Enzo Dara, la grâce du barbon

Par Camille De Rijck | mer 30 Août 2017 | Imprimer

Figure centrale de la Rossini-renaissance, la basse Enzo Dara – disparue ce week-end à l’âge de 79 ans – aura rendu ses lettres d’or à l’emploi de basse-bouffe.

Il existe sans doute, dans bien des bibliothèques et dans bien des conservatoires – aux puces, même probablement – des grimoires épais et de doctes traités qui prétendent apprendre aux jeunes voix l’art délicat du Belcanto. En la matière, la méthode Garcia fut l’alpha et l’oméga et servit de socle à la Rossini Renaissance, quand une poignée d’irréductibles musicologues – récemment trépassés – décida que la patine rance qui recouvrait les partitions de Rossini les dénaturait plus que de raison. Ainsi revint-on aux fondamentaux.

Le cas d’Enzo Dara est l’un des plus intéressants de la cosmogonie récente du chant belcantiste. C’est qu’on imagine ses praticiens les plus fameux dotés de plumages invraisemblables et capables – moyennant un patient apprentissage – d’accomplir n’importe quelle figure de haute-voltige. Et s’il convient d’admettre qu’une Marilyn Horne, qu’une Joan Sutherland, qu’un Rockwell Blake ou qu’un Samuel Ramey disposaient – dès la naissance – de prédispositions physiques extraordinaires ; comme ces redoutables tromblons nous auraient semblé plats si ne s’y était greffés les prodiges d’un apprentissage technique complexe. C’est là l’alchimie belcantiste : d’un bloc de marbre rare on extrait des figures ciselées par un orfèvre. Point de prodige sans matière, point de prodige sans métier. Mais à celles et ceux qui se lamenteraient dans les conservatoires avec au fond de la gorge des potentialités communes, conviendrait-il de fermer les portes du temple ? Non, car il y eut Enzo Dara.

D’un grave légèrement coloré aux profondeurs modestes et d’un aigu qui détimbrait jusqu’à l’anémie, le matériau vocal d’Enzo Dara apparait comme les frontières étriquées d’un Grand-Duché d’opérette. Si le chant n’était rien d’autre que l’émission pure et simple d’un son, son nom n’aurait jamais poussé sur les affiches de La Scala, du Met ou de Covent Garden. Comme le Giuseppe Taddei de la maturité, l’intelligence d’Enzo Dara parvint à sublimer les limites d’un matériau modeste. C’est la démonstration que l’arte povera gagna également les dorures de nos théâtres.

La basse-bouffe a longtemps souffert du syndrome « Don Alfonso » ; l’élégant vieillard de Così fan tutte que Mozart a placé au sommet des voix graves dans ses ensembles et qui, souvent, faute de moyens, inversait ses lignes avec un Guglielmo toujours plus vaillant, toujours heureux de sortir les aigus. C’est que l’âge, sur scène, fut longtemps une mécanique drolatique en soi ; les barbons, quels qu’ils soient, donnaient le spectacle de leur décrépitude en multipliant gestes et grimaces, cueillant la claque et les éclats de rire à force de cabotinage. Que l’élément vocal de leur rôle soit dénaturé, piétiné, réduit en miettes – finalement – tant pis ; les ténors et les sopranos sont là pour assurer le show.  

Y a-t-il dans l’océan discographique de la pre-Rossini Renaissance un seul Don Magnifico valable, un seul Bartolo digne de ce nom ? Des routiniers savoureux, peut-être, des diseurs habiles, certainement. Mais des hommes capables d’affronter l’infernal sillabato de « A un dottor della mia sorte  », capables d’aboyer d’un seul souffle « Cospetton! per quella porta nemmen l'aria entrar potrà. E Rosina innocentina, sconsolata, disperata, in sua camera serrata fin ch'io voglio star dovrà » sans perdre connaissance, le teint violacé et la langue bleue ?

Avec Enzo Dara, on découvrit soudain – comme par surprise – toute la valeur de ces emplois sacrifiés. Et comme il existe une métaphysique de l’humour perdue quelque part dans la grisaille des yeux de Buster Keaton, celle des méchants rossiniens apparut avec autant d’ambiguïté. C’est qu’à l’opéra – comme au théâtre – rien n’est plus triste qu’un effet appuyé. Voilà comment Enzo Dara devint le Peter Ustinov de l’opéra, tirant le meilleur parti d’une silhouette égrillarde, capable de déhanchés que ne dédaignerait pas Pina Bausch et apte à distiller des océans de drôlerie d’un simple mouvement de sourcil. Car s’il convenait de qualifier l’art scénique et l’art vocal d’Enzo Dara, un seul mot suffirait : intelligence. Celle des souris de Cendrillon qui font de quelques nippes mitées une robe de bal, celle qui sublime un matériau rugueux et simple, celle qui humanise le moins recommandable des personnages par l’une ou l’autre mimique minimaliste.

Mais là où Enzo Dara était le plus touchant, c’était aux saluts. Car ses départs étaient inversement proportionnels aux triomphes qu’on lui accordait. Six ou sept petits pas de ballerine le précipitaient à l’avant-scène ; là – inclinant sobrement la tête – il adressait à la salle un baiser puis regagnait la rangée de ses collègues en un tournemain, sans laisser à personne le temps de lui dire vraiment son admiration. Comme s’il refusait de se donner la moindre importance. Comme si sa personne n’était rien dans l’ample panoplie de l’opéra. Aujourd’hui pourtant, il suffit de contempler le legs discographique de ce timide bouffon, pour mesurer à quel point ses saluts valent une éternité. 

 

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