Jean-Philippe Lafont, une vie en musique

Par Roselyne Bachelot-Narquin | lun 19 Octobre 2015 | Imprimer

Un physique de joueur de rugby, la chevelure léonine et les sourcils broussailleux, la voix tonitruante, Jean-Philippe Lafont est un personnage hors du commun de la scène lyrique. Sa carrière étonnante, son large répertoire, sa personnalité pourraient impressionner, mais, dès les premiers échanges, le baryton sait mettre ses interlocuteurs à l’aise par sa bienveillance et sa simplicité. Nous voilà partis pour un entretien bourré de souvenirs et de projets…


Jean-Philippe Lafont, vous êtes une légende de l’art lyrique français. Racontez-nous comment on bâtit et protège une carrière comme la vôtre ?

Deux rencontres furent pour moi déterminantes pour construire ma vie d’homme et d’artiste. La première fut celle avec Henri Amiel, le surveillant général du collège Sainte-Barbe de Toulouse où j’étais élève.  Henri  poursuivait parallèlement une carrière lyrique qui l’amena  par la suite à la direction de la scène du Capitole. La meilleure preuve de l’amour qu’il me portait était sa rigueur et sa sévérité. Il m’avait intégré dans la chorale de l’établissement, les « Barbitos », et lors d’une cérémonie de confirmation, devant le cardinal-archevêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, j’ai chanté en  solo « L’esprit de Dieu repose sur moi ». J’avais 16 ans, ce fut mon premier succès. Certains avaient même pensé que j’étais un professionnel du Capitole, rien que ça ! Le lendemain, Henri cherchait « son » baryton, un mot étrange que j ‘entendais pour la première fois en me demandant ce qu’il signifiait. Ma vocation était née. Les années s’écoulent et un beau jour,  il m’apprend qu’un nouveau professeur de grande qualité allait enseigner au Conservatoire de Toulouse et que, si je voulais faire du chant mon métier, il serait bon de la rencontrer. C’était Denise Dupleix qui avait fait une jolie carrière de soprano colorature.

Denise Dupleix qui est toujours votre professeur aujourd’hui…

Oui, quatre décennies de tendresse et de travail en commun. 

Vous êtes chanteur, mais vous êtes aussi un acteur qui donne une considérable épaisseur dramatique à ses rôles. Vous n’avez jamais été tenté par le métier de comédien ?

Vous mettez l’accent sur la question que je me suis toujours posée et je me pose encore : ai-je fait le bon choix et n’aurais-je pas dû suivre celui qui m’attendait dans sa classe au Conservatoire d’art dramatique de Paris, j’ai nommé Robert Manuel ?

Il vous avait sollicité ?

Oui et beaucoup m’ont dit que j’aurais pu faire une carrière dans le style et les personnages illustrés par Gérard Depardieu avec lequel je me sens beaucoup d’affinités entre sensibilité et « grande gueule ». Ce qui m’intéresse, c’est un personnage, qu’il parle ou qu’il chante. On m’a d’ailleurs parfois reproché de me concentrer sur l’expressivité d’un rôle au détriment du belcanto et de la musicalité, critique que j’accepte.

Une autre personne va aussi compter dans votre apprentissage, celui qui vous accueille à l’Opera-Studio de Paris, son directeur Louis Erlo. Que vous ont appris spécifiquement Henri Amiel, Denise Dupleix et Louis Erlo ?

Henri Amiel ouvre la porte, il est un révélateur, un accoucheur. Denise Dupleix me met sur les bons rails, elle est celle qui me protège et m’initie, c’est mon ange gardien. Louis Erlo me met en contact avec le monde lyrique et met en scène mon premier spectacle en 1974, La Flûte enchantée, et m’offre le rôle de Papageno au Festival d’Avignon, la seule fois d’ailleurs où il y eut du lyrique à ce Festival. Denise Dupleix avait entendu lors d’une représentation des spectateurs qui disaient : il n’est pas toujours en mesure mais on ne voit que lui !

Comment voyiez-vous votre avenir alors ? Avec un vrai plan de carrière ou vous marchiez à l’instinct ?

Je ne sais pas si c’est un défaut ou une qualité, mais j’ai toujours fonctionné à l’instinct, même si j’ai  vite réalisé qu’un minimum de réflexion n’était pas inutile ! Je voulais aussi faire montre de souplesse et faire confiance à ceux qui savaient mieux que moi.

Quand vous vous retournez sur ces quarante ans de carrière, après ce départ en fanfare, comment ont-ils  été construits et habités par certains rôles ?

Je les ai construits avec la protection du guide qu’était Denise Dupleix. Je me souviens d’avoir été sollicité pour chanter Pizarro dans Fidelio à Orange. Plutôt que de me prendre « bille en tête », Denise m’a simplement fait écouter un enregistrement de l’œuvre. Le lendemain, je faisais savoir à la direction des Chorégies que je n’étais pas libre ! A l’époque, c’était effectivement vingt ans trop tôt.

Aux jeunes qui lui demandent un conseil, votre confrère José van Dam assène : sachez dire non…

José a raison : il faut dire non plus souvent que oui.  Autre souvenir, Maria Callas, quelque mois avant sa mort, avait voulu m’entendre. J‘avais alors vingt-cinq ans et pour l’impressionner, je choisis de chanter le Te Deum de Scarpia. Impassible, elle m’a simplement dit : « C’est trop tôt, jeune homme ! »  Je me le suis tenu pour dit et j’ai chanté mon premier Scarpia à trente-neuf ans.

Un parcours marqué par plus de cent rôles…

Cent cinq ou six…

Lesquels sont vos rôles de prédilection ?

Dans l’opéra français,  je garderai Golaud dans Pelléas et Mélisande, que je viens d’ailleurs de chanter à l’Opéra de Hambourg, pour l’opéra allemand,  Barack de La femme sans ombre et Wozzeck. Enfin, pour le lyrique italien, à n’en pas douter Falstaff. Ce sont les quatre phares de ma vie et l’on pourrait peut-être ajouter la soirée puccinienne du Trittico, où après avoir joué un mari jaloux dans Il tabarro, il faut laisser exploser sa force comique dans Gianni Schicchi.

Ce ne sont pas des rôles belcantistes !  Vous avez un rapport très fort avec l’opéra allemand et avec le grand Ernest Blanc, vous êtes les deux seuls chanteurs français à avoir chanté à Bayreuth. Que ressent-on quand on se produit pour la première fois en ce lieu mythique ?

Et tous les deux pour Telramund dans Lohengrin... Ce n’était pas une prise de rôle puisque je l’avais chanté à l’Opéra de Paris, grâce à la confiance de Hugues Gall (ndlr : directeur de l’Opéra de Paris de 1995 à 2004) qui a beaucoup compté dans ma vie professionnelle. Je suis parti auditionner à Bayreuth dans une forme vocale et mentale étonnante, déchainé et persuadé que Wolfgang Wagner (ndlr : directeur du festival de Bayreuth de 1966 à 2008) me prendrait. Ce qui arriva. Cependant, Bayreuth n’est pas un théâtre mais un temple païen avec une particularité étonnante : le public connait mieux le rôle que le chanteur.

La « bayreuthienne » que je suis est presque d’accord…

Pour cela, ce lieu restera  toujours chargé d’une émotion particulière. D’ailleurs après la première, je fus incapable d’aller à la réception offerte par le burgmeister et, au lieu de déguster les petits fours, j’ai passé la nuit aux urgences, terrassé  par cette incroyable sensibilité, ce rapport inouï avec le public.

Y a t’il  d’autres lieux, d’autres grands patrons de théâtre qui vous ont marqué ?

J’ai eu et j’ai la chance de me produire dans toutes les grandes maisons d’opéra et mon agent, le remarquable Germinal Hilbert m’y a considérablement aidé. En numéro un, ma tendresse va évidemment à l’Opéra de Paris que je vais d’ailleurs retrouver fin 2016 et je suis très heureux de voir à sa tête un grand directeur, Stéphane Lissner ainsi qu’un remarquable directeur du casting Ilias Tzempetonidis. D’autres théâtres ont compté comme l’Opéra de Chicago – structure étonnante de plus de 3.500 places qui tourne avec quelques dizaines de personnes – où je me suis produit pendant près de dix ans.

Une tendresse identique me lie à l’Opéra-Comique et à Olivier Mantéi qui vient d’en prendre les commandes avec de superbes projets. Et puis toutes les belles maisons en région : Lyon où Serge Dorny m’a permis en 2013 de participer à la création de Claude, Marseille avec Maurice Xiberras.  Sans oublier les remarquables directeurs artistiques de Bordeaux, Marc Minkowski, de Saint-Etienne, Jean-Louis Pichon et de Lyon Robert Koerner.

J’ai été très heureux au Teatro Real de Madrid, à San Francisco, au Grand Théâtre de Genève, partout où j’ai retrouvé des atmosphères bienveillantes et familiales. J’arrête là car j’aurais trop de noms à citer. Ceux que j’ai omis me pardonneront. Par contre, je me suis senti moins à l’aise à la Scala de Milan, tant l’ambiance y est minée par les influences politiques et les luttes de clan. Je me souviens d une Fanciulla del West où mon Jack Rance avait rencontré un beau succès critique mais où j’eus le sentiment de jouer devant des spectateurs munis de révolvers et même de bazookas. Roberto Alagna avait d’ailleurs rencontré les mêmes problèmes il y a quelques années.

Question classique : vous avez chanté avec les plus grands et les plus grandes. Quelles sont les personnalités qui vous ont marqué ?

Tant de belles artistes m’ont impressionné… Aussi je retiendrai deux coups de cœur. D’abord ma grande amie Régine Crespin – même si je n’ai finalement chanté qu’une Carmen avec elle – m’a marqué par son immense personnalité. Avec les Winterreise de Fischer-Dieskau, son disque des Nuits d’été est l’enregistrement de référence pour ceux qui aiment la mélodie. Crespin, c’est un monument. J’ai adoré Mary Maclaughlin, somptueuse Suzanne, papillon virevoltant que le Figaro que j’étais avait du mal à suivre sur la scène de Garnier – et qui aurait du faire un parcours plus significatif.

Pour les hommes, j’ai vu naître en France Rolando Villazon. Nous commençons une répétition du duo des Pêcheurs de perles et je me suis dit : « hou là, qu‘est-ce qui se passe ! ». Et la même chose m’arrive en 2001 au Capitole de Toulouse avec un chanteur allemand quasiment inconnu. Première répétition d’Otello avec ce jeune homme dans Cassio et moi-même en Iago. J’entends un Cassio d’anthologie et je pense : « c’est incroyable, c’est monumental… ». C’était Jonas Kaufmann !

Deux basses m’ont impressionné : un extra-terrestre, basse verdienne brillante, Nicolaï Ghiaurov, et Eric Halfvarson, basse noble, avec des graves de cathédrale. Dans les ténors, Nicolaï Gedda était remarquable par sa souplesse, sa diction, son calme. Nous avons chanté Berlioz au Carnegie Hall et c’était pour moi inoubliable.

Parmi mes collègues barytons, j’ai une affection particulière pour Bryn Terfel et Ludovic Tézier dont j’admire la musicalité et  la ligne de chant.

Et les chefs d’orchestre ?  Pas trop dur d’être dirigé par Gergiev et ses invisibles cure-dents ?

Valery Gergiev est un Don Quichotte, un fou génial. Gergiev ne bat pas les temps forts, il bat ce qui n’est pas écrit. Il crée ce qu’on ne lit pas. Certes, il faut connaître sa partition mais on se dit qu’on ne doit pas être trop mauvais s’il accepte de vous diriger.  A la dernière de Lohengrin en 2007 à Bastille, il me dit simplement « bravo ! », compliment totalement inusité chez lui et me pose une question en anglais de cuisine : « Vous chantez Boris ? ». Je lui réplique : «Mais, Boris, c’est une basse ! ». Et là, tacle du maestro : « Boris, c’est votre voix. Travaillez-le et venez me voir ! ». Vous pensez bien que je n’y suis jamais allé surtout quand  on a entendu Ghiaurov dans le rôle…

J’ai évidemment chanté avec des dizaines de chefs remarquables mais pour n’en citer qu’un, je retiendrai celui de Georges Prêtre qui me dirigea souventes fois, en particulier pour le concert inaugural de Bastille le 13 juillet 1989.

Tout au long de votre parcours, vous avez eu le goût de la transmission, du contact avec les jeunes et de l’enseignement. Pour vos collègues, c’est souvent le cas dans la deuxième partie de carrière. Vous, c’est arrivé très tôt. Pourquoi ?

Tout simplement parce que j’aime les jeunes ! Il ne faut pas ressentir de jalousie en voyant arriver de nouvelles personnalités qui prennent leur place et parfois même la vôtre ! C’est gratifiant de vivre une existence de partage et de générosité. Mes parents m’ont donné ces valeurs et l’on en éprouve un profond contentement. Je souris in petto de les empêcher de faire les erreurs que j’ai moi-même commises et nous progressons ensemble même si je ne chante plus les rôles que je travaille avec eux.

J’ai suivi de nombreuses master-classes avec les plus grands et j’ai été frappée par l’importance peu commune que vous donnez aux textes et à la prosodie…

Il y a des mots, des phrases, une situation à rendre intelligible. L’opéra, c’est un théâtre en musique. Sinon, on fait du Michel Legrand, chabada bada, chabada ! Même les textes qui ne valent pas grand chose…

Ça peut exister à l’opéra…

… Essayons par notre réflexion de les magnifier. Quand on dit bien le mot, on le chante mieux et la voix est plus belle. Monsieur Georges Thill ne déformait pas les mots même sur les la, si bémol et contre-ut. Si on « escagasse » les mots d’un rôle, il ne faut pas le chanter.

J’interviewais votre jeune collègue Florian Sempey il y a quelques semaines. Quand on l’écoute, lui et d’autres, on remarque le respect et l’affection que ces jeunes vous portent

Je ne veux pas susciter le respect mais  être considéré avec sérieux. Ce que je leur apprends, ce sont les choses que tous les grands avec lesquels j’ai travaillé m’ont apprises. Tous disent d’ailleurs  la même chose : dans les grands chefs d’œuvre, l’articulation rythmique et musicale est primordiale.  Je veux susciter la simplicité, la rigueur et le partage comme un relayeur tend le bâton dans la zone de vérité. Florian Sempey est l’exemple du jeune, intelligent, qui écoute et qui va faire une immense carrière.

Parlons maintenant de votre actualité. Une année très riche, Bari avec Dialogue des carmélites, Hambourg avec Pelléas, La belle Hélène au Châtelet, un été au festival Saito Kinen au Japon et dans quelques jours Pénélope à l’Opéra du Rhin. Parlez-nous de cette œuvre de Fauré, finalement peu connue ?

On connaît l’argument popularisé par Homère. Gabriel Fauré le met en musique avec son extrême sensibilité et l’œuvre est en la circonstance servie par des atouts majeurs. L’opéra de Strasbourg est une belle et grande maison, dirigée de main de maitre par Marc Clémeur. Il fait une programmation intelligente, riche et audacieuse. Il ose bien. Nous avons du temps pour mettre en place l’œuvre dans un décor monumental et la belle mise en scène d’Olivier Py dont j’adore le travail et avec qui j’avais fait Claude à Lyon. Un grand directeur, un grand metteur en scène et …un grand chef d’orchestre, Patrick Davin ! Il met son intelligence et sa culture au service de la vérité du moment. Rigueur du mot et de la phrase, que demander de plus ? L’Opéra du Rhin donne aux amateurs l’occasion de découvrir une production de qualité servie par une distribution où étincelle Anna Caterina Antonacci, grande artiste toute de simplicité. C’est la première fois que j’ai la chance de travailler avec elle et quand elle est sur scène, on ne voit qu’elle même s’il y a aussi sur la plateau de jolies personnalités comme le ténor belge Marc Laho. Première le 23 octobre pour 5 représentations à Strasbourg et 2 à Mulhouse.

Vous nous avez mis en appétit ! Nous irons donc vous applaudir et découvrir cette Pénélope qui n’a que trop attendu…

Personnalité attachante que celle de ce grand baryton français. Il y aurait un livre à écrire sur ses quarante ans de vie de saltimbanque fourmillant d’anecdotes tendres et drolatiques sur un métier où derrière les ors de la scène, il y a tant de sueur et de larmes, tant de stress et de chagrins. Il faut un sacré mental pour pouvoir affronter cela sans perdre sa dignité et son courage. La bonté et la bienveillance ne sont pas des qualités que l’on met souvent en exergue mais ce sont celles que je choisirais pour définir l’artiste d’exception qu’est Jean-Philippe Lafont.  

 

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