière. Mais je considère que j’ai franchi ce cap et je prends vraiment beaucoup de plaisir à ce que je fais aujourd’hui. J’ai l’impression que je contrôle ma carrière et ma voix et non que c’est elle qui me contrôle. C’est un vrai sentiment de délivrance. J’espère chanter aussi longtemps que j’en ressentirai le désir… et que c’est moi, et non ma voix, qui prendrai la décision d’arrêter ! (Sourire).
 
Vous attachez une grande importance à la dimension humaine des livrets chez Haendel et aux qualités psychologiques de ses ouvrages. Aujourd’hui, la mode est aux opéras de Vivaldi, mais ils ne font pas l’unanimité et certains soulignent leur faiblesse dramatique. Quel est votre point de vue ?
 
Personnellement, je ne trouve pas que l’écriture de Vivaldi, en termes de profondeur, d’émotion ou de ligne vocale se rapproche de ce que Haendel a composé. Je ne veux pas nier le fait qu’il y a des airs et des pièces admirablement écrites chez Vivaldi. Cependant, à mon avis, c’est idiot de comparer les deux.
 
En 2007, vous avez chanté l’Orfeo de Gluck dans la première production montée au Met depuis 35 ans. Ces représentations étaient dédiées à la mémoire de Lorraine Hunt-Lieberson. Parmi les artistes que vous admirez, elle vous a tout particulièrement marqué…
 
Nous étions de très bons amis. Nous avons chanté ensemble dans bien des opéras et j’ai énormément appris en travaillant avec elle. Elle me manque vraiment beaucoup ! Cet Orfeo fut pour moi une expérience merveilleuse. En fait, je me produisais dans Giulio Cesare et Orfeo ed Euridice, donnés simultanément au MET. Ce fut un moment formidable pour moi. Orfeo est probablement un de mes deux rôles préférés. C’est dommage que je n’ai pas encore pu le jouer en Europe. J’attends avec impatience ce jour !
 
Vous n’êtes pas le premier contre-ténor à interpréter des lieder de Schubert, mais vous avez été le premier à chanter et à enregistrer Les Nuits d’été avec l’orchestre romantique de Berlioz ! En fait, depuis vos débuts en 1994, vous avez contribué plus que n’importe quel autre chanteur à élargir l’horizon des contre-ténors.
 
J’ai enregistré Les Nuits il y a quelques années déjà. Je les ai données en live avec le New York Philharmonic et le San Francisco Symphony. Je crois que tous les chanteurs aiment se donner des challenges au cours d’une carrière. Ce fut, sans aucun doute, mon plus grand challenge. Bien que je sois heureux et fier de l’enregistrement qu’Alain Lanceron a si gracieusement accepté que je réalise, je ne chanterai plus Les Nuits d’été avec orchestre. C’est trop lourd pour moi.
 
Quels sont vos projets les cinq prochaines années ?
 
Les cinq prochaines années me conduiront au MET, pour trois nouvelles productions, à l’Opéra de Chicago également pour trois nouvelles productions, à Barcelone (Liceo), au Theater an der Wien, à l’Opéra de San Francisco, au Royal Opera House, etc. Et bien sûr, je ferai encore plus de tournées, en récital avec Martin Katz !
 Propos recueillis et traduits de l’anglais par Bernard Schreuders

 

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