Freddie De Tommaso, déja dans la cour des grands

Par Sylvain Fort | jeu 16 Décembre 2021 | Imprimer

En somme, tout est allé très vite. Certes, les plus attentifs l’avaient peut-être déjà repéré au concours Ricardo Viñas en 2017, ou bien dans ce Cassio de Covent Garden que lui avait confié Alex Beard dont il faut saluer le flair, ou dans quelque autre apparition viennoise, ou grâce à son disque de mélodies italiennes « Passione » (Decca). Pour la plupart, dont nous sommes, c’est en remplaçant au pied levé Bryan Hymel souffrant dans les deuxième et troisième actes de Tosca au Royal Opera House que le britannique Freddie De Tommaso a en un soir conquis une place éminente au royaume des ténors. Bryan Hymel ayant dû se retirer totalement de la production londonienne (nous lui souhaitons de se rétablir au plus vite), De Tommaso l’a remplacé aussi dans la représentation diffusée mondialement en streaming le 15 octobre 2021, permettant au plus grand nombre de découvrir cette voix assez unique sur le circuit d’un ténor de haute école italienne réveillant par le timbre, la technique, la cantilène le souvenir des plus grandes gloires passées.


Parlez-nous de vos origines.

Je suis né d’un père italien, qui malheureusement est décédé lorsque j’avais dix-huit ans, et d’une mère anglaise. J’ai grandi à Tunbridge Wells, dans le Kent. Mes parents n’étaient pas musiciens mais ils étaient mélomanes. Mon père tenait un restaurant italien, et il passait inlassablement les disques de Pavarotti et Maria Callas. Ma mère nous a emmenés, mes frères et moi, à Glyndebourne et à Covent Garden lorsque nous étions enfants, pour nous donner le goût de la musique. Enfant, j’ai chanté dans les chœurs et pris des leçons de chant, mais sans rien qui me fasse me dire « je serai chanteur d’opéra ». C’est seulement pendant les deux dernières années de lycée que j’ai pris des cours de chant plus sérieusement. Je me suis mis alors à chanter des airs de Mozart et de Rossini dans le répertoire de baryton lyrique. J’ai beaucoup aimé cela, mais là encore : rien ne me destinait à la carrière de chanteur. Après le lycée, je me suis inscrit en français et italien à l’Université de Bristol. J’ai suivi ce cursus pendant un an et demi. Puis je me suis dit que cela n’était pas pour moi. Je suis retourné à Tunbridge Wells, travailler dans le restaurant aux côtés de ma mère. Là, j’ai eu envie de reprendre des leçons de chant. Lorsque j’ai chanté pour mon professeur, il m’a dit : « Tu as beaucoup chanté ces derniers temps ? » J’ai répondu que non. La semaine suivante, nous commencions un enseignement intensif.

Comment vous êtes-vous alors retrouvé à la Royal Academy of Music ?

Je suis revenu à Tunbridge Wells en avril 2013. En septembre 2013, j’intégrai la Royal Academy of Music. J’ai commencé les leçons avec MarK Wildman, qui est toujours mon professeur. J’étais alors baryton. Au bout d’un an et demi, nous sommes passés au répertoire de ténor. Les notes aiguës, réputées difficiles pour un baryton, me venaient naturellement, mais elles s’étranglaient si je les chantais comme un baryton alors qu’en les chantant avec une voix de ténor, elles sortaient aisément. Nous avons d’abord beaucoup étudié Haendel, puis nous sommes passés aux airs de belcanto. A l’époque, je pouvais confortablement atteindre le si bémol, mais au-delà, c’était un peu effrayant… Aujourd’hui, toutes les notes sont là ! (rires)

Votre voix s’est affirmée très vite.

Oui, j’ai suivi mes quatre années de scolarité « undergraduate » puis j’ai commencé l’année de spécialisation « Opéra ». En janvier 2018, je suis allé passer le concours Ricardo Viñas de Barcelone. J’ai remporté le concours ainsi que le premier prix Verdi et le prix du ténor. J’ai fêté mes vingt-quatre ans le lendemain des résultats. Puis j’ai achevé mon année à la Royal Academy of Music en juillet. J’ai rejoint le programme pour jeunes chanteurs du festival de Salzbourg et en septembre 2018, j’ai intégré le studio de l’Opéra de Munich où j’ai chanté de petits rôles. J’aurais dû y rester deux ans, mais je l’ai quitté au bout d’un an car j’avais déjà des offres professionnelles.

A quand datez-vous vos vrais débuts ?

J’estime que le vrai début de ma carrière, c’est le rôle de Cassio au Royal Opera House en 2020. C’est alors que je me suis dit : je suis un chanteur professionnel. J’ai alors enchaîné avec Nabucco à Amsterdam, puis Butterfly à Dresde. Là-dessus est arrivé le Covid et tout s’est arrêté. Cela a été très frustrant car j’allais enfin chanter des premiers rôles : dans Traviata à Berlin, Carmen en Norvège, Tosca à Londres en mars… Economiquement, cela a été très dur aussi. J’ai heureusement pu me produire à l’Opéra de Vienne, qui continuait à fonctionner, dans Madame Butterfly, Nabucco, Rosenkavalier, Macbeth… J’ai pu aussi donner quelques concerts pour des sponsors. Mais j’ai dû aussi rentrer chez ma mère pour ne pas payer de loyer.

En démarrant la saison avec ce Mario remplaçant au pied levé Bryan Hymel et diffusé en streaming mondialement, votre sortie de confinement est spectaculaire !

Oui, c’est vrai. Je suis évidemment profondément désolé de ce qui arrive à Bryan, et je lui souhaite de guérir très vite, mais pour moi, ça a été une opportunité évidente. Mon agenda était déjà plein jusqu’en 2025, mais je sens bien l’intérêt et la curiosité grandir autour de moi.

Votre voix n’est pas celle d’un baryton avec des aigus, mais d’un authentique ténor dramatique. Comment gérez-vous les exigences de cette voix si rare ? 

Oui, je suis effectivement de l’école de Corelli, Del Monaco, Caruso. Je n’ai cessé de les écouter, ce sont mes seconds professeurs après Mark Wildman. Je ne suis pas un baryton avec des aigus. Au contraire, le secret quand on a un médium très barytonal, c’est de ne pas porter ce poids sur les notes aiguës. J’ai bien écouté à ce sujet ce que fait Lauri Volpi, mais aussi les conseils qu’il prodigue à Corelli dans les leçons qu’il lui a données, et dont Corelli a parlé aussi dans ses interviews. Dans l’aigu, il faut chercher une émission de « bébé qui pleure », très concentrée, très basée sur des voyelles é, a, i. De ce point de vue, chanter des rôles plus légers, comme Nemorino ou comme les rôles mozartiens – j’ai adoré chanter Idomeneo quand j’étais étudiant – ne me fait pas spécialement de bien. Il faut chanter ce dans quoi on se sent bien. Avec mon professeur nous faisons le tri. L’école italienne est un gage de longévité, qui évite à la voix un vibrato précoce.

Vous devez bien avoir quelques rêves en termes de répertoire…

Eh bien, je me sens chez moi chez Puccini, avec Manon Lescaut ou Turandot, mais évidemment je vise aussi les grands rôles verdiens comme Radamès, Manrico ou plus tard Otello. J’ai aussi un intérêt pour les grands opéras français de Meyerbeer, et bien sûr pour Werther. J’ai appris le français à l’Université et je le parle un peu. J’aimerais beaucoup chanter en France !

 

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