Jean-Louis Pichon : « Je pense avoir fait évoluer le regard des gens sur Massenet »

Par Laurent Bury | lun 13 Août 2012 | Imprimer

De 1988 à 2007, Massenet a connu une véritable renaissance à l’Opéra de Saint-Etienne, grâce à Jean-Louis Pichon. En ce 13 août qui coïncide exactement avec le centenaire de la mort du compositeur, le 13 août 1912, notre dossier donne la parole à l’un de ceux qui connaissent le mieux le père de Manon.
 
Vous êtes-vous intéressé à Massenet dès votre arrivée à Saint-Etienne ?
Pour vous rappeler rapidement la situation, un incendie avait détruit en 1928 le Grand Théâtre, qui aurait dû être aussitôt reconstruit si le Krach boursier n’était passé par là. Pendant quarante ans, les spectacles avaient eu lieu au Théâtre Eden, jusqu’à l’inauguration en 1969 de la Maison de la Culture. A l’été 1986, je venais d’être chargé de régénérer l’Opéra de Saint-Etienne, et j’avais donc choisi comme premier directeur musical le grand chef Jean-Pierre Jacquillat, bras droit de Charles Munch, qui avait notamment travaillé avec Louis Erlo à Lyon dans les années 1960. Alors que je venais d’entrer en fonction, j’ai reçu la visite d’une vieille dame, la veuve de l’ancien chef électricien du Théâtre Eden, qui venait m’apporter tout un lot de partitions piano et chant : des opéras français ou en français, des raretés comme L’Attaque du moulin ou Le Rêve. Et dans la masse, il y avait Amadis, de Massenet. A mon arrivée à Saint-Etienne, je n’avais absolument pas prévu de programmer l’enfant du pays : mon prédécesseur l’avait fait tous les ans, avec même une saison exclusivement consacrée à ce compositeur. Pourtant, avec cet Amadis, je me trouvais face à une partition très intéressante, notamment par son prologue sans une seule note chantée. J’ai demandé à Jean-Pierre Jacquillat son opinion, mais il lui fallait une partition d’orchestre pour se prononcer. Je me suis adressé aux éditions Leduc qui m’ont d’abord répondu que le matériel avait été pilonné ! Il me paraissait insensé que la partition d’orchestre d’une œuvre créée en 1922, d’un compositeur comme Massenet, ait pu entièrement disparaître au bout d’un demi-siècle. Quelques jours plus tard, Leduc avait retrouvé un conducteur en parfait état (et pour cause, Amadis n’ayant connu que quelques représentations sans lendemain, à Monte-Carlo d’abord, puis à l’opéra de Bordeaux). 
Ce projet nous enthousiasmait énormément, mais voilà que le 6 août 1986, à 51 ans, Jean-Pierre Jacquillat mourut dans un accident de voiture. Je me suis vu obligé de trouver de toute urgence un nouveau directeur musical : Amadis n’était prévu que pour janvier 1988, mais il fallait un chef pour diriger ma première saison, qui démarrait deux mois plus tard. J’ai engagé Claude Raymond, qui arrivait avec un dossier impressionnant, chaudement recommandé par Karajan et lauréat du premier prix du concours Guido Cantelli. Malheureusement, il n’a pas procédé au renouvellement souhaité des musiciens de l’orchestre de Saint-Etienne, et ses débuts n’ont pas procuré les satisfactions espérées. En 1987, j’ai dû me séparer de lui ; entre-temps, j’avais rencontré l’excellent Patrick Fournillier, alors à la tête de l’Orchestre d’Auvergne. Claude Raymond resta directeur musical en titre, car nous étions liés par un contrat, mais il ne dirigea pas Amadis.
En janvier 1988, la recréation d’Amadis fut un très grand succès, Radio-France vint enregistrer le spectacle, un enregistrement commercial fut réalisé dans la foulée, mais avec l’orchestre et les chœurs de l’Opéra de Paris. En 1989, dans le cadre des célébrations du bicentenaire de la Révolution, Thérèse fut remontée dans plusieurs maisons d’opéra : Monte-Carlo l’avait fait juste avant Saint-Etienne, mais notre production fut choisi pour représenter la France à Karlsruhe lors du Festival européen de la culture, puis à Łodz et à Zagreb.
Cette réussite me donna envie d’aller voir plus loin dans ce que Massenet avait écrit. J’ai fait des recherches à la Bibliothèque de l’Opéra, les éditions Leduc ont joué le jeu. Il n’y avait plus ensuite qu’à convaincre la ville, et surtout le département et la région Rhône-Alpes qui n’avaient jusque-là rien fait pour nous aider. Et c’est ainsi que naquit le premier Festival Massenet, en novembre 1990, avec une très grosse participation financière de France Télécom.
Comment se sont déroulées les premières éditions de ce qui allait devenir la Biennale Massenet ?
Après Amadis, j’avais choisi d’exhumer une autre partition posthume de Massenet, Cléopâtre, créée à Monte-Carlo en 1914, avec une très belle distribution : Kathryn Harries, alors à son zénith, le jeune Didier Henry, Jean-Luc Maurette… (un enregistrement en fut commercialisé). J’avais confié la mise-en-scène à Guy Coutance, et c’est là que j’eus mes premiers démêlés avec Anne Bessand-Massenet, qui menaça d’interdire le spectacle, au nom de son droit moral imprescriptible ! A ces représentations s’ajoutaient divers concerts, et surtout La Vierge, qui fut une redécouverte considérable. Le Festival fut un succès public et critique, avec une très bonne fréquentation. Dès cette première édition, nous avions également décidé de compléter le travail sur les œuvres par un travail scientifique, avec l’organisation d’un colloque, en collaboration avec l’université de Saint-Etienne. Ce premier colloque avait pour sujet « Le livret d’opéra au temps de Massenet » (les actes furent publiés en 2002 par les Presses universitaires de Saint-Etienne). Le 8 avril 1991, lors d’une conférence de presse consacrée à « Une nouvelle génération du chant français », Jack Lang, alors ministre de la culture, salua même ce qu’il appelait « Un exemple : Saint-Etienne ».
En 1992, le deuxième Festival proposait Esclarmonde (repris à l’Opéra-Comique grâce à l’intérêt de Thierry Fouquet pour notre programmation), complété en concert par Grisélidis et par La Terre Promise, avec un tout jeune baryton alors inconnu, Laurent Naouri. En 1994, pour la troisième édition, j’ai eu un clash avec Anne Bessand-Massenet au sujet de Panurge : elle ne cessait de harceler le metteur-en-scène Adriano Sinivia, qui contestait les décors, qui jugeait les costumes trop osés. Il y eut aussi un grand moment : Le Cid en concert, avec un Chris Merritt d’une expressivité extrême, qui impressionna le public, Michèle Command, Gabriel Bacquier dans le petit rôle de Don Gormas, Jean-Philippe Courtis et Marcel Vanaud. Un enregistrement existe, mais il n’a jamais été commercialisé, pour d’absurdes raisons de droits.
1996 marqua le début des difficultés budgétaires : la ville de Saint-Etienne commençait à « tirer la langue », et il y eut donc cette année-là un Festival un peu réduit, avec Thaïs, œuvre qui n’était pas une authentique rareté, contrairement aux éditions précédentes. Je dois par ailleurs reconnaître que c’est Anne Bessand-Massenet qui m’avait suggéré d’en monter une version un peu différente de la partition habituellement donnée, en renonçant notamment au ballet, pour obtenir une œuvre intense, cohérente, forte. 1998 aurait dû être l’année du Roi de Lahore, coproduit avec Bordeaux (où officiait désormais Thierry Fouquet). Alors que nous avions beaucoup exploré la fin de la carrière de Massenet, avec Amadis, Cléopâtre et Panurge, nous remontions cette fois vers son premier grand succès à l’opéra, en 1877. Leduc nous avait fourni une partition innommable ; l’œuvre étant libre de droits, nous avons élaboré une nouvelle édition à partir du manuscrit et d’ajouts et modifications voulus par Massenet.
C’est alors que le Théâtre fut détruit par un incendie criminel, le 13 septembre 1998. Le gérant du restaurant du théâtre avait cru pouvoir ainsi toucher des indemnités, bien à tort. Les décors du Roi de Lahore étant déjà sur le plateau pour les répétitions, ils furent en grande partie détruits, et le théâtre était évidemment inutilisable. Thierry Fouquet a très élégamment proposé de reporter les représentations prévues à Bordeaux, la production devant être créée à Saint-Etienne. En 1999, un théâtre éphémère fut dressé sur le site de la Foire-Exposition ; nous avons travaillé dans des conditions difficiles, mais avec une ferveur incroyable. Le Roi de Lahore fut donné avec une double distribution, la première (Michèle Lagrange, Luca Lombardo, Jean-Marc Ivaldi) étant bien plus convaincante que la deuxième. Pour la première fois, il y avait aussi un spectacle chorégraphique, avec Le Carillon et le ballet du Cid, montés par Thierry Malandain. Les concerts et les récitals offraient un aperçu de la musique française de l’époque de Massenet, avec notamment son Concerto pour piano, interprété par France Clidat.
Dans le nouveau bâtiment, Massenet est-il resté une priorité ?
En mars 2001, pour son ouverture, le tout nouveau Théâtre de l’Esplanade présenta Hérodiade, avec Alexia Cousin, Alain Fondary, Béatrice Uria-Monzon et Luca Lombardo ; en novembre de la même année, le sixième Festival proposait Roma, une très belle œuvre, que j’avais montée en 1999, pour le festival de Martina Franca. En 2003, après avoir mis en scène Werther en mars (spectacle qui a ensuite tourné en Chine et en Amérique du Sud), j’avais prévu de donner Sapho, œuvre qui prouve que Massenet avait une certaine conscience de la société de son temps et qu’il voulait en montrer les aspects conflictuels. Ce fut l’occasion d’un colloque sur le naturalisme à l’opéra, avec là encore un livre passionnant.
En 2005, Le Jongleur de Notre-Dame, avec Jesus Garcia, un extraordinaire jeune ténor américain qui avait d’immenses talents de danseur, était complété par Cigale, dans l’admirable chorégraphie de Thierry Malandain. Le spectacle fut ensuite repris à Metz, car nous avions commencé à tisser des liens avec la patrie d’Ambroise Thomas, le maître de Massenet. Depuis 2003, Laurent Campellone était directeur musical de l’Opéra de Saint-Etienne, et c’est lui qui avait dirigé Sapho en 2003 ; Patrick Fournillier revint pour donner en concert Les Erynnies et la suite de Phèdre (Massenet avait composé en 1873 une ouverture pour la tragédie de Racine, qu’il reprit et compléta en 1900 lorsqu’une musique de scène lui fut commandée par l’Odéon).
En 2007, Ariane fut un choc pour tous ceux qui l’ont vue et entendue ; il me paraît essentiel que cet opéra revienne au répertoire. Quand je pense qu’Anne Bessand-Massenet m’enquiquinait tellement que j’ai failli remplacer Ariane par Les Troyens, de Berlioz ! On dit beaucoup de mal du livret de Catulle Mendès, mais s’il a les défauts de bien des poètes symbolistes, il en a aussi les qualités, et ses didascalies, que j’ai fait déclamer pendant le spectacle, sont absolument magnifiques. Ariane est une œuvre me tient à cœur, en partie parce qu’elle fut montée lors de mon dernier festival, du dernier festival Massenet digne de ce nom. J’ai quitté la direction de l’Opéra de Saint-Etienne en décembre 2008, mais j’avais déjà mis par écrit ma mise-en-scène de Manon, qui put donc être réalisée par mon assistante. Pour la dixième édition du festival, en novembre 2009, on a donc donné Manon, mais dans une version très rarement montée : à la fin des années 1980, on avait retrouvé un piano-chant où Massenet avait remplacé les dialogues parlés par une ligne de chant, vraisemblablement pour la création de l’œuvre en Italie, ou pour aider les chanteurs incapables de déclamer le texte convenablement. Si je dois un jour remonter Manon, ce sera d’ailleurs dans cette version entièrement chantée.
Avez-vous des projets liés à Massenet ?
Je suis très pessimiste quant à l’avenir de l’opéra à Saint-Etienne. Daniel Bizeray, mon successeur, vient lui-même d’être remercié, alors que son contrat devait se prolonger jusqu’en 2012, un nouveau directeur a été nommé et il règne désormais une ambiance étrange (ndlr : Daniel Bizeray a en fait renoncé à son poste suite à un long congé maladie et a décidé de se tourner vers d'autres fonctions à la Fondation Royaumont). Apparemment, la ville ne veut plus d’un opéra (ndlr : c'est Vincent Bergeot qui est à présent directeur après avoir été le numéro deux de la maison, avec le soutien de Laurent Campellone, directeur musical en place depuis l'ère Pichon, rien de concret n'indique que la ville veuille supprimer l'opéra). Par bonheur, j’ai pu travailler dans une grande liberté, avec des moyens, j’ai fait les choses comme je sentais qu’il fallait les faire, et j’ai laissé à mon départ plus de dix mille abonnés. Pour novembre 2011, j’avais imaginé un Don Quichotte, que devait coproduire Jean-Louis Grinda à Monte-Carlo. Depuis une vingtaine d’années, Chérubin a été repris un peu partout sauf en France. Quant à Bacchus, je pense que nous aurions fini par le donner, au moins en concert, ou en ballet, mais ce n’était pas dans mes projets immédiats. Je pense en tout cas avoir fait évoluer le regard des gens, car il y a aujourd’hui beaucoup de grands chefs et de grands metteurs en scène qui se tournent vers Massenet. Cléopâtre est désormais programmée à divers endroits : ce n’est finalement pas moi, mais Charles Roubaud qui la montera à Marseille en juin 2013, avec Béatrice Uria-Monzon et Jean-François Lapointe (à condition qu’Anne Bessand-Massenet laisse Maurice Xiberras en paix). Massenet ne va pas disparaître des salles après son centenaire.
Propos recueillis le mercredi 9 novembre 2011 par Laurent Bury
 

 

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