Marc Mauillon : « J'ai choisi... de ne pas choisir »

Par Laurent Bury | lun 02 Mars 2020 | Imprimer

Après un disque Fauré sorti en janvier chez Harmonia Mundi, et en attendant son premier Pelléas en France dans quelques mois, Marc Mauillon aurait-il renoncé à la musique baroque où il s'est fait connaître ? Pas du tout, et il s'apprête à reprendre le rôle-titre de l'Orfeo de Monteverdi, à Copenhague.


Il y a quelques années, vous faisiez surtout le grand écart entre la musique ancienne et la contemporaine.

Je suis très fier de mon parcours, et notamment de défendre la musique médiévale, qui en a tant besoin. C’est une musique qui se meurt, non pas auprès du public, mais parce qu’elle n’est pratiquement jamais programmée dans les salles de concert. Alors que ça représente cinq siècles de notre histoire musicale ! Il y a là une disproportion incroyable. C’est encore dur aujourd’hui de convaincre les gens que je ne fais pas que de la musique du XVIIe siècle ou antérieure.

Pourtant, depuis, bien d’autres types de musique sont venus se glisser entre ces deux extrêmes.

Je travaille beaucoup pour ça ! Dans l’esprit des gens, la musique ancienne et la contemporaine sont deux choses relativement compatibles. J’avais très envie de commencer à grignoter ailleurs, mais les artistes sont un peu tributaires de l’image qu’ils projettent. Pour moi, cette image est en train de changer. Et j’ai la très grande chance d’avoir un partenariat avec Harmonia Mundi, qui me permet de proposer des projets : quand une maison de disques me demande ce que je veux faire, ça me permet de présenter mes envies. Il est très rare d’avoir autant de latitude.

En regardant le parcours qui est le vôtre depuis quelques années, on est frappé par la diversification de votre répertoire. Le vivez-vous de la même manière ?

Non, j’ai simplement l’impression que certaines choses sont enfin rendues publiques. Il y a différents répertoires que je travaillais pour moi mais que l’on ne me donnait pas l’occasion d’interpréter, alors que maintenant, de plus en plus, on m’accorde toutes ces possibilités. Ce n’est pas moi qui explore soudain de nouveaux répertoires, c’est le public qui découvrait ce qui est resté longtemps caché. Quand je faisais mes études, on m’a toujours dit qu’il fallait choisir, se spécialiser ; j’ai refusé, et c’est ce qui me donne aujourd’hui une épaisseur supplémentaire, c’est grâce à cela que l’on commence à me faire confiance pour des rôles de plus grande ampleur.

On pourrait tenter de résumer la diversité votre carrière autour de trois versions d’Orphée. Dans l’opéra de Rossi, à Nancy en 2016, vous teniez le rôle relativement mineur, mais très remarqué, de Momus ; l’année précédente, vous étiez déjà Mercure dans Orphée aux enfers d’Offenbach ; et voilà pour que vous allez reprendre le rôle-titre de l’Orfeo de Monteverdi, abordé à Dijon en 2016.

C’est vrai, dans l’Orfeo de Rossi, c’était un grand moment de comédie, avec beaucoup de bonheur à la clef. Le plus amusant, c’est que je retrouve Jetske Mijnssen la semaine prochaine pour ce Monteverdi à Copenhague, et je suis ravi de retrouver son univers. Quant à Offenbach, c’est encore un autre monde, mais qui m’intéresse tout autant. Dans Les Contes d’Hoffmann, j’ai adoré chanter ces quatre rôles de valets, un Offenbach très différent de celui de La Vie parisienne en termes de vocalité. J’ai entrouvert une porte dont j’espère qu’elle ne se refermera pas de sitôt.

Avec ces personnages offenbachiens, on en arrive aussi à la difficulté qu’il y a à définir votre voix. On vous présente en général comme un baryton, mais les quatre valets, comme Mercure, sont des rôles de ténor.

Dans Les Contes d’Hoffmann, c’est la première fois qu’on me donne un vrai rôle de ténor. Mercure est très central, come Bobinet de La Vie parisienne que j’ai chanté plusieurs fois. Et ce sont aussi des rôles qu’on a pu confier à des comédiens autant qu’à des chanteurs.

Vous refusez qu’on vous attache l’étiquette « ténor » ou « baryton » ?

A vrai dire, je m’en moque un peu. J’ai l’habitude, car à mes examens de chant, il y avait toujours la moitié du jury qui s’entretuait pour savoir si j’étais l’un ou l’autre. J’ai toujours vécu cette ambiguïté. Je me sentais plus baryton de par la teneur des rôles, parce que j’y trouvais plus de diversité. Et puis baryton, c’est plus tranquille ! Il n’y a pas la peur de l’aigu. Certains directeurs d’opéra sont persuadés que je suis ténor. Je le vis très bien, ça ne me dérange pas : on eut dire que je suis baryton martin. On est très nombreux dans cette situation. Maintenant, des jeunes m’appellent pour prendre un cours avec moi, ils veulent avoir mon avis parce qu’eux aussi se posent des questions, sur leur identité vocale. C’est compliqué, ils  voudraient que je leur dise « tu es ceci » ou « tu es cela », mais justement, dans mon cas, j’ai choisi de ne pas choisir. Après, il appartient à chacun de savoir où il a envie d’aller, vers quel répertoire, quels rôles.

Cherchez-vous à développer certaines zones de votre tessiture ?

Je ne sais pas comment ma voix va évoluer. En ce moment, je travaille plutôt l’aigu, et le Monteverdi de Copenhague se fait avec le diapason à 465. A l’inverse, il y a des chefs qui me préfèrent avec une plus grave, c’est vraiment une question d’esthétique personnelle. Je vais bientôt reprendre Alcyone, avec un rôle de père, qui va me permettre de retrouver une assise dans le grave.

Avec Pelléas, vous restez dans le flou entre les deux tessitures, puisque le rôle est confié tantôt à un ténor, tantôt  à un baryton. Là aussi, vous y pensiez depuis longtemps ?

Quand je l’ai déchiffré au cours de mes études au Conservatoire de Paris, j’ai senti que tout se mettait à la bonne place, que ma voix sonnait là où elle devait sonner. Tout me paraissait naturel, et je m’étais dit : ça fait du bien !

Vous vous sentez bien aussi dans le personnage ?

Pour la première version scénique que j’ai faite, à Malmö avec Benjamin Lazar, n’allez pas croire que j’aie fait ça les doigts dans le nez, sans aucune remise en question ! C’était la première fois que j’abordais ce répertoire, il y avait plein de fantômes autour de moi, issus de toutes les versions que j’avais écoutées. Psychologiquement, c’est une œuvre assez lourde, et quand on la monte, on baigne dans cette atmosphère pendant plusieurs semaines. Il y a des scènes très dures – heureusement je ne chante pas Golaud, je ne suis pas sûr que j’y arriver humainement – mais c’est un bonheur incroyable à chanter ! Et l’orchestre de Debussy me bouleverse, il est tellement porteur. Quand on a l’habitude des orchestres de musique ancienne, ce n’est pas du tout le même son, donc ça vous insuffle nouvelle énergie. Pour le moment, je ne suis pas du tout blasé !

A Montpellier, en juin, votre Mélisande sera Judith Chemla, qui est elle aussi une personnalité inclassable, mi-actrice mi-chanteuse.

J’attends beaucoup de cette rencontre, et j’ai hâte qu’elle se produise, parce que c’est un choix de distribution très intéressant. Le travail sera forcément très différent de ce que nous avons fait avec Jenny Daviet à Malmö, et ça va transformer le spectacle. Pelléas est un héros assez particulier, que j’ai envie de chanter souvent pour en avoir le maximum de visions différentes.

D’autres productions sont prévues dans un avenir proche ?

Absolument. Tout ça arrive grâce au DVD, que j’ai pourtant fait en traînant les pieds : je ne voulais pas être filmé dès mon premier Pelléas, j’aurais voulu qu’on me laisse le temps de me sentir bien dans le costume ! Et comme je savais que ça allait être très vu, j’avais peur de pas être à la hauteur.

C’est le DVD qui a convaincu Montpellier de reprendre cette production avec vous ?

C’est certain. Aucun journaliste français n’a été invité en Suède, c’et d’ailleurs un regret que j’avais. Finalemet, on a bien faire de me convaincre de faire le DVD, mais ce n’était pas gagné au départ.

L’Orphée de Monteverdi est également chanté tantôt par un baryton, tantôt par un ténor. Quels autres grands rôles pourriez-vous aborder dans la même veine ?

Il y a beaucoup de choses que j’aimerais explorer, mais je ne sis pas sûr que ça se concrétisera. J’aimerais chanter Rossini au moins une fois, Figaro, évidemment ; je voudrais faire un petit séjour dans cette vocalité là. Dans un tout autre ordre d’idées, j’adorerais faire Wozzeck, notamment à cause du rapport à la langue, tout ce travail sur le parlé-chanté. Je vais d’ailleurs bientôt revenir à cette langue allemande qui me manque un peu, que j’ai souvent chanté à mes débuts, quand j’étais régulièrement Papageno. En Allemagne, on me dit que mon timbre ressemble beaucoup à celui d’un Jungendlicher Heldentenor, alors peut-être qu’un jour j’irais voir du côté Wagner. Je ne sais pas si j’oserai y mettre un orteil, mais Marc Minkowski  me dit : Pourquoi tu ne regardes pas Mime ? Ce serait une porte d’entrée possible, qui je n’exclus pas, mais qui relève du fantasme pour le moment.

D’autres répertoires qui vous attirent ?

J’adorerais rechanter Mozart. A part Papageno, il y a Guglielmo que j’ai déjà fait, et que j’aime beaucoup. J’adorerais chanter le comte des Noces, mais  en général on veut une voix plus noire dans le rôle. Pourtant Stéphane Degout chante à la fois Pelléas et le comte, mais il a dans son timbre quelque chose de plus sombre. Cela dit, dans la pièce, il est censé avoir 35 ans ; j’en avais chanté de larges extraits dans un spectacle au Conservatoire psychologiquement et musicalement, c’est un personnage que j’adorerais rencontrer.

La mélodie est aussi un domaine où l’on ne vous attendait pas au départ.

Pourtant, j’ai commencé par là, quand j’étais dans un chœur d’enfants, à 10 ou 11 ans. Une des premières pièces que j’ai chantées était « Mandoline », de Gabriel Dupont, et je l’ai toujours dans mes bagages. Tant mieux si j’ai à l’avenir plus l’occasion d’être identifié dans ce répertoire, où je suis très heureux de me faire entendre. C’est aussi une mission dont je me sens capable : défendre un peu partout ma langue maternelle, à travers une sensibilité qui me convient, et souvent des textes qui me parlent. La musique de chambre est de moins en moins facile à programmer, et c’est un militantisme qui me tente bien.

Comment est née l’idée de votre disque Fauré ?

Je suis uni à Anne Le Bozec par un partenariat de longue date : nous travaillons ensemble depuis quinze ans, et nous allons continuer. Ce disque Fauré, c’était un peu un pari avec Anne, car il marque un décalage de curseur par rapport aux habitudes. Quand nous avons donné ce programme en concert, nous nous sommes demandé s’il fallait introduire d’autres compositeurs, et finalement, des spectateurs sont venus nous dire que ils avaient adoré ce bain « tout Fauré », ce voyage, cette progression au fil de sa carrière, avec son langage musical qui se transforme, son choix de poèmes qui évolue. Anne m’a dit : « c’est comme un Voyage d’hiver », et je l’ai pris comme un complément extraordinaire !

Quels compositeurs aimeriez-vous d’aborder ensuite ?

Debussy,  évidemment, même si c’est un peu délicat puisque je suis dans la même maison de disques que Stéphane Degout, qui a déjà enregistré du Debussy chez Alpha. Et je suis très attiré par toutes les mélodies sur des textes en français ancien, Villon, Clément Marot, etc. J’ai déjà tout un programme construit sur ce thème, qui me permet de tisser un très joli lien entre mes différentes amours. J’adore Ravel aussi, et Poulenc, dont j’ai déjà enregistré un disque avec le pianiste Guillaume Coppola (une intégrale des mélodies sur les poèmes Eluard, chez Eloquentia).

Vous ne délaissez pas non plus l’opéra contemporain ?

Après sa création à Lille la saison dernière, Trois Contes de Gérard Pesson ça va être repris à deux endroits en France, mais je ne pourrai pas être partout, faute de disponibilité. Une autre création va arriver en 2021-22, et j’adore qu’on me sollicite moi pour ce genre de projets. Avec les choix (les non-choix ?) que j’ai faits, et l’esthétique vocale que je développe, qui correspond  mon instrument, je suis difficilement classable : quand on fait appel à moi, c’est vraiment moi qu’on veut. Je ne suis pas un larynx sur pattes, interchangeable avec plein d’autres.

Pour Trois Contes, vous avez travaillé en amont avec Gérard Pesson ?

Gérard me connaissait par mes enregistrements, et nous avons des amis communs, donc il avait sans doute envie d’entendre ma voix dans cette œuvre, de jouer avec l’instrument qui est le mien. Mais nous n’avons pas vraiment eu d’échanges, essentiellement pour des raisons de timing. Ce qui a surtout marqué les esprits à propos de Trois Contes, c’est que le public riait dans la salle, et qu’une création contemporaine pouvait susciter de la joie. Les gens ont compris que ce langage là peut aussi être drôle !

Iriez-vous jusqu’à commander des mélodies à des compositeurs ?

Oui, pourquoi pas, mais j’avoue que je n’ose pas demander. Et qui dit commande dit financement. Je ne peux pas demander à un compositeur d’écrire pour moi sans savoir si une structure se chargera de sa rémunération. Une pièce vocale a déjà été composée pour moi, Contrées, d’Aurélien Dumont, que j’ai créé il y a deux ans à la villa Médicis, en duo avec Catalina Vicens qui joue de l’organetto. Là comme pour tout le reste, dans la mesure où je refuse de me spécialiser, les choses prennent un peu plus de temps. Ma progression est plus lente, mais elle me convient parce que j’ai l’impression de m’être construit avec toute une série de couches différentes, ça me conforte en tant que personnalité artistique. Ce que j’aime surtout, c’est obtenir l’approbation de mes collègues, comme quand des membres de Doulce Mémoire sont venus m’entendre, tout contents, alors que je donnais un récital à l’Opéra Comique avec Lea Desandre, ou quand Anne Le Bozec a assisté, tout émue, à un concert où je chantais sous la direction de Jordi Savall. Quand j’arrive à faire se rencontrer les différents mondes que je fréquente, que la musique arrive à les réunir dans leur goût pour le beau, je suis ravi !

Propos recueillis le 22 janvier 2020

 

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