Le Retour d'Ulysse ou les voix de la Reconnaissance

Par Stéphane Longeot | jeu 23 Février 2017 | Imprimer

Comment revenir auprès des siens après tant d'années d'absence ? Comment accueillir celui qui a tant manqué ? Comment Ulysse peut-il retrouver une légitimité après d'une population trop longtemps livrée à elle-même ? Les Prétendants désormais prétendent - pourquoi devraient-ils reconnaître un roi qui s'est singularisé par... son absence ? L'heure est à la rivalité. 

Le Retour d’Ulysse ne doit pas simplement être un retour dans sa patrie mais une véritable refondation du royaume; et Minerve jette d’emblée une nuée dans les yeux de celui qui serait tenté de l’oublier. Ulysse se doit d’aller à la rencontre – à l’écoute – des siens, s’il souhaite être reconnu en retour comme leur souverain légitime. Le héros de la Guerre de Troie se doit de se faire mendiant en son propre royaume.


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Scènes de reconnaissance

Le Retour d’Ulysse présente une succession de scènes de reconnaissance comme autant d’étapes sur le chemin de la refondation du royaume – la reconnaissance de Minerve elle-même, la reconnaissance de son berger Eumée, la reconnaissance de son fils Télémaque, la reconnaissance des Prétendants, la reconnaissance de sa nourrice Euriclée, et pour finir, la reconnaissance de son épouse Pénélope.

Simplement, Ulysse mendiant, décrépi et repoussant, est méconnaissable. Il apparaît comme un étranger pour les siens. Si reconnaissance il doit y avoir, elle devra se faire sur le terrain de la mémoire, par delà l’œuvre du temps. L’étrangeté du présent devra retrouver le chemin d’une certaine familiarité du passé.

L’interprétation des signes

Les hommes se reconnaissent à certains signes, qui ne font sens que pour les personnes concernées. Ainsi, la blessure à la cuisse d’Ulysse parle à sa nourrice ; le lit conjugal parle à Pénélope… Ces signes ne sont pas interchangeables et sont le ciment d’une histoire partagée. A Ulysse de les retrouver. A Monteverdi de les chanter.

La merveille d’Il ritorno d’Ulisse in Patria, c’est la manière dont Monteverdi prête attention à chacune de ces scènes pour leur donner une expression musicale singulière, fidèle à ce goût du premier baroque italien pour la surprise et la variété des expressions. Ainsi, la rencontre d’Eumée appelle une pastorale, la rencontre de Télémaque appelle une ingénieuse machinerie, la rencontre des prétendants une scène d’affrontement…


Rolando Villazon dans il ritorno d'Ulisse in Patria au Théâtre des Champs-Elysées © Vincent Pontet

La nuée dans les yeux

Le premier geste de Minerve est de jeter une nuée dans les yeux d’Ulysse, faussant ainsi sa perception de l’environnement. Cette île n’est pas Ithaque. Et pourtant cette même Minerve se métamorphose en jeune berger et lui annonce que cette île est Ithaque. Ulysse peut-il faire confiance à ce qu’on lui dit alors même que ce n’est pas ce qu’il voit ? Ulysse aux mille ruses reste prudent et se présente au berger avec une identité trompeuse.

Pourtant Monteverdi avait pris soin de faire chanter au jeune berger l’annonce « Itaca e questa » en une mystérieuse psalmodie, tranchant nettement avec le ternaire dansant de l’air du berger. Pourquoi Ulysse n’a-t-il pas reconnu la voix divine au cœur du chant du berger ? Manque-t-il d’écoute, de discernement et de sagesse ?

La reconnaissance de Minerve

C’est bien ce que semble lui répondre la déesse métamorphosée en jeune berger : « Est bien habile Ulysse, mais plus sage est Minerve. Toi donc, Ulysse, observe mes prescriptions ! », avec une virtuosité tout à fait inattendue dans la bouche d’un jeune berger. Ulysse écoute, interroge cette voix, et reconnaît alors la voix de la déesse. Il fait le saut et s’engage sur la voie de la sagesse. Minerve dissipe alors la nuée et la terre d’Ithaque apparaît. Emerveillé, Ulysse peut enfin laisser éclater sa joie « O fortunato Ulisse ».

La reconnaissance de Minerve et la reconnaissance d’Ithaque sont concomitantes. L’écoute, le discernement et la sagesse sont des lumières indispensables à la bonne gouvernance d’un royaume.

La reconnaissance du Berger

Quelle est la place d’Ulysse aujourd’hui dans le cœur des siens ? Méconnaissable, comment Ulysse mendiant peut-il se faire reconnaître de son fidèle berger Eumée ? Voilà Ulysse à peu près dans la même situation que Minerve dans la scène précédente : se faire reconnaître, par delà les apparences.

Il s’avance et s’adresse à Eumée avec ces mots : « Accueille ce pauvre vieillard. » demande Ulysse d’une voix qui semble venir d’outre tombe. Cette demande d’hospitalité peut surprendre mais elle fait sens pour Ulysse et pour Eumée. Celui-ci fut en effet esclave avant d’être recueilli par Laërte, le père d’Ulysse. Il a grandi avec Ulysse : l’un est devenu roi et l’autre berger. Aujourd’hui, en l’absence d’Ulysse, Eumée est à nouveau esclave… des prétendants. Il se tient néanmoins à l’écart, dans les campagnes.

Eumée entend et reçoit avec joie cette demande d’hospitalité, en mémoire de son maître disparu précisément, et des lois de Jupiter. Ulysse mendiant est touché et se dévoile davantage, sur un rythme dansé en sol majeur : « Ulysse est vivant. ». Et Eumée l’entend et le croit, malgré les voix contrastées qu’il entend dans la bouche du mendiant. Ulysse et Eumée peuvent alors partager leur joie. Ils se sont reconnus sous le signe de l’hospitalité, signe qui scelle leur histoire commune, même si le retour d’Ulysse n’est encore qu’annoncé.


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La reconnaissance du Fils

Comment aller à la rencontre de son fils ? Télémaque a grandi sans son père, le héros de la Guerre de Troie, le grand absent d’Ithaque. Télémaque a aussi grandi à l’ombre de sa mère Pénélope, travaillée par la douloureuse attente du retour d’Ulysse. En âge de gouverner, Télémaque est encore jeune, et surtout, le palais est infesté des prétendants qui veulent sa mort. Minerve invite donc Télémaque à partir, à faire un voyage auprès des héros qui ont connu son père, et qui lui diront en retour combien il lui ressemble.

La reconnaissance du fils se déroule en deux temps, comme si le choc de la rencontre devait être atténué. C’est d’abord Eumée, celui qui est comme un père pour Télémaque, qui va à la rencontre du fils. La joie des retrouvailles est communicative ; Ulysse mendiant joint sa voix à celle du berger en un souple et joyeux duo pour chanter à Télémaque ce printemps retrouvé, « Verdi spiagge ». La médiation d’Eumée permet ainsi à une émotion trop longtemps contenue de trouver à s’exprimer sans tout emporter sur son passage.

De Monteverdi à Homère

L’annonce du retour prochain d’Ulysse laisse cependant Télémaque sur la réserve. Comment aller à la rencontre du fils ? Monteverdi et son librettiste Badoaro s’éloignent ici du texte d’Homère pour nous faire assister à une scène baroque par excellence : un éclair, le sol s’ouvre sous les pieds du mendiant, avant de le faire ressurgir, beau comme un dieu. Télémaque n’en croit pas ses yeux, y voyant-là l’œuvre d’une magie trompeuse. Les premiers mots du père seront un triple appel « Telemaco, Telemaco, Telemaco », triple montée en tierces invitant son fils à passer de la surprise à l’allégresse. Les inquiétudes du fils trouveront à s’apaiser dans la profonde et solennelle réponse du père, parlando cette fois, « Ulisse sono ! ». Le souvenir de la présence de Minerve auprès de Télémaque permet alors à l’émouvant dialogue du père et du fils de se libérer en de tendres courbes qui s’appellent et se répondent, « o padre sospirato, o figlio desiato. » : un pur moment de grâce monteverdienne.

L’ingénieuse machinerie baroque peut cependant nous faire manquer ce que les mots d’Homère pouvaient avoir de profond. Car en effet, dans l’Odyssée, Minerve touche de sa baguette d’or la tête du mendiant et lui rend son apparence. Le héros de la Guerre de Troie est alors beau comme un dieu et l’effet sur Télémaque est écrasant : « Epargne-nous. », supplie-t-il. La réponse du père est structurante : « Je ne suis pas un dieu ; que me prends-tu pour un des leurs ? ». Ulysse préfère alors nommer et reconnaître la souffrance de son fils, qui a tant manqué de son père : « Je suis ton père pour lequel, avec gémissements, tu souffres mille maux et subis les excès des autres ! ». Cela dit, il embrassa son fils. Le signe de reconnaissance du père et du fils, qui ne se sont pas connus, est précisément l’absence et sa souffrance. Les nommer permet de se retrouver.


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L’épreuve de l’Arc souverain

Comment aller à la rencontre des prétendants ? La jeunesse d’Ithaque n’a pas connu Ulysse et prétend aux responsabilités. Ils veulent sa mort – si jamais il venait à réapparaître – et somment Pénélope de se remarier. Il faut donner un successeur au royaume, laissé trop longtemps sans gouvernance. La reine use de la ruse de la toile mais finit par être dénoncée. Pénélope se retire dans ses appartements ; les prétendants pillent le palais.

Chez Homère, Minerve inspire un rêve à Pénélope : se montrer aux prétendants. Autant la déesse avait freiné Ulysse par une nuée dans les yeux, autant elle invite Pénélope à s’exposer davantage, quand bien même ce mariage représente pour elle la mort. Pénélope ne supporte pas ce rêve et appelle les flèches d’Artémis. Minerve endort alors Pénélope et met sur ses paupières la pommade d’Aphrodite. Forte de sa beauté retrouvée, Pénélope se montre aux prétendants mais décide de les soumettre à une épreuve de souveraineté : seul celui qui aura la puissance de bander l’arc royal et la vision pour tirer une flèche entre douze haches, sera légitime pour succéder à Ulysse.

Les prétendants laissent éclater une joie indécente, « Lieta, soave gloria. », en un trio d’une exubérante mobilité, tout à fait représentatif de la vitalité concertante des derniers madrigaux de Monteverdi. Au contraire, Pénélope, d’une phrase retenue, ponctuée de pauses, « Ecco, l’arco, d’Ulisse. », mesure la gravité de la situation : l’un d’entre eux pourrait remporter l’épreuve. Les prétendants ne seront toutefois pas à la hauteur de leurs prétentions. Un humble mendiant demande à son tour à passer l’épreuve et – stupéfaction – emporte la victoire. Une sinfonia da guerra retentit et le roi d’Ithaque massacre les prétendants de ses flèches vengeresses. Tragique reconnaissance, puisque le signe public de la royauté d’Ulysse – l’arc souverain – entraîne immédiatement la mort de ceux qui l’ont reconnu.

La reconnaissance de la Nourrice

Rien n’y fait cependant. Pénélope reste dans ses appartements et refuse de croire ce que lui annoncent Eumée, puis Télémaque : le mendiant vainqueur est Ulysse en personne. Minerve elle-même bute sur les résistances de Pénélope et convoque le conseil des dieux afin de revenir sur les querelles anciennes de ces dieux qui repoussent sans cesse le retour d’Ulysse dans sa patrie. Jupiter trouve les mots de l’apaisement : s’élève alors un merveilleux double chœur d’esprits célestes et marins, « Prega, mortal, deh prega. », qui offre aux mortels l’espace d’un instant le pressentiment de l’éternité.

La vieille nourrice Euryclée, donnant le bain au vieux mendiant, a la main qui touche une cicatrice – cette cicatrice précisément que le jeune Ulysse avait eu à la cuisse suite à une chasse au sanglier. Cette chasse représente beaucoup pour la nourrice car c’est précisément l’un des rites de passage que passent les jeunes garçons pour devenir des hommes. Cette cicatrice est le signe et la mémoire du jour où le jeune Ulysse a quitté Euryclée, et le monde des femmes, pour la société des hommes.

La nourrice lève alors les yeux, se tourne vers sa maîtresse, mais Ulysse la retient et lui impose le silence. Euryclée peut-elle se taire ? Au plus près de la nourrice, Monteverdi chante le débat intérieur de cette conscience littéralement prise à la gorge. « Euriclea, che vuoi far ? » est un air à refrain qui reprend encore et encore les arguments de l’obéissance, en un tour mélodique énoncé toujours plus haut… Un saut de quarte qui pourtant finit toujours par retomber, car le désir de parler ne peut s’effacer. Enfin, la dernière reprise du motif de l’obéissance chantera, en un formidable renversement, l’intention de briser le silence.


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La reconnaissance de Pénélope

Minerve rend son apparence à Ulysse, qui va au devant de Pénélope, beau comme un dieu. Rien n’y fait : ni l’intervention divine, ni les confirmations de la nourrice. Pénélope se refuse et voit dans cet homme un usurpateur – digne de succéder à Ulysse à la tête du royaume mais indigne de lui succéder dans son lit. Comment donc aller à la rencontre de Pénélope ? Cette femme est-elle prisonnière de sa mémoire douloureuse ? Ulysse, lui, entend autre chose dans les résistances de son épouse. La mémoire du lit conjugal soudain refait surface ; Ulysse ouvre son cœur, et chante alors en un mouvement mélodique ascendant les draps de leur intimité - une Diane chasseresse y était brodée.

Pénélope reconnaît alors à ce signe son Ulysse et chante la délivrance, « Illustratevi, o cieli », en un mouvement ternaire fleuri de guirlandes de vocalises, associant la nature - les prairies, les ruisseaux, les oiseaux - à l’allégresse de son âme légère. Chez Homère, le lit conjugal plonge ses racines dans la terre d’Ithaque. Ulysse l’avait bâti en prenant appui sur un rejet d’un vieil olivier verdoyant. Le lit de l’intimité était ainsi enraciné dans la terre des ancêtres.

Pénélope unit alors sa voix à celle d’Ulysse en un duo qui commence en écho, sur un rythme de berceuse, « Sospirato mio sole. », avant que Pénélope ne prenne l’initiative de l’expression du désir, « bramato si. », à laquelle répond Ulysse dans un débordement d’allégresse. Au oui du « Si, si vita, si, si. » répond encore le oui « Si, si, core, si, si. », avant que le duo ne s’achève en une lumineuse cadence finale, qui scelle ainsi le consentement des époux à l’amour et à la vie.


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Présence, mémoire et reconnaissance

Il ne saurait y avoir reconnaissance sans présence à l’autre. C’est l’écoute active de l’autre, de ce qu’il vit et ce qu’il ressent ici et maintenant, qui permet à une mémoire enfouie de ressurgir et de faire réapparaître les signes d’une histoire partagée. Ulysse et les siens se reconnaissent à ces signes porteurs de sens, nommés et réinterprétés, à la lumière du présent.

Le bonheur de ce Retour d’Ulysse, c’est d’entendre la manière dont Monteverdi a su ainsi caractériser chacun des personnages, donner un visage à chacune de ces rencontres, pour nous faire approcher le merveilleux de chacune de ces reconnaissances. Homère ne pouvait trouver lecteur plus fidèle. 

 

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