La critique musicale ? On ne va pas en faire une histoire !

Par Cédric Manuel | lun 02 Juillet 2018 | Imprimer

Plus qu’un événement fondateur, c’est une sorte d’évolution qui conduit à la critique musicale. Mais de quoi s’agit-il ? Est-ce une discipline ? Une forme de journalisme ? Un métier ? Un art ? (Aïe, que n’a-t-on pas dit là !). Pour éviter des débats au sein desquels votre serviteur serait sans doute aussi malmené qu’une barque sur l’océan (démonté), revenons à l’Histoire. 

Avant le XVIIe siècle, on ne trouve pas grand chose qui puisse faire penser à de la critique musicale, c’est à dire à des commentaires rendant compte à des tiers de la parution ou de l’audition d’une œuvre dans un environnement donné, comme on pourrait la définir. Pour autant, les différents traités portant sur la musique ont toujours mentionné des compositeurs, en particulier pour vanter des styles, des choix, des caractéristiques. Par exemple, le Vénitien Gioseffo Zarlino, lointain successeur de Xénophile de Chalcis ou d’Aristoxène, évoque souvent la musique de Josquin des Prés dans ses traités de composition, écrits à la fin du XVIe siècle. Mais il s’agit là de théoriciens de la musique, musicologues, musiciens eux-mêmes parfois, qui  analysent et proposent des évolutions, mais dont le but n’est pas strictement de ne commenter que les œuvres des autres. Encore qu’on ne peut manquer de lire dans la scène de l’opéra impromptu, à l’acte II du Malade imaginaire de Molière, une critique de l’art lyrique naissant  en général et sans doute du turbulent Lully en particulier :

ARGAN
Non, non; en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis, une impudente de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ah! ah! où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n'y a là que de la musique écrite.
CLEANTE
Est-ce que vous ne savez pas, monsieur, qu'on a trouvé, depuis peu, l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes ?
ARGAN
Fort bien. Je suis votre serviteur, monsieur ; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent opéra.
CLEANTE
J'ai cru vous divertir.
ARGAN
Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme.

 

C’est dans la presse que l’on commence, à partir du XVIIe siècle, à voir apparaître des articles consacrés à la musique, et plus particulièrement à des compositions mais aussi à des comptes rendus de spectacles, en particulier lyriques, avec l’envol de l’opéra. Ainsi, le plus ancien journal de France, La Gazette, créée en 1631 par Théophraste Renaudot et qui est avant tout un organe plutôt diplomatique, militaire et mondain, intègre-t-elle dès avant 1650 des articles sur des opéras italiens ou des relations de concerts. On peut lire dans l’exemplaire n°86, de septembre 1677 le paragraphe suivant (« traduit » du français de l’époque) : « Le roi et la reine firent l’honneur au sieur de Lully, surintendant de la musique de la Chambre, de nommer, le 9 de ce mois, dans la chapelle du château (ndlr : de Fontainebleau), son fils aîné, reçu en survivance de la charge. Le cardinal de Bouillon, grand-aumônier de France, fit la cérémonie ; et ensuite on chanta un Te Deum que le sieur de Lully avait mis en musique, et qui eut le succès ordinaire de ses ouvrages ». 

Le Mercure galant, premier nom de la revue Mercure de France, développe des articles passionnants sur l’origine de la danse ou de l’harmonie dans un numéro de 1680. Pour autant, leur auteur ne se risque pas  à citer le moindre musicien : « Je ne rapporte point ici les noms de ceux qui ont excellé dans cet art, soit par le talent qu’ils ont reçu pour bien chanter ; soit par les connaissances qu’ils ont acquises dans la musique. Le dénombrement des anciens serait trop long et trop ennuyeux et celui des modernes pourrait être suspect de flatterie et d’affectation ». La flatterie, voilà le danger !

Peu à peu, cette tendance se répand et c’est la querelle entre les tenants de l’opéra italien et celle de l’opéra français qui va permettre cette évolution, d’abord dans les publications littéraires, telle celle de Jean-Louis Le Cerf de la Viéville, qui écrit en 1705-1706 un traité de musicologie comparant sous forme de dialogue les mérites et travers des opéras français et italiens. C’est lui aussi qui, en 1706, publie sur le même sujet une sorte de pamphlet intitulé « L’art de décrier ce qu’on n’entend point ou le médecin musicien ». L’abbé du Bos poursuivra dans la même veine dans ses « Réflexions critiques sur la peinture et la poésie » quelques années plus tard, où l’on trouve dans les section 44 et suivantes de nombreuses références à des œuvres contemporaines, abordées comme des critiques. 

Cette comparaison entre les styles français et italiens, dont on voit qu’elle est l’une des principales origines de la critique musicale au moins en France, se développera au milieu du XVIIIe siècle avec la fameuse querelle des Bouffons, dont tout le monde se mêle dans force pamphlets, articles et livres. Du jeune baron von Grimm, qui critique violemment l’opéra français – exception faite tout de même de Lully et Rameau – à Jean-Jacques Rousseau, dont la célèbre « Lettre sur la musique », suivie de la « Lettre d’un symphoniste », prend une position similaire, argumentée et analytique qui déclenchera une vive polémique. 

Les articles se multiplient, dans les revues précitées (Mercure de FranceJournal des savants…) mais aussi  dans des nouvelles, comme Le Spectateur français, monté par Marivaux en 1721 sur le modèle anglais du Spectator d’Addison et Steele. Ou encore comme l’ancêtre de forumopera.com, le Journal de musique, fondé par des amateurs (éclairés) en 1770, et qui explique des œuvres, relate des représentations théâtrales et lyriques, ou présente des partitions musicales. Il s’agit souvent d’articles non signés et cela restera la règle durant plusieurs décennies. Le Journal de musique renaîtra d’ailleurs le 8 juin 1876 sous la direction de M. Bourdilliat, avec pour l’inaugurer, en raison d’une semaine musicale « pauvre », une reprise du Requiem de Verdi à Paris, sous la direction du compositeur, couvert de dithyrambes par le journal. 

Peu à peu, la musique se diffusant davantage dans les sociétés, son langage évoluant sans cesse et son histoire s’écrivant désormais sur des siècles, la critique musicale commence  plus nettement à prendre parti, avec des articles plus professionnalisés ou qui laissent en tout cas davantage de place au jugement par les pairs ou par des artistes – écrivains et/ou musiciens – prompts à écrire dans les organes précités leur appréciation des œuvres nouvelles et des exécutions musicales. Les revues musicales se multiplient en Europe, comme l’Allgemeine musikalische Zeitung outre-Rhin au tournant des XVIII et XIXe siècle. En France, c’est François-Joseph Fétis,  compositeur et musicologue natif de Mons et résidant en France, qui donne ses premières grandes lettres de noblesse à ce qui devient une profession. Il créée en 1827 la Revue musicale, dont il est le directeur, le rédacteur en chef et la rédaction à lui tout seul. On trouve dans les numéros de cette revue des articles consacrés à une ou plusieurs « polémiques », comme celle du tome VI de la 4e année, qui oppose Fétis à un certain M. Perne à propos du « passage d’un quatuor en ut à trois quarts de Mozart » dont Fétis avait fait une analyse. C’est dans ce même numéro que Fétis rend compte de la première du Guillaume Tell de Rossini, dont il décortique tous les détails avec une grande précision et beaucoup de satisfaction. Sa revue deviendra un peu plus tard la Revue et gazette musicale de Paris, puis Gazette musicale avec Maurice Schlesinger comme directeur. Cette revue est entièrement consacrée à la musique ou aux œuvres qui en traitent. C’est dans cette revue que Berlioz publiera les textes qui formeront son fameux traité d’orchestration. 


Honoré Daumier : L'orchestre pendant qu'on joue une tragédie; Croquis musicaux (planche n° 17) ; lithographie, publiée dans Le Charivari, le 5 avril 1852

Car les compositeurs eux-mêmes s’emparent de la critique musicale pour faire écho à leurs propres conceptions artistiques ou arrondir les fins de mois. E.T.A. Hoffmann fut l’un des premiers et Carl Maria von Weber y parlait beaucoup de son art et de lui. 

Robert Schumann fonde sa Nouvelle revue musicale en 1834 après s’être brouillé avec le directeur de l’Allgemeine musikalische Zeitung qui lui reprochait d’avoir trop encensé Chopin. Cette tendance ne cessera plus, montrant chez de nombreux compositeurs, des talents littéraires en la matière assez remarquables. Berlioz et Debussy – inoubliable Monsieur Croche – sont bien sûr les plus emblématiques de cette tendance, qui a concerné aussi à des titres divers des personnalités aussi différentes que Saint-Saëns, Fauré, Dukas, Schmitt ou Hahn. Les revues spécialisées – pas nécessairement uniquement sur la musique – abondent bientôt : Journal des débats, La Rénovateur, le Ménestrel (qui deviendra le Petit Ménestrel), la Revue des Deux Mondes, le Courrier musical ou encore plus récemment, l’Harmonie du monde et bien d’autres. Mais la presse généraliste n’est pas en reste : le Figaro, le Temps, le Matin ou le Siècle accueillent dans leurs colonnes les critiques et commentaires de ces compositeurs et musiciens.

Les écrivains rivalisent eux aussi d’ardeur dans les mêmes organes, certains comme critiques professionnels tels Baudelaire, Nerval ou Gautier, puis plus tard Romain Rolland ; d’autres comme amateurs éclairés : Camille Bellaigue ou Arthur Pougin seront des critiques très sévères des auteurs de leur temps. En Europe, un Edouard Hanslick, tout à son adoration de Brahms, jette des anathèmes sur Wagner – qui se vengera en le grimant en Beckmesser dans Les Maîtres chanteurs – et prend Bruckner de haut.

C’est ainsi que l’âge d’or de la critique musicale se poursuit pendant un bon siècle et demi avec ces nombreuses figures éminentes de la société des arts de l’époque. Théâtre de duels féroces et de joutes littéraires de premier plan, les articles de Berlioz ou les saillies de Monsieur Croche alias Debussy figurent de fait au premier rang des chefs d’œuvre en la matière.

Mais voilà, en plein XXe siècle, la critique musicale se trouve à la croisée des chemins. Quel est son but ? Doit-elle continuer à être ce vaste ring intellectuel où les tendances s’affrontent, où les chapelles se heurtent, où les œuvres sont passées au crible pour elles-mêmes ? Ou bien doit-elle contribuer à éclairer les lecteurs devant la démocratisation de l’accès  à la culture, en tout cas dans les pays développés. Rendre compte, informer, prend le pas sur « critiquer » et décortiquer une œuvre. La montée en puissance du disque et sa diffusion croissante dans tous les foyers inaugure l’ère de l’analyse de l’interprétation. Quelques magazines et ouvrages s’en font les spécialistes. Dans de nombreux cas, on retrouve les caractéristiques de la critique musicale à son avènement : beaucoup d’amateurs, souvent éclairés et pas toujours musiciens, se livrent à cette activité en complément d’autres. 

Plus récemment, l’avènement d’Internet a considérablement changé la donne et accentué cette tendance, démultipliant le nombre de critiques potentiels, ou plutôt de commentateurs – jusqu’à le faire coïncider virtuellement avec le nombre de membres des réseaux sociaux. Les magazines en ligne, qui ont parfois presqu'exclusivement pour seuls lecteurs leurs rédacteurs, sont désormais très nombreux et forment autant de « spécialistes de la spécialité ». Nombre de professionnels et d’artistes eux-mêmes, soumis à une réalité dont ils peuvent – parfois légitimement – trouver les effets injustes puisque « jugés » par des non professionnels, s’en offusquent et interrogent la légitimité de cette forme de critique, ne reconnaissant souvent que le jugement de leurs pairs. Vieux débats insolubles. Le critique, est avant tout amoureux de l’art qu’il observe, qu’il fût professionnel ou amateur. Quand on aime, il y a une part d’objectivité et une part de subjectivité, dont la frontière est extraordinairement mouvante. S’il ne doit pas s’interdire la clarté et le tranchant de l’analyse reposant sur des faits établis et sur une perception d’ensemble, il doit proscrire l’excès qui, en toutes choses, nuit à la démonstration et donc à la légitimité.

« Ne prends pas garde à ce que dit la critique. On n’a jamais élevé une statue à un critique », disait Sibelius. Tant d’artistes partagent cette idée. En réponse – cette fois aux critiques de Vincent d’Indy qui confiait à Romain Rolland qu’on n’a pas besoin de savoir ce que pense M. Tout le monde d’une œuvre ou d’une exécution musicale – le critique Camille Bellaigue écrivait dans la Revue des Deux-Mondes : « Loin de nous en offenser, félicitons-nous bien plutôt de cette indifférence. Elle nous rend plus modeste, mais aussi moins timide et, soulageant nos scrupules, elle assure notre liberté ».

 

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