Nicole Car : "J'aimerais que tous les chanteurs lyriques puissent se battre ensemble pour leurs droits"

Par Maxime Pierre | lun 18 Mai 2020 | Imprimer

 

Confinée à Paris avec son mari le baryton Etienne Dupuis, Nicole Car a accepté de répondre à nos questions. Coronavirus oblige, la soprano australienne nous parle de l’incidence de la pandémie sur sa carrière et de son quotidien désormais chamboulé.


 

Pouvez-vous nous en dire davantage concernant Freelance Artist Relief Australia ?

Ce fonds destiné aux chanteurs australiens a été créé pour soutenir mes collègues en ces temps de crise sanitaire. Il tend à venir en aide à ceux qui ont perdu beaucoup de contrats. J’étais au Metropolitan Opera de New York quand le coronavirus s’est mué en crise planétaire. Les représentations ont été supprimées et en l’espace de 48 heures, nous avons regagné Paris avec Etienne (Etienne Dupuis, son mari – ndlr), sans savoir à quel point les règles du confinement allaient être strictes. En une seule nuit, nous avons tous deux perdus tous nos engagements à venir et nous ne savons toujours pas à ce jour quand nous allons pouvoir reprendre notre activité. Avec toutes ces mesures de distanciations sociales, je peine à croire que cela va être possible dans les prochains mois …

Un jour, nous discutions dans notre salon de cette situation avec Etienne et j’ai alors décidé de réagir. J’ai appelé Patrick Togher, mon agent australien, et nous avons discuté des ses artistes en Australie et de ce que nous pourrions faire pour les aider. Il y a tellement d’artistes dans la même situation que la nôtre, partout dans le monde. J’aimerais pouvoir venir en aide à chacun d’entre eux mais, étant donné qu'il s'agit d'une première expérience philanthropique pour moi, j’ai préféré commencer à une échelle plus modeste, tout en ayant espoir de l’étendre davantage.

Selon quels critères allez-vous allouer les fonds aux artistes ?

Il est assez simple de faire la demande : si vous êtes un artiste ayant perdu des contrats à cause de la pandémie et que le chant génère la majeure partie de vos revenus, vous êtes éligible à cette aide. Nous savons que ce sont des artistes professionnels qui n’auraient pas besoin d’aide en temps normal, donc nous sommes là pour apporter un soutien en cette période.

Les artistes sont durement impactés par cette crise et on a vu ces dernières semaines plusieurs associations voir le jour pour leur venir en aide. Pensez-vous qu’il soit possible d’organiser quelque chose au niveau international ?

Si seulement c’était possible … J’aimerais beaucoup que tous les chanteurs lyriques puissent se battre ensemble pour leurs droits en tant qu’artistes freelance. Malheureusement, les lois fiscales et le droit du travail diffèrent d’un pays à un autre et ce serait difficilement réalisable. Outre ces aspects, l’importance accordée aux arts et à la culture est très variable selon les pays. En Australie par exemple, cette place est réduite à néant alors qu’en Allemagne, la culture semble plus valorisée et le gouvernement vient en aide aux artistes.

Comme tous les artistes, vous avez fait face à une série d’annulations …

L’état de pandémie a été déclaré pendant nos représentations de Cosi fan tutte au Metropolitan Opera. D’abord, il y a eu l’annulation de Thaïs à Berlin que j’ai apprise par Twitter puis le Met a fermé deux jours après (je l’ai également appris via Twitter). Le Royal Opera House a écrit à mes agents quelques semaines plus tard pour annoncer l’annulation de la Bohème. Même si je n’ai pas été surprise, chaque annulation n’en est pas moins difficile. A ce jour, aucune de ces productions n’a été reprogrammée …

Le 25 avril dernier vous avec participé au concert en ligne du Metropolitan Opera où vous, comme vos collègues présents lors de cette soirée, chantiez depuis votre domicile. Que pensez-vous de ces nouveaux formats de concerts ?

C’est très triste pour nous autres artistes de ne pas pouvoir partager notre passion et notre amour pour la musique en ce moment. Le Met ainsi que d’autres maisons d’opéra tendent à maintenir un lien entre le public et les artistes en nous permettant de nous exprimer au travers de notre art, en dépit des circonstances actuelles. Evidemment, on n’a pas les mêmes sensations qu’en étant sur scène mais ça reste un plaisir de partager ces moments, d’autant que l’événement a été très suivi.

Vous avez déjà un répertoire bien fourni que vous avez pu enrichir sur les plus grandes scènes du monde. Quels sont vos rôles préférés et ceux que vous envisagez d’interpréter dans le futur ?

Les rôles tels que ceux de Mimi, Tatiana ou Micaela sont très confortables pour ma voix et je prends un plaisir tout particulier à les retrouver sur scène. Maintenant, je me dirige vers des rôles verdiens. J’espère pouvoir interpréter Desdemone, Leonora et des rôles similaires dans les saisons prochaines.

Des rôles plus belcantistes ne vous intéressent pas ?

Rossini et Donizetti ne me correspondent pas vocalement, la tessiture est généralement un peu trop haute pour moi. En revanche, Norma et Elvira des Puritani sont des rôles qui m’attirent beaucoup et j’ai un faible pour l’écriture bellinienne.

Comment choisissez-vous vos rôles sachant que les contrats sont établis parfois plusieurs années avant les représentations ?

On prend des risques calculés lorsqu’on accepte certaines offres dont on n’est pas sûr à 100%. Par exemple, j’ai accepté de chanter Elisabetta dans Don Carlo il y a trois ans. Je n’étais pas certaine que ma voix s’y prêterait mais je voulais essayer. Ce faisant, cela m’a permis d’en apprendre beaucoup sur ma voix et sur le répertoire que je veux chanter.

Vous avez interprété par deux fois le rôle phare de Violetta. Que retenez-vous de ces expériences ? Allez-vous le conserver dans votre répertoire ?

Violetta est un personnage si riche et fascinant ! Je pourrais écouter cette musique sans m’en lasser. Cependant, la Traviata est un opéra très éprouvant émotionnellement et j’étais épuisée à l’issue de chaque performance. Je ne sais pas si j’incarnerai à nouveau ce personnage mais j’ai beaucoup aimé interpréter ce rôle iconique.

Vous avez déclaré aimer écouter d’autres artistes lorsque vous préparez un rôle. De qui vous sentez-vous proche artistiquement ?

Cela dépend du répertoire mais l’émotion et la musicalité qui émanent de Leontyne Price m’ont toujours touchée, quel que soit le répertoire. J’aime aussi la finesse, l’élégance du chant (que je recherche sans relâche dans mon chant) chez Mirella Freni et la beauté du son chez Renata Scotto. Ces enregistrements du passé sont précieux car ils nous apprennent tellement sur la technique et sur l’interprétation.

Quels sont les avantages et les inconvénients d'être mariée à un chanteur lyrique ?

Il est très bruyant (rires). Plus sérieusement, être avec quelqu’un qui partage la même profession et qui puisse m’aider à prendre des décisions pour ma carrière, d’après ses propres expériences, est un gros avantage. Etienne a une oreille excellente et connaît ma voix mieux que quiconque. Il parvient à déceler la moindre faille que je peux alors corriger. Ceci dit c’est aussi un inconvénient parce qu’il fait des critiques – certes constructives – même quand j’ai l’impression de bien chanter (rires). On forme une bonne équipe tous les deux et c’est plus compliqué lorsqu’on ne chante pas ensemble au même endroit.

À l’instar de certaines de vos collègues, vous êtes mère d’un petit garçon. Comment conciliez-vous ce rôle et votre profession ?

Être maman dans ce milieu n’est pas une chose aisée mais heureusement, du haut de ses trois ans, Noah est un grand voyageur et on passe beaucoup de temps ensemble une fois que les répétitions sont terminées. Je fais toujours en sorte de trouver un appartement à louer à proximité des théâtres comme ça je peux rentrer le voir lors de la pause déjeuner. Et vous pouvez être sûr que je suis la première partie du théâtre quand il est l’heure ! (rires)

Avec cette situation, le quotidien de votre famille a forcément changé …

Oui, en ce moment je suis maman 24h/24. Avec le confinement strict qui est en vigueur ici en France, on essaie de rendre le temps le plus agréable possible, mais il est difficile d’occuper un enfant dans un appartement doté d’un petit balcon comme seul accès vers l’extérieur … On attend avec impatience de reprendre notre vie professionnelle et de remonter sur scène !

 

 

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