Jean-Luc Tingaud : « On se sent investi d'une mission quand on recrée un opéra important dans l'histoire de la musique »

Par Laurent Bury | lun 07 Octobre 2019 | Imprimer

Rentrée très lyrique pour le chef Jean-Luc Tingaud, sous le signe de deux raretés franco-italiennes : en octobre Fernand Cortez, de Spontini, et en novembre L’Ange de Nisida, de Donizetti.


Cet automne, vous enchaînez deux productions d’œuvres méconnues de la première moitié du XIXe siècle. Simple coïncidence ?

L’Ange de Nisida figurait sur mon agenda depuis quelque temps. Cette proposition émanant du Festival Donizetti de Bergame m’est parvenue à la suite du travail que j’ai réalisé en Italie ces dernières années. Entre autres productions récentes, je dirigeais l’an dernier un Faust au Teatro Pavarotti de Modène. C’est après l’avoir entendu que Riccardo Frizza, directeur artistique du Festival de Bergame et lui-même chef d’orchestre, m’a demandé de diriger cet opéra écrit pour Paris. C’est une œuvre tout à fait charnière dans la carrière de Donizetti.

Il s’agira d’une résurrection scénique ?

Et même d’une création scénique ! En fait, L’Ange de Nisida était destiné au Théâtre de la Renaissance, qui a fait faillite en mai 1840 alors que l’œuvre était en répétitions : elle n’a donc jamais été créée à Paris. Comprenant qu’il serait impossible de la monter en Italie à cause de la censure (l’intrigue évoque le roi de Naples et sa maîtresse), Donizetti en a en partie réutilisé la musique lorsque l’Académie royale de musique lui a passé commande de ce qui allait devenir La Favorite. On a longtemps cru le premier opéra perdu, et il a fallu procéder à un minutieux travail pour reconstituer cette partition. La musicologue Candida Mantica a retrouvé dans les archives de l’Opéra de Paris les pages de L’Ange de Nisida. La difficulté était néanmoins que le livret n’avait jamais été publié, ; or le livret sert souvent de base pour reconstituer les opéras disparus. Au terme d’un travail remarquable, l’œuvre a néanmoins pu renaître. Elle a fait l’objet d’un enregistrement chez Opera Rara à l’été 2018.

Quel est le lien entre cet Ange et La Favorite ?

Je tiens d’abord à souligner que la version que je dirigerai à Bergame sera assez différente de ce qu’on entend sur ce disque. Opera Rara est allé très loin pour compléter au maximum la partition : ils ont inventé une ouverture ex-nihilo, sans aucun motif emprunté à Donizetti, et récrit ou modifié des récitatifs que le compositeur n’avait pas mis en musique.
Le Festival Donizetti s’oppose à ce type de choix, et on n’entendra à Bergame que ce que Donizetti a écrit. Dépourvu d’ouverture, L’Ange de Nisida commence par un prélude assez bref, une introduction au premier air, avec un grand solo de violoncelle qui peut faire penser à d’autres œuvres plus tardives, et qui nous fait entrer tout de suite dans l’action. Nous en avons discuté avec des musicologues italiens, pour qui Donizetti a probablement voulu se dispenser d’ouverture, comme il l’avait déjà fait, du reste.
De La Favorite on reconnaît des passages, mais surtout dans les ensembles plutôt que dans les airs. Quant aux fragments du texte connus d’après le livret manuscrit mais non composé par Donizetti, ils seront parlés, tout simplement. J’ai la chance de compter dans la distribution deux magnifiques artistes francophones, Paul Gay et Florian Sempey, la mise en scène étant signée par Francesco Micheli, directeur artistique du festival. Et les représentations coïncideront avec la réouverture du Teatro Donizetti après un an de travaux.

L’opéra de Spontini que vous dirigez en octobre vous a été proposé plus récemment ?

Suite au départ de Fabio Luisi, le Maggio musicale de Florence m’a demandé de reprendre le Fernand Cortez, un projet de longue date qui a lui aussi exigé un gros travail musicologique, mené par la Fondation Spontini de Jesi.
L’idée est de remonter l’œuvre telle qu’elle se présentait en 1809 lors de sa création parisienne. Fernand Cortez a en effet connu plusieurs versions successives, comme Olympie, ou comme La Vestale qui fut maintes fois retravaillée. Cet opéra avait pour but de servir la gloire de Napoléon, sur un sujet choisi par Napoléon, avec un livret dont les auteurs avaient été choisis par Napoléon, l’empereur ayant assisté à la création. Le succès musical fut immense mais le message politique n’était pas exactement ce que Napoléon souhaitait, car l’œuvre exaltait plus les conquis que les conquérants. Quand Fernand Cortez fut repris, l’empire était déjà tombé, et la partition subit donc un remaniement complet, avec notamment l’inversion des deux premiers actes. Il en existe donc deux versions vraiment différentes, et je crois que la Fondation a le projet de les monter successivement. L’Italie est un pays qui adore l’opéra, c’est dans son ADN ! Et il y a un vrai souci de rigueur pour le travail musicologique.

Une vraie redécouverte en perspective ?

C’est la première fois que sera interprétée l’édition critique réalisée à partir du manuscrit, et l’on entendra de larges pans de l’opéra qui n’ont plus jamais été rejoués depuis l’époque de la création, notamment les passages les plus audacieux, harmoniquement, dans l’orchestration. On peut penser que Spontini, en véritable homme de théâtre, qui changeait rapidement les choses, a renoncé à certains passages trop difficiles à monter. J’ai trouvé à la bibliothèque de l’Opéra de Paris un extraordinaire dossier sur la production de Fernand Cortez : on voit que les répétiteurs, les artistes du chœur, tout le monde s’impatientait parce que le compositeur était en retard pour livrer sa partition.

Le projet vous passionne, manifestement…

On se sent investi d’une mission quand on recrée un opéra aussi important dans l’histoire de la musique ! Fernand Cortez fut salué par Berlioz et a inspiré beaucoup de compositeurs. Spontini s’inscrit dans la continuité de Gluck mais il porte la tragédie lyrique vers d’autres horizons. Nous allons essayer de faire le moins de coupures possibles. Ce n’est pas un opéra très long, il dure environ trois heures, mais il y a un gros travail à faire en quatre semaines. Les deux ballets seront joués intégralement, et le troisième et dernier acte se conclut par une apothéose avec ballet . Cecilia Ligorio, la metteuse en scène, va faire quelque chose de très beau. Le spectacle de Florence sera filmé et diffusé en direct sur RAI 3, via Internet, avant d’être commercialisé en DVD par le label Dynamic, qui captera également L’Ange de Nisida.  

Cette rentrée très romantique reflète-t-elle entièrement vos goûts personnels ?

La musique du XIXe siècle français (en incluant la musique composée pour Paris par des étrangers) est de plus en plus un répertoire qui me tient à cœur. J’ai enregistré Le Siège de Corinthe pour Naxos, et ce label m’a ensuite demandé de poursuivre avec une série de disques consacrés à des compositeurs français du XIXe, mais en explorant plutôt le versant symphonique. Il y a d’abord eu Dukas et Vincent d’Indy, et je viens de terminer d’enregistrer à Glasgow un César Franck et un Massenet (qui réunit Visions, Les Erinyes, Phèdre et une rareté absolue : Brumaire, ouverture de concert. A l'opéra, ces derniers temps, j'ai dirigé Carmen à Tokyo, Faust à Modène, La Bohème à Pittsburgh…

Votre vie de chef invité vous amène donc à être toujours en déplacement ?

Par chance, il y a aussi des fidélités qui peuvent se créer, comme c’est le cas avec le Festival de Wexford, en Irlande, qui a joué un rôle déclencheur dans ma carrière. En fait, la toute première production que j’ai dirigée hors de France fut Sapho à Wexford, en 2001. Le spectacle a débouché sur un disque, réalisé avec de jeunes chanteurs alors quasi inconnus, qui s’appelaient Luca Salsi, Brandon Jovanovich et Ermonela Jaho ! Je suis très fier de cette intégrale, d’abord parce que l’opéra de Massenet est un superbe opéra, mais aussi parce qu’il s’agit d’un beau travail avec ces artistes devenus stars. Wexford m’a ensuite demandé d’autres opéras français : Manon Lescaut d’Auber (2002), Pénélope de Fauré (2005), Herculanum de Félicien David (2016), sans oublier Le Pré aux clercs en 2015, coproduit avec l’Opéra Comique, que j’ai dirigé à Wexford mais pas à Paris ! Ce sont des opéras assez rares, comme souvent à Wexford, mais mon répertoire ne se limite pas à ça. Quand on m’invite à Pittsburgh, c’est pour Bohème, Butterfly, mais aussi – on reste dans l’opéra français – pour Dialogues des carmélites.

Vous avez aussi fondé votre orchestre. Où en est cette aventure ?

L’orchestre-atelier Ostinato existe toujours et fonctionne très bien. Je l’ai créé en 1997, à l’époque où j’ai connu Manuel Rosenthal, dont j’ai été l’un des derniers assistants. J’étais encore élève au Conservatoire et un de mes camarades m’avait dit : il faudrait qu’on aille voir Rosenthal. Je ne savais même pas qu’il était encore en vie ! Comme son numéro figurait dans l’annuaire, je l’ai appelé, et à force d’insister, j’ai obtenu un rendez-vous. Il m’a reçu et m’a pris comme assistant, car à 92 ans, il enregistrait encore sa musique pour Naxos, à Monte-Carlo. C’est ainsi qu’est née une amitié, une fascination musicale. Un jour il m’a dit : « Ecoute, tu devrais créer une formation pour permettre aux jeunes musiciens qui sortent du conservatoire de vivre une vraie vie d’orchestre et de gagner leur vie ». Tel était le projet d’Ostinato. Je m’en occupe désormais de loin : je suis toujours directeur artistique mais je dirige peu de concerts, je préfère inviter des chefs et des solistes pour que les musiciens aient le plus possible de rencontres, à un moment décisif de leur parcours – l’expérience compte tellement dans ce métier. Cela fonctionne bien car beaucoup d’entre eux réussissent les concours et intègrent de grandes formations. La semaine dernière à Glasgow, j’ai eu la surprise de retrouver un ancien d’Ostinato qui joue à présent au sein du Royal Scottish Orchestra.

Comment devient-on chef d’opéra ?

Pour moi, c’est au cœur de la direction d’orchestre : la voix, le souffle, c’est la base du jeu ensemble. Même pour la musique symphonique, je travaille beaucoup sur la respiration, le phrasé. Et j’ai depuis toujours la passion du théâtre. J’ai fait des études scientifiques, mais la passion de la musique l’a emporté, et surtout la passion de l’opéra.

Il y a eu deux moments déclencheurs. J’étais élève à l’Ecole Polytechnique, et nous devons faire en dernière année d’études ce qu’on appelle un « stage ouvrier ». Par le biais de connaissances, j’ai réussi à avoir un contact à l’opéra de Vienne, où j’ai demandé si je pouvais venir comme Kulissenschieber, « pousseur de coulisses », et ça a marché : mon stage a été validé par le Staatsoper et par Polytechnique. J’ai donc passé un mois à Vienne au début des années 1990. Claudio Abbado était directeur musical, et la production de la rentrée était Boris Godounov monté par Andreï Tarkovski ; j’en garde des souvenirs inoubliables. Monte Pederson chantait le rôle-titre, le chœur entrait en scène comme une marée montante… J’ai connu de très grandes émotions musicales, fondatrices pour moi. Je suis allé au spectacle tous les soirs pendant un mois : j’ai vu tous les Strauss, les Wagner - Parsifal avec le Domingo de la grande époque... L’autre déclic eut lieu quelques années avant : Faust à Orange en 1990, avec Margaret Price. J’ai compris à quel point l’opéra était une puissance d’émotions.

Vous venez d’une famille de mélomanes ?

Pas du tout. Je suis tombé dans l’opéra après l’adolescence. Tout à coup, je me suis passionné pour l’art lyrique. Après Polytechique, j'ai donc intégré le Conservatoire national de Musique. Ce qui ne cesse de me motiver et de m’inspirer dans mon métier, c’est créer un spectacle à la fois théâtral et musical, soutenir les chanteurs, avoir la vision globale d’un projet, faire renaître des œuvres du passé.

Y a-t-il des titres que vous aimeriez en particulier diriger ?

Il y a une œuvre que j’adore et que j’essaie de convaincre les directeurs de produire : Henry VIII de Saint-Saëns. J’ai vu cet opéra à Compiègne, en 1991. Pierre Jourdan était une personnalité controversée, mais il aimait passionnément l’opéra français et il a beaucoup contribué à le faire redécouvrir. C’est là que j’ai fait mes tout débuts, et c’est Pierre Jourdan qui m’a fait enregistrer mon premier disque, Les Trésors cachés de l’opéra français, avec la soprano Anne-Sophie Schmidt. C’était un récital d’airs très rares, extraits d’œuvres comme Etienne Marcel, de Saint-Saëns. Je me suis dit que ces opéras étaient peut-être intéressants à entendre dans leur totalité, et je trouve Henry VIII passionnant.

Dans votre activité, quelle est la part du lyrique par rapport au symphonique ?

Je dirige environ trois productions d’opéra par an. Cette saison, après Spontini et Donizetti, il devrait y avoir une nouvelle production de Lakmé à Pékin, mais je pense qu’elle va être remise à plus tard. Le reste de la saison sera symphonique, ce qui me paraît assez équilibré.

Je serai prochainement au Japon pour mes débuts à la tête de l’orchestre de la NHK, avec de la musique française. Et je dirige toujours des orchestres britanniques (Glasgow, Dublin) et américains.

Il voux arrive encore de diriger en France, de temps en temps ?

Ah, je le voudrais bien ! Quand on aime son pays, quand on en aime profondément la musique, et que l’on est bien reçu à l’étranger, on aimerait vraiment montrer à ses compatriotes ce que l’on sait faire. Diriger des projets de l’envergure du Cortez ou de L’Ange en France, serait mon souhait le plus cher.

Propos recueillis le 3 septembre 2019

 

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