Peter Gelb : "Nous devons mobiliser tout ce qui forge l’horizon intellectuel des jeunes générations"

Par Sylvain Fort | jeu 11 Juillet 2019 | Imprimer

Peter Gelb fait chaque année un petit tour en Europe pour rencontrer partenaires et artistes, présenter sa future saison ainsi que la programmation de la saison LiveHD. Le Metropolitan Opera avec ses 300 millions de budget dont à peu près la moitié fournie par la billetterie, et un concours public très réduit, reste un impressionnant vaisseau amiral, capable d’attirer les plus grands chanteurs, les plus grands chefs, les plus grands metteurs en scène, mais aussi de nourrir le répertoire contemporain. Les problèmes structurels ne manquent cependant pas, et ils obsèdent Peter Gelb bien davantage que les polémiques qu’il endosse, saison après saison : car à la fin, c’est de l’avenir même de l’opéra comme forme d’art qu’il est question, et les perspectives ne sont pas forcément rassurantes. 

La diffusion en salle est-elle un remède au malaise que ressentent tous les théâtres d’opéra ? 

Il faut admettre que l’opéra est devenu une niche, et c’est un défi pour tous les directeurs d’opéra. Où qu’on aille, remplir les salles est de plus en plus difficile. Plus étroite localement, la demande est cependant plus importante globalement. La diffusion en salle est la réponse à cette situation. C’est ainsi que le Metropolitan Opera se retrouve au cœur de la géopolitique globale. Car il y a quelque émotion à imaginer qu’au même moment, on suit nos spectacles à Jérusalem, au Caire ou à Moscou ! L’opéra, malgré son recul, devient un facteur d’harmonie, un référent culturel commun dans des régions du monde qui ne se connaissent pas ou – pire- s’affrontent. 

Cette réalité paradoxale se retrouve sur le plan économique : les organisations qui financent la projection en salle le font pour des raisons d’image, car en vérité le modèle économique est tout à fait profitable, alors que les spectacles eux-mêmes sont structurellement déficitaires. Fort heureusement, contrairement à ce qu’on a pu craindre, et parfois colporter, la diffusion en salles de cinéma ne chasse par les spectateurs, sauf peut-être les plus âgés d’entre eux. Au contraire, cela crée un attrait supplémentaire et la curiosité que cela suscite loin de New York nous amène un public nouveau de touristes de passage. L’exercice de financement reste néanmoins très critique, puisque les grands mécènes se détournent de l’opéra et s’intéressent à des causes plus sociales comme la médecine ou l’éducation. C’est particulièrement vrai des nouvelles fortunes, qui aux Etats-Unis ne marquent aucun intérêt pour une forme d’art comme l’art lyrique. 

Quelle est la conséquence esthétique de ces enjeux économiques ? 

Notre rôle est d’abord de proposer des productions qui sachent attirer un nouveau public. Et pour cela, nous n’avons d’autre choix que de raconter des histoires le mieux possible. Nous livrer à l’exercice de déconstruction qu’on peut voir sur d’autres scènes à travers le monde n’est pas concevable pour nous. Je recherche des chanteurs et des metteurs en scène dont la première préoccupation soit d’établir un lien avec le public, et de leur faire vivre un récit. Cela peut créer des décalages avec les critiques. Quelqu’un comme Robert Lepage est loin de faire l’unanimité parmi les critiques, mais sa popularité dans le public est considérable et il est de ceux qui parviennent à capter des publics nouveaux. 

En disant cela, je ne voudrais pas entretenir l’idée d’un Metropolitan conservateur et voué aux productions à l’ancienne. Lorsque je suis arrivé, les productions étaient dictées par les quelques riches mécènes qui siégeaient au conseil d’administration, et qui dictaient leurs goûts et leurs choix. J’ai d’emblée dit que je ne voulais plus de cette situation, qu’ils avaient le choix absolu de me garder ou de me virer, mais pas celui de se mêler des productions. Grâce à la technologie et aux exigences de la diffusion dans les cinémas, nous avons atteint de très hauts standards visuels. Les décorateurs et les metteurs en scène défrichent sans cesse de nouvelles possibilités visuelles. C’est pourquoi je n’admets pas le procès en conservatisme, même si j’admets que nous ne sommes pas un théâtre de subversion des œuvres, mais de répertoire. 

Quelle place alors pour la création ?

Nous devons aussi être capables de programmer des œuvres plus proches du public. De là le choix de programmer Porgy and Bess avec des chanteurs afro-américains. Et notre choix également d’aller vers davantage de création contemporaine, simplement parce que les problématiques et les enjeux esthétiques y sont plus immédiatement compréhensibles pour notre public. Il faut se rappeler au passage que le public européen peut aisément au cours des saisons voir des œuvres écrites dans leur langue, ce qui n’est pratiquement pas le cas pour nos publics anglophones. 

Je n’ai aucun doute que l’opéra contemporain gagne à se connecter plus directement aux enjeux de notre temps, et que l’opéra peut et doit devenir ou redevenir un art de notre temps. Voyez ce que vient de faire l’Opéra de Saint Louis avec l’adaptation en opéra du livre de Charles Blow « Fire Shut Up in my Bones » par Terence Blanchard. 

Mais ces productions peuvent aussi bien, malgré leurs bonnes intentions, manquer leur cible : les nouveaux publics…

Nous devons mobiliser tout ce qui forge aujourd’hui l’horizon intellectuel des jeunes générations. C’est notamment le cas avec les réseaux sociaux. Dans un monde où les goûts et les tendances sont plus fragmentés, plus individuels que jamais en raison même de l’extrême dispersion des réseaux sociaux, nous avons une carte à jouer pour créer de la curiosité autour de l’opéra. Il est certain que la présence de Yannick Nézet-Séguin est une aide considérable aussi dans ce domaine, car il est d’excellente volonté pour se prêter au jeu et assurer le rayonnement de la maison. 

Le véritable point noir reste l’éducation aux Etats-Unis. Philip Glass rappelle dans ses mémoires que dans sa jeunesse, dans une simple école publique, on fournissait aux enfants les instruments de musique qu’ils avaient envie de jouer. Ce temps est bel et bien fini. L’éducation musicale est en voie d’effondrement. Nous fournissons avec tous les spectacles que nous diffusons du matériel pédagogique pour aider les enseignants à approfondir le sujet et les enjeux, mais nous nous battons avec des moyens limités. C’est pourquoi le métier de directeur d’opéra aujourd’hui est réellement de se battre toujours plus fort pour maintenir l’opéra dans l’horizon culturel des gens. 

Quel est l’enjeu ultime de ce combat ? 

A la fin des fins, nous avons une mission très simple : faire venir les gens  à l’opéra ; et faire qu’une fois installés dans la salle ils trouvent cela si beau, si émouvant, qu’ils n’aient qu’une envie : revenir. 

 

 

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