Ingela Brimberg : « On ne choisit pas sa voix, on suit le chemin qui semble bon pour elle »

Par Laurent Bury | jeu 10 Juillet 2014 | Imprimer

En 2011, elle était Valentine des Huguenots à Bruxelles. Le public français a découvert Ingela Brimberg en Senta du Vaisseau fantôme dirigé par Marc Minkowski au printemps 2013. Cet été, c’est en Suisse qu’on pourra entendre la soprano suédoise, dans Fidelio à Verbier, mais ce n’est que l’une des prises de rôle qui l’attendent.


On ne vous imagine pas forcément chantant du Mozart, mais c’est bien avec Konstanze de L’Enlèvement au sérail que vous êtes passée de la voix de mezzo à celle de soprano ?

Je crois que j’ai toujours été soprano, simplement je ne m’en étais pas rendu compte. Et il m’a fallu énormément de temps pour rencontrer les gens qui m’aideraient à trouver ma vraie voix. Enseigner le chant est un art difficile, et j’avais fait toutes mes études dans la tessiture de mezzo. Chanter n’est jamais simple, mais je dois dire que j’ai travaillé particulièrement dur. Alors que mes études étaient terminées, j’ai fini par faire la connaissance d’un chanteur qui m’a aidée à tout changer peu à peu. Et j’ai fait mes débuts de soprano au Folkoperan de Stockholm, une très petite salle. Je m’y présentais régulièrement pour des auditions, pas toujours avec succès. Une année où ils cherchaient des chanteurs pour La Walkyrie, j’y suis allée, j’ai chanté Sieglinde et le Hojotoho de Brünnhilde, juste pour leur montrer que j’avais les aigus. Et une semaine après, ils m’ont téléphoné en me demandant si je voulais bien chanter Konstanze ! Je me suis demandé si mon audition avait été bonne ou mauvaise, pour qu’on me fasse une proposition pareille… Cette production de L’Enlèvement au sérail était très amusante ; pour un des airs, j’étais perchée tout en haut d’une immense robe à paniers où je devais grimper par une échelle ! Depuis, ma voix a évolué, mais elle a conservé une certaine agilité, je crois.

Vous chantez dans plusieurs langues, mais votre seule incursion dans le répertoire français reste Valentine dans Les Huguenots.

Je trouve que chanter en français est un peu un défi. J’ai l’impression que, pour parvenir à une prononciation correcte, le plus facile est de laisser la voix passer par le nez ; j’entends beaucoup de chanteurs français chanter par le nez, ce qui est difficile pour nous autres Scandinaves. Ensuite, il faut choisir entre respecter la langue ou respecter sa voix… Pour Les Huguenots, je suis arrivée assez tard dans cette production, ils ont eu besoin de quelqu’un très vite, et Marc Minkowski m’avait vue sur YouTube chanter une version absolument délirante du « Pace, pace » de La Force du destin. Je participais à un spectacle qui était une sorte de collage d’un tas d’extraits d’opéras différents, et quand la télévision suédoise a consacré un reportage à ce spectacle, ils ont voulu montrer que l’opéra pouvait être proche du public, et pour inscrire l’opéra dans le quotidien, ils ont eu l’idée de tourner dans un magasin IKEA ! Il n’y avait pas d’orchestre, donc j’ai improvisé a cappella. Au début, les gens m’ont prise pour une folle, mais quand ils ont vu la caméra, ils ont compris. Donc Marc a vu cette vidéo, qui a retenu son attention. Et la production des Huguenots fut l’une de mes plus belles expériences en tant que chanteur : la conception d’ensemble était géniale, j’ai adoré travailler avec Olivier Py. Il savait très clairement ce qu’il voulait, mais je pouvais aussi me montrer très créative. Nous avons eu une collaboration formidable. Malheureusement, jusqu’ici on ne m’a pas proposé d’autres opéras français. Je serais ravie de rechanter Valentine, d’aborder Les Troyens ou La Juive, il y a beaucoup d’œuvres magnifiques, mais qu’on ne donne hélas pas si souvent.

Ces temps-ci, vous êtes plus sollicitée pour le répertoire allemand, avec deux prises de rôle cet été, notamment dans Fidelio à Verbier.

Ce Fidelio donné pour le bicentenaire de l’œuvre s’annonce comme un grand moment, avec de merveilleux chanteurs à mes côtés. Je retrouverai Marc Minkowski, un chef fantastique. Le calendrier est très serré, il faut que je sois extrêmement bien préparée, car nous allons avoir deux jours de répétition, puis le concert le troisième jour, si j’ai bonne mémoire. J’ai beaucoup de respect pour Fidelio, pour la partition comme pour le texte : c’est une œuvre intéressante qui fonctionne peut-être mieux au concert, car elle est très difficile à mettre en scène. J’en ai vu quelques productions épouvantables !

Vous avez parfois eu des relations orageuses avec les metteurs en scène ?

J’adore jouer un rôle sur scène, je me sens plus à l’aise qu’au concert. Ce n’est pas seulement grâce aux costumes et aux décors, il y a aussi le fait de ne plus avoir la partition en mains : quand on a le sentiment de connaître la musique à fond, on se sent capable d’aller un peu plus loin. En concert, même quand on connaît son rôle par cœur, il est difficile de se passer de la partition : il faut être plus précis, et si on commet une erreur, on n’a aucune excuse. Donc on est moins détendu. Alors que pour une production scénique, on a en général quatre ou cinq semaines pour répéter, on peut s’installer dans un rôle, avoir une idée claire de son personnage. Avec les metteurs en scène, j’essaye toujours de négocier. Parfois ce n’est pas facile, et parfois, au contraire, on arrive très vite à s’entendre ; de mon point de vue, mon travail consiste en partie à présenter mes idées et mes limites, tout ce que je peux apporter au spectacle. Ce n’est jamais une bonne solution de se soumettre aveuglément aux volontés du metteur en scène !

L’autre prise de rôle importante qui vous attend, c’est Elektra en août, en plein air à Umeå (Capitale de la culture européenne pour l’année 2014). Vous avez d’autres rôles straussiens en vue ?

Cette Elektra est mise en scène par la Fura dels Baus, je vais devoir chanter à 5 mètres au-dessus du plateau, entourée de robots géants… Enfin, pour moi, le défi, ce n’est pas de devoir faire des choses incroyables, de voir courir ou sauter sur scène. L’essentiel à mes yeux est qu’il y ait une logique : si je parviens à comprendre le personnage, après je suis prête à tout, ou presque. Bien sûr, cette première Elektra me fait un peu peur, car c’est l’un des rôles les plus exigeants qui soient, mais c’est aussi un rêve qui devient réalité. C’est l’un des plus beaux rôles jamais écrits, où la musique et les mots sont si étroitement unis. J’ai déjà chanté Salomé, je serai bientôt Elektra, mais pour le moment on ne m’a encore rien demandé d’autre de Richard Strauss : si vous pouvez m’arranger un Chevalier à la rose, je rêverais d’être la Maréchale !

En avril dernier, on a pu vous applaudir dans Macbeth à Toulon, et vous chantez également Tosca ou Manon Lescaut. Vous paraît-il facile de concilier les répertoires italien et allemand ?

Je chante tous les répertoires avec la même voix, la mienne. On ne choisit pas la voix qu’on a, on la travaille et l’on suit le chemin qui semble bon pour elle. Apparemment, dès que je sors de Scandinavie, les gens ont plus envie de m’entendre dans le répertoire allemand, mais je continue à chanter beaucoup d’opéra italien pour mon plaisir et celui des oreilles nordiques. Lady Macbeth est un peu un rôle à part, tout le monde répète cette phrase de Verdi selon laquelle il faudrait une voix laide pour le chanter, mais si Anna Netrebko peut le chanter, cela prouve bien qu’on n’est pas obligée d’avoir une voix affreuse pour être Lady Macbeth !

Vous chantez également en tchèque et en anglais…

J’aime beaucoup la musique de Janáček. J’ai chanté Jenufa et j’adorerais refaire Katia Kabanova et L’Affaire Makropoulos. Ce compositeur a vraiment l’art de créer des personnages féminins ; j’adore sa musique, mais je trouve tout à fait saisissante sa façon de dépeindre les femmes. De Britten, j’ai chanté Ellen Orford dans Peter Grimes et le Female Chorus dans The Rape of Lucretia. Et j’ai également chanté en norvégien devant un public norvégien, ce qui n’est pas évident pour une Suédoise : je suis allée à Bergen interpréter l’opéra Anne Pedersdotter d'Edvard Fliflet Bræin (1971). L’intrigue est très intéressante – c’est l’histoire authentique d’une femme qui a été brûlée vive comme sorcière à Bergen en 1590 –, mais la musique n’est sans doute pas la meilleure que j’ai chantée de ma vie…

De quoi seront faites vos prochaines saisons ?

Je vais chanter beaucoup de Wagner dans les années qui viennent, notamment en France : la production du Vaisseau fantôme à laquelle j’ai participé à Genève sera donnée à Caen en mai 2015, puis au Luxembourg. Pour le reste, je sais que l’Elektra sera filmée par la télévision suédoise, mais je ne peux pas vous dire si cela débouchera sur un DVD. Si vous voulez m’écouter, pour le moment il faudra vous contenter du Vaisseau fantôme enregistré avec Marc Minkowski !

Propos recueillis et traduits le 24 juin 2014

 

Fidelio, avec Ingela Brimberg, Evgeni Nikitin, Brandon Jovanovich, René Pape, Bernard Richter, orchestre de chambre du festival de Verbier dirigé par Marc Minkowski, concert le 26 juillet 2014, dans le cadre du festival de Verbier (Suisse)
Elektra, mise en scène par Carlos Padrissa / La Fura dels Baus, orchestre du NorrlandsOperan dirigé par Rumon Gamba, cinq représentations à Umeå (Suède), du 14 au 23 août 2014

 

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