Kristina Mkhitaryan : « Il faut avoir plusieurs voix pour chanter Alcina »

Par Laurent Bury | lun 09 Mars 2020 | Imprimer

Tout en chantant Traviata à Munich, Zurich, Londres ou Barcelone, Kri»stina Mkhitaryan multiplie depuis peu les incarnations haendéliennes : Alcina ce mois-ci à Nancy puis à Dijon, Alcina encore à Glyndebourne cet été après y avoir été Armida de Rinaldo l'an dernier, et Cleopatra de Giulio Cesare la saison prochaine à New York. Alors, baroqueuse ou belcantiste ? La soprano russe nous donne sa réponse.


Vous êtes lauréate de nombreux prix, notamment au concours Operalia en 2017 ; ont-ils contribué à votre carrière internationale ?

Bonne question ! En fait, ma carrière a commencé il y a seulement 5 ou 6 ans. J’ai fait mes débuts à Oslo, avec Traviata, et dans cette même ville j’ai remporté le Reine Sonia ; je crois même avoir été la première lauréate russe dans l’histoire du concours. Mais depuis toujours je rêvais de rencontrer le maestro Domingo, de pouvoir lui parler. J’ai essayé deux fois de participer à Operalia, mais ma candidature n’a pas été retenue. Puis, en janvier 2017, j’ai chanté Micaëla à Oslo, et le jour même j’ai reçu un courriel m’annonçant que, cette fois-ci j’étais retenue pour les épreuves d’Operalia. J’étais ravie ! Mon rêve se réalisait enfin. Vous savez, pour un jeune chanteur, le simple fait de pouvoir approcher un artiste qui a été une si grande star, qui a chanté avec toutes les divas, c’est déjà formidable en soi. J’étais très heureuse car je trouvais vraiment intéressant juste de communiquer avec lui. Cela dit, avant même Operalia, j’ai fait Traviata  à Glyndebourne à l’été 2017, mais après le concours, où j’ai obtenu le 2e prix, le Met m’a demandé si j’accepterais de chanter Lauretta aux côtés de Placido Domingo dans Gianni Schicchi ? J’ai répondu : « Mais bien sûr, ce serait merveilleux ! » Et donc en novembre 2018, j’ai fait mes débuts à New York avec lui, et c’est un souvenir fantastique. Ensuite, nous avons fait Traviata ensemble à Oman, une expérience inoubliable. Dans le duo avec Germont, on ne peut pas se contenter de chanter, il faut aussi jouer, or c’est un merveilleux acteur et un formidable collègue sur scène. 

En Suisse et en France, on vous engage surtout pour des opéras baroques, alors que partout ailleurs, Bellini, Donizetti, Verdi. Vous ne vous sentez pas trop schizophrène ?

C’est une histoire assez curieuse. J’ai toujours aimé la musique baroque, en concert, mais je n’avais jamais essayé d’en chanter parce que je pensais qu’il y avait énormément à apprendre, tout un style à acquérir avant de pouvoir l’aborder. Puis un jour, l’Opéra de Genève a demandé à mon agent si elle avait parmi ses chanteurs une soprano capable d’apprendre très vite le rôle d’Isifile dans Il Giasone de Cavalli, parce que la chanteuse prévue avait annulé et qu’ils ne trouvaient personne pour la remplacer. Alors mon agent m’a proposé d’essayer. Même si j’hésitais car je ne savais pas comment j’allais faire, le projet m’attirait et j’ai accepté. Dès la première répétition musicale, le chef a été extrêmement gentil avec moi : Leonardo García Alarcón m’a énormément appris, et je pense qu’il était content de moi. La musique baroque, il faut la ressentir de l’intérieur, elle exige une voix susceptible d’avoir beaucoup de couleurs différentes, et il ne faut pas avoir peur d’essayer toutes sortes de choses. Après ce Giasone de janvier 2017, superbement mis en scène par Serena Sinigaglia – elle aussi se trouve à Nancy et Dijon pour Alcina ! Je retrouve la même équipe, nous formons comme une grande famille ! – Leonardo m’a dit : « Tu voudrais encore faire du baroque ? Je pense que tu peux ». Donc après Eritrea dans Eliogabalo à Amsterdam (en octobre 2017, dans la production de Thomas Jolly créée à Paris), j’ai chanté Hébé, Emilie et Zima dans Les Indes galantes à Genève en décembre dernier, toujours sous la direction de Leo. Et maintenant, je le retrouve pour Alcina ! J’aime chanter sous sa direction parce qu’il m’apporte toujours beaucoup d’informations, le courant passe bien entre nous, et c’est facile de travailler avec lui.

Après Armida de Rinaldo à Glyndebourne l’été dernier, Alcina à présent et Cleopatra au Met la saison prochaine, vous allez devenir une spécialiste de Haendel ?

Voilà comment je prévois maintenant ma carrière, avec une sorte d’alternance entre les répertoires : Verdi / Verdi / Haendel / Puccini / Bellini / Gounod / Haendel. Pour moi, le baroque, c’est comme… je ne dirais pas que c’est comme des vacances, mais c’est une musique qui me va droit au cœur. Quant à devenir une spécialiste de Haendel, je ne sais pas, mais je pense qu’Alcina est un rôle difficile pour les chanteuses habituées à la musique du XVIIIe siècle parce qu’il faut avoir plusieurs voix différentes d’un air à l’autre : légère pour l’un, animale pour l’autre, ensuite la voix doit tout renverser sur son passage, comme un tsunami, puis il faut encore autre chose ! C’est fascinant, comme pour Traviata où il faut trois voix différentes, une par acte… J’aime jouer avec ma technique.

Jusqu’ici, vous n’avez abordé le répertoire français qu’à travers Carmen et Les Indes galantes. Or vous venez de mentionner Gounod : avez-vous un projet précis ?

Oui, ce sera Juliette, de Roméo et Juliette. Et toujours dans le répertoire français, je serai Leila des Pêcheurs de perles à Genève, en 2022, je crois. Je suis ravie de ces deux prises de rôle, car j’adore la musique française, qui me paraît très bonne pour ma voix. On peut trouver beaucoup de couleurs différentes dans le répertoire français. J’aimerais beaucoup chanter Manon, pas seulement parce que la musique de Massenet est magnifique, mais aussi parce que c’est un rôle stupéfiant, qui change tellement entre le début et la fin de l’opéra.

 Après vos débuts en Russie, vous arrive-t-il encore de retourner y chanter ?

Vous savez, j’aimerais y chanter davantage mais, c’est bizarre, j’ai beaucoup de contrats en Europe et en Amérique, mais rien en Russie ! Je voudrais retourner au Bolchoï, où je me sens chez moi et où j’ai chanté une quinzaine de rôles à mes débuts. En fait, lorsque votre carrière démarre en Occident, vous signez des contrats avec deux ou trois ans d’avance, alors qu’au Bolchoï, ils ne prévoient pas au-delà d’une année. Donc quand ils me font des propositions, je dois toujours refuser parce que je suis déjà prise ailleurs. Néanmoins, j’ai pu faire Traviata à Moscou l’an dernier, dans une merveilleuse production de Francesca Zambello.

Pourriez chanter du Haendel den Russie ?

Ce ne serait pas facile. Déjà, il y a la question de l’orchestre, car au Bolchoï, il n’y a pas d’orchestre baroque, donc il faudrait jouer sur instruments modernes. Et puis je pense que l’acoustique ne s’y prête pas vraiment. Cependant ils feront un opéra baroque la saison prochaine ; ils m’ont demandé d’y participer mais je ne suis pas libre. Ils ont également présenté Alcina en 2017, coproduction avec le festival d’Aix-en-Provence, dans la mise en scène de Katie Mitchell. Les gens aiment le baroque en Russie, mais cette musique n’est pas aussi souvent donnée qu’en Occident, parce qu’ils pensent qu’il faut des musiciens spécialisés.

Quelles autres différences voyez-vous entre la Russie et en Occident, sur le plan musical ?

La musique est universelle, elle est la même partout ! Le plus important, ce n’est pas l’endroit où vous travaillez, mais avec qui vous travaillez : le chef, le metteur en scène, les partenaires…

L’aspect théâtral de l’opéra compte beaucoup pour vous ?

J’aime jouer la comédie, j’aime différents styles de mise en scène, moderne ou classique. Je trouve le travail théâtral vraiment intéressant, et en Russie j’ai eu deux excellents professeurs pour la comédie. Je ne peux pas séparer le vocal et le théâtral. Ma voix vient de ce que je ressens, et les couleurs qu’elle prend viennent du théâtre.

Vous avez déjà évoqué quelques projets, mais de quoi sera fait votre avenir immédiat ?

De beaucoup de Traviata, j’en ai 55 représentations prévues à mon agenda ! Je serai aussi Euridice dans Orfeo ed Euridice de Gluck à Pékin en octobre prochain. Et plus tard, je serai Luisa Miller à Glyndebourne.

Quel rôle rêveriez-vous de pouvoir chanter un jour ?

Le rôle de mes rêves, c’est Maria Stuarda. Et comme je l’ait, Manon, dont je rêve aussi beaucoup. Je serais prête à chanter ces deux rôles n’importe où ! Personne ne me les a encore demandés, mais je suis prête à les interpréter, et je pourrais les chanter tous les deux maintenant !

Votre agenda donne l’impression que vous chantez uniquement en italien ou en français. Rien d’autre ne vous tente ?

Je pense que ces deux répertoires sont très bien pour ma voix. L’allemand, je ne sais pas. Il y aurait peut-être Sophie dans Le Chevalier à la rose, mais ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas prête pour Wagner ! Quant au répertoire russe, j’ai fait Marfa, dans La Fiancée du tsar au Bolchoï, et je garde un souvenir ému de cette formidable production pour laquelle on a reconstitué les décors des années 1950. Et dans deux saisons, je chanterai Francesca da Rimini de Rachmaninov, à Amsterdam, dans une version de concert donnée au Concertgebouw

Pourra-t-on vous retrouver en CD ou en DVD ?

Glyndebourne prévoit de sortir Alcina en DVD, ainsi que Luisa Miller par la suite. Il est question d’un CD réalisé autour de l’Alcina de Dijon, mais c’est encore en discussions, car il y a un certain nombre de difficultés techniques à résoudre. J’ai aussi un projet de récital au disque, mais le programme n’est pas encore fixé : Haendel ? le répertoire russe ? Ou Traviata, que j’ai déjà beaucoup interprété et dont j’aimerais conserver une trace.

Propos recueillis le 3 mars 2020

 

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