Natalie Dessay : « Je veux m’étonner moi-même ! »

Par Roselyne Bachelot-Narquin | jeu 23 Mars 2017 | Imprimer

10 heures du matin, l’heure du cappuccino pour Natalie Dessay au Café français, à une encablure de l’Opéra Bastille qui a vu tant de ses triomphes. Elle arrive, éclatante, pétillante de cette juvénilité qui est son charme et sa marque de fabrique. Pas plus tôt installée, elle me questionne, bille en tête, sur mes analyses de la campagne présidentielle. J’ai quelque difficulté à lui rappeler que nous ne nous voyons pas pour une interview politique de Bachelot par Dessay ! Après ces détours, je grille d’aborder son actualité, la sortie le 24 mars d’un enregistrement chez Sony de seize lieder de Schubert avec Philippe Cassard au piano. Ouf, on y est, je lance le dictaphone…

Natalie, comme dans « Ce soir à Samarcande » où le héros tente vainement d’échapper à son destin, on a le sentiment que ce rendez-vous avec Schubert était inéluctable, comme si vous aviez tenté en vain de l’éviter…

Dans un grand éclat de rire, Natalie Dessay me tacle d’entrée : Non, je n’ai absolument pas essayé d’échapper à Schubert ! Mais j’ai tourné autour toute ma vie comme l’alpiniste qui veut escalader le K2 (NDLR : un des 14 « plus de 8.000m » de l’Himalaya) car on ne fait pas le K2 à 20 ans et l’on ne chante pas Schubert à 20, ni même à 45 ans.

Pourtant, toutes ces œuvres sont des oeuvres de jeunesse. Schubert a écrit Gretchen am Spinnrade à 17 ans

Certes, il est mort à 31 ans mais c’est une vieille âme et moi, non ! En fait, quand j’ai commencé à étudier le lied avec Ruben Lifschitz, il m’a dit : un jour, tu chanteras du Schubert et j’ai pensé hou, la, la, la …Il a continué : oui, il faudra que tu te confrontes à lui. Je n’aime pas ce terme de « se confronter » auquel je préfère le concept de « s’approcher », et je m’en suis approchée progressivement. Ce n’est pas une musique vers laquelle l’on va spontanément quand on est adolescent, on se tourne alors plus volontiers vers Mozart ou Rachmaninov.

La rencontre avec Schubert ne peut pas être une expérience purement artistique, c’est un chemin d’humanité. Dans un de ses lieder les plus célèbres, Der Wanderer, le poète dit : Le bonheur est là où tu n’es pas. Vous-même avez ce goût de l’errance, de la solitude, du silence ?

Je me suis souvent sentie en décalage, à part, car je ne me suis jamais considérée comme chanteuse mais comme une comédienne qui chantait. Dans le monde de l’opéra, j’ai toujours été mal à l’aise, une étrangère en fait. J’ai pourtant beaucoup aimé faire ce métier mais sans jamais perdre conscience que  c’était un art du passé, un monde clos, et je pensais : mais quelle raison peut-on avoir aujourd’hui de chanter sans micro ?!  Sauf de faire vivre un répertoire en étant écartelé entre le musée et la nouvelle lecture.

Pourtant Laurent Naouri fait un succès dans Trompe-la-mort, la création de Francesconi à Garnier. Comme quoi, il y a quand même du renouvellement à l’Opéra.

C’est vrai, certaines œuvres modernes pourront passer à la postérité, comme celles de Thomas Adès ou John Adams, mais elles sont extrêmement rares et ne viennent pas infirmer l’idée que l’opéra est un art qui n’a pas su se renouveler.

Bon, c’est dit. Revenons donc à Schubert. Il a composé plus de 600 lieder, 650 selon Philippe Cassard. Question classique et inévitable : comment choisit-on ?

Déjà, soyons honnêtes : il y a la volonté de faire plaisir au public. On ne peut pas choisir que des lieder totalement inconnus sous prétexte d’être original.  Il y a donc quelques incontournables, Gretchen am Spinnrade, Du bist die Ruh ou encore Suleika,  et ce sont les oeuvres les plus belles. On ne va quand même pas se dire : on va prendre les plus moches parce qu’elles sont inconnues ! Je ne me suis pas arrêtée non plus au fait que le poème est parfois clairement dit par un homme à l’intention d’une femme, sur le mode ma chérie, comme je m’ennuie loin de toi. Une femme a toute légitimité pour l’interpréter.

Les musicologues classent les lieder en différentes formes, strophique simple, continue « au travers », tripartite ou encore rondo. On les retrouve quasiment toutes dans l’enregistrement. Vous avez voulu également réaliser une sorte d’anthologie technique du lied schubertien ?

Alors là, pas du tout. A part  éviter la forme strophique simple que je n’aime pas vraiment (NDLR : que l’on retrouve néanmoins dans Auf dem Wasser zu singen)  et les histoires trop longues, mes choix sont des coups de cœur.

La qualité de l’enregistrement est liée également à votre parfaite connaissance de l’allemand. Germanophone, germaniste, germanophile, votre carrière est marquée par le répertoire allemand. Pourtant, quand je vous vois, tout évoque une Méditerranéenne, une latine. Comment vous est venue cette germanité ?

Tout cela est venu de manière extraordinaire et grâce à la guerre. Un général de la Wehrmacht avait réquisitionné la maison de mon arrière-grand-père. Après la guerre, la veuve de ce militaire est restée en contact avec ma famille. Mes parents lui ont demandé de nous trouver des personnes susceptibles de m’accueillir pour passer les vacances et apprendre la langue dans la région de Munich. Et ces personnes sont restées des amis que je vois toujours. C’est une belle histoire d’amitié.

Une interprétation réussie d’un lied de Schubert tient aussi beaucoup à l’alchimie mystérieuse entre le chanteur et le pianiste, ici Philippe Cassard, grand schubertien s’il en est et avec qui vous aviez fait un récital de mélodies de jeunesse de Debussy en 2011. Quelles sont les correspondances entre vous et Philippe Cassard ?

La rencontre avec Philippe Cassard est une rencontre capitale dans ma vie musicale, avec quelques autres comme Ruben Lifschitz, mon maitre en  lied, Pascal Robert, un pianiste mort trop tôt du sida, ou Emmanuelle Haïm, qui m’a initiée au baroque. Ce qui me plaît chez Philippe est qu’il est un coloriste, un maître du toucher ; ce qui me fait vibrer chez un pianiste, c’est la poésie et le plaisir de jouer, de faire chanter l’instrument, cette caractéristique que l’on retrouve chez Trifonov, Mirabassi, Sam Bill Evans ou, au violoncelle, chez Demarquette. Toutes ces rencontres sont des rencontres artistiques mais aussi humaines avec des gens qui sont devenus des intimes.

Correspondance du piano et du chant, le lied de Schubert est étroitement lié à la voix de baryton et beaucoup de ses lieder ont été écrits pour son ami le grand baryton Johann Michaël Vogel,  même si l’on oublie que Le Voyage d’hiver a été composé pour une voix de ténor.

Ce qui ne m’arrange pas ! (Rires). Evidemment, j’ai beaucoup écouté les interprétations de Goerne ou de Fischer-Dieskau. De toutes façons, tout est possible et même Le Voyage d’hiver a été chanté par des femmes telle Christine Schäfer.

Vous abordez donc quatre lieder jamais enregistrés par  une femme : Erlkönig, Liebesbotschaft, Die Stadt et Die Götter Griechenland’s. Pour vous, c’est une transgression ou une exploration ?

C’est plus une exploration qu’une transgression. Même si j’essaie toujours de tout changer partout où je suis, mais pas dans un esprit révolutionnaire ou revendicatif. C’est une nécessité.

Qu’est-ce qu’une femme apporte à Schubert ?

Je ne sais pas. Peut-être rien et ce n’est pas grave. Cela me faisait plaisir et c’est tout.

Quand on écoute Schubert, on réalise qu’il est profondément double et que sa musique est exempte de testostérone envahissante ?

Oui, et c’est cette part de féminité qui m’émeut aussi chez Mozart, Bach, Mendelssohn ou encore Rachmaninov.

Et si c’était cela le fil rouge de vos correspondances musicales ?

Sans doute. Berlioz, bof, Beethoven encore moins, et quand c’est trop lent ou trop lourd, j’ai du mal. Schubert, lui, c’est vraiment l’aboutissement d’une vie de musicien.

Vous partez donc avec lui en tournée ?

Effectivement, le Japon à la mi-avril, New-York et le Carnegie Hall, puis Boston fin avril, enfin le Canada à Toronto début mai, pour retrouver Paris et le Théâtre des Champs-Elysées le 14 mai, puis Biot et Auvers-sur-Oise au mois de juillet. Attention, le récital ne comportera que cinq lieder, mais aussi des œuvres totalement inconnues de Pfitzner et des mélodies françaises, Debussy, Chausson, Bizet, car nous nous devons d’être les ambassadeurs de notre répertoire national.

Pour boucler la boucle de notre entretien, j’ai le sentiment que depuis que vous avez « quitté » l’opéra, vous voulez goûter à tout, chanson, jazz, comédie musicale,  radio, théâtre. Vous étiez vraiment dans un carcan ?

Oui, j’ai vécu au Carmel pendant 23 ans et je ne le regrette pas. Comme toute bonne religieuse, j’avais choisi de me marier avec l’opéra, mais une fois qu’on en est sortie, on a envie de vivre. C’était une vie donnée, un sacerdoce auquel je me suis consacrée avec enthousiasme mais il y a tant d’autres choses. Nous sommes devant l’Opéra Bastille, je n’ai aucune nostalgie et très heureuse de n’y aller – d’ailleurs rarement – que comme spectatrice. Maintenant, quand je sors, je vais au théâtre et au concert, de jazz surtout.

J’aime cette phrase de Baudelaire : « les vrais voyageurs sont ceux qui partent pour partir ». Quels sont les prochains « voyages », les prochains « départs «  de Natalie Dessay ?

J’espère toujours plus de théâtre, même si c’est compliqué. L’année prochaine, je jouerai une pièce de Stefan Zweig, La légende d’une vie, dans une mise en scène de Christophe Lidon avec quatre autre acteurs, ce qui va me changer de Und, le monologue de Howard Barker.  Entre-temps sera sorti un album Michel Legrand avec quatorze chansons inédites. Michel a commencé à composer les chansons il y a 45 ans pour Barbra Streisand et a terminé avec moi ! C’est une sorte de comédie musicale qui raconte la vie d’une femme de sa naissance à sa mort, avec une chanteuse et 80 musiciens sur scène, c’est donc un très gros projet.

Allez, une vacherie pour finir : en fait, vous voulez nous en mettre plein la vue !

On pourrait dire cela, mais la vérité est que je veux m’étonner moi-même. Je veux voir jusqu’où j’aurai la passion et la patience d’apprendre. Je pars pour partir, arriver ne m’intéresse pas tellement.

En quittant Natalie Dessay, je repensai à cette Violetta qui brûlait sur la scène d’Aix en Provence dans la mise ne scène de Sivadier. Il y a bien longtemps que je ne pleure plus à Traviata et là, j’étais en larmes, totalement bouleversée par cette incroyable intensité dramatique qu’elle sait transmettre. Je repensais aussi à la drôlerie de cette Fille du régiment qui transporta Bastille après Covent Garden. Emouvante, drôle, refusant de se faire mettre dans une case, disant leur fait à tous les bouffeurs de liberté. Bref, en un mot : VIVANTE.

ADDENDUM

Pour présenter le CD de Natalie Dessay consacré à Schubert, suite à une erreur de transcription, la maison Sony a annoncé à tort dans son dossier de presse que les quatre lieder Erlkönig, Liebesbotschaft, Die Stadt et Die Götter Griechenland’s n’ont jamais été enregistrés par une femme. Interviewée sur ce point précis, Natalie Dessay dans le feu de la conversation n’a pas infirmé cette assertion. Désolée de ce malentendu, je présente mes excuses aux lecteurs de ForumOpéra, sauf bien entendu aux malotrus et aux paltoquets qui pratiquent les injures et les mises en cause personnelles. Il est vrai qu’en période électorale, ces pratiques sont dans l’air du temps !

 

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