Jean-Christophe Branger : « il reste beaucoup à faire pour rendre à Massenet la place qu’il mérite »

Par Laurent Bury | lun 17 Octobre 2011 | Imprimer
Après avoir choisi à plusieurs reprises l’antiquité classique comme cadre de ses opéras, Massenet ne serait-il plus à son tour qu’une antiquaille ? Hors Manon et Werther, ses œuvres n’intéresseraient-elles plus que quelques archéologues férus de ruines ? Pour le savoir, nous sommes allés interviewer le musicologue Jean-Christophe Branger, Maître de Conférences à l’Université de Saint-Etienne, et aujourd’hui l’un des meilleurs spécialistes du compositeur.
 
Jean-Christophe Branger, vous qui défendez Massenet avec passion, vous n’êtes certainement pas de ceux qui le considèrent comme une antiquité ?
 
Pas du tout ! Et pour vous le prouver, je vous dirai que j’organise en 2012, à l’occasion de la Biennale de Saint-Etienne, un colloque intitulé « Massenet aujourd’hui, héritage et postérité ». Dans l’histoire de l’opéra, Massenet et Wagner furent les deux compositeurs les plus influents de la fin du XIXe siècle, qui marquèrent le plus leurs successeurs et leurs contemporains. Pour les Italiens, Massenet permettait d’échapper à Verdi comme à l’emprise de la musique allemande. Il incarnait une esthétique du juste milieu, la France étant perçue comme le pays de l’équilibre entre les influences du nord et du sud de l’Europe. Les opéras de Massenet avaient une trame symphonique, avec motifs récurrents, mais aussi avec des airs plus ou moins développés, et c’est précisément cette formule qui fut reprise par les compositeurs italiens de la fin du siècle. Le Roi de Lahore, donné à Turin dès 1878, fut une révélation pour l’école italienne. En 1910, alors que les Français estimaient qu’on entendait à Paris trop de musique vériste, Puccini défendit sa veine mélodique en disant qu’il s’inscrivait dans la lignée de Massenet, compositeur dont il n’hésitait pas à se présenter comme l’héritier reconnaissant. D’ailleurs, on peut facilement former des couples unissant les opéras de l’un à ceux de l’autre : Manon Manon Lescaut, bien sûr, mais aussi Suor Angelica en réponse au Jongleur de Notre-Dame (un sujet religieux, une distribution toute féminine contre une distribution entièrement masculine), La Rondine comme écho de Sapho… Le Tchèque Josef Bohuslav Foerster a composé des drames lyriques tout à fait marqués par Thaïs. En France, Reynaldo Hahn et Gustave Charpentier reconnaissaient leur dette envers Massenet, avec lequel Debussy entretenait un rapport de fascination-répulsion. Poulenc lui rendait hommage et, plus surprenant, Messiaen adorait Massenet (à la création des Trois petites liturgies, la critique trouva certaines ressemblances avec l’auteur de Manon). Varèse avait beaucoup d’affection pour Massenet, l’homme plutôt que le compositeur.
Alors pourquoi Massenet est-il si peu joué aujourd’hui ?
 
Surtout pour de mauvaises raisons. On peut bien sûr lui reprocher son éclectisme, certaines facilités, un constant désir de plaire qui l’a poussé à se soumettre aux caprices des chanteurs. C’est lui-même qui a adapté Werther pour baryton, ce qui n’est pas vraiment une réussite. Quand Mary Garden a voulu chanter le rôle-titre du Jongleur de Notre-Dame, il l’a laissé faire. Voilà pourquoi il arrive encore aujourd’hui que l’on confie à un ténor le rôle du Prince dans Cendrillon, pourtant écrit pour une mezzo.
Quels opéras de Massenet mériteraient le plus d’être redécouverts aujourd’hui ?
 
J’ai personnellement un faible pour Le Jongleur de Notre-Dame, un opéra que je trouve très émouvant, derrière son côté léger en apparence ; c’est dans la demi-teinte que Massenet est le meilleur. Dans un tout autre genre, Ariane, recréée à Saint-Etienne en 2007, est une œuvre très inspirée. Le livret de Catulle Mendès, qui fut pour Massenet un profond choc esthétique, est loin d’être aussi mauvais qu’on le dit. Et bien sûr, je rêve d’entendre et de voir Bacchus, son opéra suivant, également sur un livret de Mendès, qui forme un diptyque avec Ariane (il y a des thèmes musicaux en commun), tout en en prenant le contrepied. Musicalement, c’est une œuvre tout à fait déconcertante, ce qui en explique peut-être l’échec, avec des associations de timbres tout à fait neuves. Ce n’est pas un opéra wagnérien comme Ariane, mais plutôt verdien, notamment avec le personnage d’Amahelli, créé par Lucy Arbell, qui est une sorte d’Amnéris. On aimerait bien sûr entendre un jour Le Mage. Don César de Bazan ne mérite pas forcément autant d’intérêt.
Vous avez consacré à Manon votre thèse, soutenue en 1997. Depuis, vous avez organisé plusieurs colloques et écrit de nombreux articles. Quels sont vos projets en ce moment ?
 
Mon dernier article publié était consacré à Louise de Mézières, la cantate que Massenet écrivit en 1862 pour le Prix de Rome (qu’il n’obtint que l’année suivante) ; on y trouve déjà le Menuet de Manon, désigné comme « sarabande » ! Les actes du dernier colloque organisé à Saint-Etienne vont paraître prochainement, sous le titre « Présences du XVIIIe siècle dans l’opéra français du XIXe siècle, d’Adam à Massenet ». J’aimerais écrire un jour une biographie de Massenet, mais cela me prendrait énormément de temps. En revanche, je travaille en ce moment avec Malou Haine sur l’édition de la correspondance de Massenet avec le ténor belge Ernest Van Dyck, créateur du rôle de Werther à Vienne. En fait, ce volume pourrait s’intituler « Un interprète au service d’un compositeur : Ernest Van Dyck et Jules Massenet », car van Dyck a aussi conçu l’argument d’un ballet de Massenet, Le Carillon, en collaboration avec Camille de Roddaz. Et j’ai en vue une nouvelle édition critique de Mes souvenirs. Gérard Condé, dans son édition, parue en 1992, partait du principe qu’il s’agissait d’un texte apocryphe, dicté à un journaliste, mais ce n’est pas le cas. Massenet avait d’abord rédigé des « Souvenirs de théâtre », six articles publiés en feuilleton dans L’Echo de Paris en 1911-1912, et il écrivit dans la foulée le reste de ses mémoires. Les documents et les lettres que j’ai consultés montrent que la plupart des chapitres de Mes souvenirs ont existé sous la forme de manuscrits autographes. En fait, il est possible qu’il ait aussi été « aidé » par des journalistes qui, après sa mort, déclarèrent avoir participé à la rédaction du livre. Mais contrairement à certains de ses discours, qui sont incontestablement l’œuvre d’un nègre, Mes souvenirs est un texte bien plus personnel et bien moins criblé d’erreurs factuelles qu’on ne l’a dit. Simplement, il faut se rappeler que Massenet, souffrant d’un cancer des intestins, prenait probablement du laudanum depuis août 1910, d’où peut-être le caractère un peu idéalisé de ces mémoires.
Quels sont les événements liés au centenaire de la mort de Massenet auxquels vous serez associé ?
 
Il y a d’abord l’exposition à l’Opéra de Paris, pour le catalogue de laquelle j’ai écrit un article. Il y a plusieurs années, j’avais avancé l’idée d’une exposition « Massenet et l’Opéra de Paris », qui n’aurait porté que sur les œuvres créées au Palais Garnier : Le Roi de Lahore, Le Cid, Thaïs, Ariane, Bacchus… Mais ces œuvres n’étant évidemment pas les plus populaires, un thème plus large a été préféré, avec une exposition consacrée à toute l’œuvre du compositeur. Massenet a légué la plupart de ses partitions manuscrites à la Bibliothèque de l’Opéra, et cette collection abondante a encore été enrichie par de nombreux dons et des achats judicieux. A la même époque, je participerai au colloque organisé par la BNF. J’y présenterai une communication où je parlerai de Visions…, un poème symphonique composé juste avant Thaïs, et que je considère comme une sorte d’esquisse préparatoire à l’opéra. Thaïs est à mon avis son œuvre la plus audacieuse dans sa conception, c’est une partition émaillée de petits poèmes symphoniques, comme la célèbre Méditation, bien sûr, mais aussi le Ballet de la Tentation, malheureusement supprimé et remplacé par un ballet beaucoup plus conventionnel. Dans les esquisses de Massenet, on découvre aussi un Athanaël beaucoup plus rebelle, qui rejette sa propre communauté monastique dans des termes très véhéments. Et en décembre 2012, dans le cadre d’un colloque à Lucques sur « Massenet et l’espace méditerranéen », j’étudierai les liens de Massenet avec la Provence en présentant notamment Sapho.
Des espoirs, pour l’année Massenet ?
Tout ne se fera pas forcément en 2012, les mentalités évoluent lentement. On parle de Thaïs au Châtelet, avec Placido Domingo. Roberto Alagna vient d’annoncer dans Diapason qu’il chanterait Le Cid à la Bastille dans quelques années. Une chose est sûre : il reste beaucoup à faire pour rendre à Massenet la place qu’il mérite !
 
Propos recueillis par Laurent Bury

 

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