Gundula Janowitz, l'éternel cristal

Par Laurent Bury | jeu 24 Août 2017 | Imprimer

Depuis longtemps retirée des scènes, Gundula Janowitz a soufflé au début de ce mois ses 80 bougies ; Deutsche Grammophon en profite pour réunir le meilleur de son legs discographique en un coffret de 14 CD.


Si vous n’avez pas été subjugué, enfant, par une certaine Arabella télévisée dont l’héroïne chantait en playback avec une dignité confinant à l’impavidité, vous ne comprendrez peut-être pas. Si vous n’avez pas, à l’adolescence, découvert Les Noces de Figaro avec cette comtesse certes insoupçonnable du moindre instant d’égarement face à Chérubin mais surhumaine à force d’angélique bonté, vous ne comprendrez peut-être pas davantage. Si vous avez visionné une Fledermaus aux couleurs dignes d’un épisode de Derrick, où une Rosalinde un peu prude évolue dans un décor plus gemütlich que nature, vous ne comprendrez presque certainement pas. Si vous vous laissez influencer par les choucroutes laquées, tellement sixties et seventies, que la diva arbora durant les plus belles années de sa carrière, vous ne pourrez jamais comprendre.

Comment expliquer la fascination qu’a pu susciter Gundula Janowitz sur les auditeurs et sur les spectateurs ? Notre époque, où il ne semble parfois exister d’alternative qu’entre une interprétation « tripale » et une froideur mécanique, devrait pourtant s’enthousiasmer pour une artiste qui sut privilégier la pudeur dans l’expression des sentiments sans que jamais la pureté du son ne prive son chant de la faculté d’émouvoir. La parution chez Deutsche Grammophon d’un coffret célébrant ses 80 printemps nous invite à tresser les louanges de la soprano dont les ultimes prestations publiques remontent aux dernières années du siècle dernier. En l’occurrence, le label a l’étiquette jaune ne s’est pas contenté de rééditer des récitals déjà reportés en CD, il est également allé piocher ici et là dans des intégrales figurant également à son catalogue, y compris des prises en direct qui montrent de quoi l’artiste était capable sur scène (à noter toutefois que les premiers disques de ce coffret sont la copie conforme de ceux que contenait le coffret de cinq CD The Golden Voice publié par DG il y a une dizaine d'années).

Née allemande, le 2 août 1937 à Berlin, Gundula Janowitz a grandi à Graz et a vite adopté la nationalité autrichienne. C’est au conservatoire de Graz qu’elle se lance dans des études de chant, après avoir pratiqué le violon depuis l’âge de 7 ans. Sa carrière professionnelle commence dès la fin des années 1950, sous le double signe de Mozart et de Wagner : en février 1960, elle débute à l’Opéra de Vienne en Barberine dans Les Noces de Figaro, sous la direction d’Herbert von Karajan, et cet été-là, elle est une des Filles-fleurs de Parsifal à Bayreuth (on croit rêver en lisant la distribution de l’extrait capté en 1962 proposé dans le coffret DG : les deux premières des six Filles-fleurs s’appelaient alors Gundula Janowitz et Anja Silja…).

Très vite, la jeune soprano devient la mozartienne par excellence, vivante antithèse d’une Schwarzkopf à la génération précédente, grâce à une voix aux aigus célestes mais jamais désincarnée, n’en déplaise à ses détracteurs. De la Comtesse des Noces, son rôle préféré, Gundula Janowitz laisse un enregistrement intégral dirigé avec sa lenteur coutumière par Karl Böhm (1968), dont le coffret reprend les principaux moments, point toujours exempts d’une certaine placidité – dommage que son miraculeux « Più docile io sono, e dico di si » ne soit pas inclus ici –, mais elle fut également filmée à Paris en juin 1980, lors d’une reprise de la fameuse production Strehler créée en 1973 (extraits accessibles sur YouTube). Quant à sa Fiordiligi, on pourra jouer ici à la comparaison entre un « Per pietà » de studio (1970) et un autre live (1974), complété par quelques extraits de cette captation en direct à Salzbourg (à condition de se boucher les oreilles pour éviter l’atroce Ferrando de Peter Schreier, moins abominable en Lukas des Saisons de Haydn). DG nous offreaussi l’air d’entrée d’Ilia, rôle interprété à Glyndebourne, mais rien de sa Donna Anna, ou de sa Pamina, avec laquelle elle triompha notamment en 1963 à Aix-en-Provence. Après s’être ouvert assez logiquement sur le splendide récital d’airs de concert gravé en 1966, le coffret insère un peu de Mozart aux endroits les plus imprévisibles, les auteurs de cette compilation ayant choisi de rassembler le maximum de musique, parfois au dépit de la cohérence de chaque CD.

En dehors des rôles de la trilogie Da Ponte, Gundula Janowitz ne s’aventura dans la langue italienne que pour quelques Verdi, comme Don Carlo – voir les vidéos sur Youtube, où elle donne la réplique à rien moins que Franco Corelli – ou Simon Boccanegra, mais aussi Un ballo in maschera et même Attila. A part une belle photo en Amelia Boccanegra, le coffret DG n’offre aucune trace de toutes ces incursions, pour lesquelles il faudra se rabattre vers les live publiés par les labels spécialisés.

Le répertoire germanique offrait néanmoins à Gundula Janowitz toute une réserve de personnages correspondant à sa personnalité, au premier chef Agathe du Freischütz, dont elle grava une intégrale inoubliable sous la direction de Carlos Kleiber. Le coffret DG nous propose les deux airs d’Agathe dans cette version (1973), mais également dans le cadre d’un récital Weber-Wagner dirigé par Ferdinand Leitner (1967). Là où une Elisabeth Grümmer s’imposait par l’onctuosité quasi suffocante de son « Leise, leise », Janowitz terrasse l’auditeur par les apparemment interminables aigus pianissimo de sa prière. Dans Fidelio, elle fut bien sûr d’abord Marzelline, puis aborda le rôle-titre qui la forçait à sortir quelque peu de sa réserve coutumière, comme s’en souviennent encore les spectateurs qui ont eu la chance de l’applaudir en 1977 à Orange, où elle fut filmée par Pierre Jourdan (dans les studios en 1978, sous la direction de Leonard Bernstein, elle n’avait hélas plus Jon Vickers pour partenaire, mais René Kollo). DG a aussi eu la bonne idée d’inclure deux airs triés des Carmina burana dirigés par Eugen Jochum, où l’on écoutera surtout un « In trutina » paradisiaque, enfin, tout dépend de votre conception du paradis ; dans le même ordre d’idée, vous pourrez vous tourner vers les deux versions du « Ihr habt nun Traurigkeit » du Requiem allemand, auxquelles il est bien difficile de rester indifférent.

Après ses modestes débuts bayreuthiens en 1960, Gundula Janowitz eut la prudence d’attendre un peu avant d’interpréter les grands personnages wagnériens, du moins les rôles « blonds » : Eva, Elsa, Elisabeth ou cette Sieglinde qui la pousse jusque dans ses derniers retranchements, avec laquelle elle inaugura en 1967 le festival de Pâques à Salzbourg pour la Tétralogie « chambriste » de Karajan (le coffret inclut tout le premier acte et des extraits du deuxième acte de La Walkyrie enregistré en studio à la fin 1966, avec Jon Vickers en Siegmund et Régine Crespin en Brünnhilde ; sans oublier quelques échos de la Gutrune du Crépuscule des dieux, enregistré en 1970).

Gundula Janowitz prêta aussi sa belle voix à quelques héroïnes straussiennes, qu’on aurait souhaité plus nombreuses : Ariane, Arabella, la Maréchale et la comtesse Madeleine. Karajan voulut qu’elle soit pour lui – trop tôt, bien sûr – l’Impératrice de La Femme sans ombre : elle chanta le rôle une seule fois, en juin 1964, et ne renouvela hélas jamais l’expérience. La scène finale de Capriccio est le seul extrait d’opéra de Strauss où le coffret DG permet de l’écouter. En 1990, Gundula Janowitz enregistra pour Virgin Classics un de ses derniers disques de studio, composé de lieder de Strauss : il montre que le soprano sut se retirer alors que sa voix n’avait pratiquement rien perdu de ses qualités. DG ne propose que les Quatre derniers lieder, mais dans deux versions différentes (un live vibrant dirigé par Haitink en 1968 et une gravure de studio avec Karajan en 1973) : interprétation mémorable, si éthérée qu’elle oblige une fois encore à aller chercher des adjectifs au-delà du terrestre, mais dont on salue aussi l’apparent naturel, la simplicité du discours, loin de toute affectation.

Le lied est bien sûr l’autre domaine où il importe de recueillir la leçon de Gundula Janowitz. DG a été bien inspiré de reproposer tous les Schubert qu’elle enregistra en 1976-77 avec le pianiste Irwin Gage, avec lequel elle fit également équipe pour Das Marienleben de Hindemith (non repris ici). « Gretchen am spinnrade » est pris très lentement, et le piano se fait plus rouet que jamais ; on remarque aussi l’incroyable lenteur de « Du bist die Ruh’ », uniquement possible avec une interprète dont les réserves de souffle étaient aussi considérables. L’aigu paraît néanmoins plus difficile par instants, comme fragilisé, tribut exigé par l’interprétation en scène de rôles un peu lourds, mais s’il est un peu tard pour « Le Pâtre sur le rocher », comment rester insensible à l’ineffable mélancolie qui imprègne tant de pages ? Après avoir pieusement écouté les quatre CD du coffret DG, vous trouverez peut-être davantage de motifs d’admiration dans la captation d’un concert donnée à Salzbourg en 1972, parue chez Orfeo, où l’on entend notamment ce qui est sans doute le plus long des lieder de Schubert, « Einsamkeit » (près de 22 minutes). C’est aussi avec un Liederabend en guise d’hommage à Maria Callas que Gundula Janowitz se produisit pour l’une des dernières fois en public, en 1999, au Megaron d’Athènes, dans un programme Schubert, Schumann et Richard Strauss.

S’il n’y a réellement rien à jeter dans ce coffret, il peut s’avérer difficile, avec nos oreilles d’aujourd’hui, d’écouter tout ce qui est antérieur à Mozart : les Bach ultra-romantiques ou pachydermiques de Karajan, un Messie en allemand et chaussé de semelles de plomb, ou l’Orfeo de Gluck, méconnaissable dans son orchestration et réécrit pour un baryton dans le rôle-titre (un des grands succès de Gabriel Bacquier !). Rappelons aussi, même si l’on n’en trouve pas trace dans la compilation DG, que Gundula Janowitz fut aussi Drusilla dans un terrifiant Couronnement de Poppée dirigé à Vienne en 1963 par Karajan…

 

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