Philippe Jaroussky, seule compte la musique

Par Christophe Rizoud | dim 01 Décembre 2019 | Imprimer

 « Philippe Jaroussky a débuté sa carrière il y a tout juste vingt ans. Qui aurait osé affirmer, en ces derniers mois du XXe siècle, que le contre- ténor égalerait un jour en popularité le ténor-tout-court serait passé pour un doux hurluberlu. Aujourd’hui, pourtant, les faits sont là. À l’aune d’indicateurs tels que les ventes de disques, les consultations d’extraits sur internet et les couvertures de magazines, Philippe est l’un des chanteurs lyriques les plus connus au monde. ». La célébration de ces 20 premières années de carrière à offert au journaliste et producteur Vincent Agrech l’opportunité d’un livre d’entretien, Seule compte la musique, à paraître dans la collection Via Appia le 4 décembre prochain. En exclusivité, morceaux choisis.


Violon ou chant ?

« Coup du hasard ou du destin, le jour où j’ai raté mon concours d’entrée à Boulogne en classe de violon, j’ai discuté avec un autre recalé qui faisait déjà du chant. Je pensais monter au contre- ut en voix de tête, il ne m’a pas cru et m’a mis au défi. Constatant que je disais vrai, il m’a présenté à Fabrice Di Falco, l’un des rares sopranistes de l’époque. Rencontre déterminante. Fabrice fut le premier contre-ténor que j’entendis en concert – dans une église du XIIIe arrondissement, un soir de 1995. Le choc fut immédiat. Je me projetai immédiatement dans cette voix, comme quelques années plus tôt dans le violon. J’aurais pu à nouveau me surestimer et me brûler irrémédiablement. Sans doute ne suis-je parfois pas passé loin. On ne peut probablement pas avancer sans cette folle arrogance, sans la certitude de parvenir à faire autant ou mieux que les autres, d’avoir quelque chose à dire au public et de mériter sa place sur scène. Autour de moi, les réactions étaient pourtant prudentes. « C’est joli… mais c’est petit ! » commenta Nicole Fallien, la première professeure de chant devant qui j’auditionnai. Elle affirme que je lui aurais répondu du tac au tac que j’y arriverais à force de travail et de volonté. Bizarrement, j’ai occulté le souvenir de cette réponse. Ce qui est certain, c’est que Nicole est toujours ma professeure de chant aujourd’hui, vingt- deux ans après. »

Contre-ténor ou baryton ?

« Je suis, dans ma « voix d’homme », un baryton, qui monte facilement en tête dans le registre de mezzo léger. Souvent, j’ai dit en plaisantant avoir une octave dans la voix… mais savoir m’en servir ! Les grands castrats avaient un ambitus plus large… C’était le cas de mon héros Carestini. Le travail m’a permis de me confronter à certains de ses rôles, en particulier Ruggiero dans Alcina. Carestini répugnait à chanter l’air « Verdi prati » qu’il jugeait trop simple – Haendel, lui, avait parfaitement compris quelle poésie nouvelle surgirait de ce dépouillement. Mais je sais aujourd’hui relever les défis virtuoses de « Stà nell’Ircana » – les vocalises ne m’ont de toute façon jamais posé problème, la difficulté venait du moindre volume de mon grave. Je passe en voix de tête un ton plus haut maintenant qu’il y a dix ans, ce qui me permet de donner plus de consistance à mon registre de poitrine. J’aurais adoré avoir la tierce de plus vers le bas qui m’aurait autorisé Ariodante. Mais ne pas disposer de toutes les facilités incite à chercher d’autres solutions, sur le plan technique et musical. Si je n’ai pas conservé longtemps un registre suraigu, le haut de ma tessiture, entre mi et sol, a toujours été facile, et sa couleur enfantine a sans doute fait beaucoup pour mon succès, car elle marque rapidement l’oreille. C’est probablement la partie de ma voix qui se rapproche le plus des sons que pouvaient émettre les castrats. Et ne l’oublions pas : cet aigu est à l’origine de mon choix. Le plaisir de ces résonances, perdu à l’instrument et conquis avec le temps dans le médium, est ce qui m’a redonné à 17 ans la joie de faire de la musique. »

Haendel ou Vivaldi ?

« J’ai souvent comparé Vivaldi à un excellent champagne et Haendel à un grand Bordeaux… Comme tous les compositeurs du temps, il arrivait à ce dernier de s’auto-p lagier d’une œuvre à l’autre et de reprendre les airs d’autres compositeurs, mais quasiment jamais sans adapter la pièce à un contexte musical et dramatique nouveau, parfois par d’infi mes variations de la mélodie,  de l’harmonie ou de l’instrumentation qui font toute la différence. À l’inverse, Vivaldi pouvait être le meilleur ennemi de lui-m ême, jusqu’à une certaine malhonnêteté artistique. On connaît les lettres au compositeur du directeur du théâtre de la Pergola à Florence, menaçant de revoir son cachet s’il ne lui livrait pas assez de musique nouvelle… Comme interprète, nous avons parfois ce sentiment qu’il abuse, que Vivaldi nous fait du « Vivaldoche ».

Max-Emanuel Cencic ou Franco Fagioli ?

« Max est à peu près mon opposé en tout. Contrairement à moi, il a toujours chanté – comme Bejun. Lorsque nous avons pour la première fois partagé la scène dans Il sant’Alessio, il avait 30 ans, dont vingt-trois de carrière ! Il a surmonté les obstacles de la mue puis l’épreuve d’une reconfiguration complète de sa technique, après avoir estimé que le registre de soprano ne lui convenait plus. Esprit sans cesse en mouvement, sa culture paraît sans limite sur nombre de sujets souvent éloignés de la musique. Nous écoutions les disques l’un de l’autre et sommes tout naturellement allés prendre un café ensemble le jour de notre rencontre. Par- delà nos différences de parcours et de tempérament, deux points communs ont cimenté notre entente. D’abord, notre passion pour les œuvres rares, les inédits, la partition inconnue enfouie telle un trésor au fond d’une bibliothèque. Ensuite, le besoin d’action qui découle de cet appétit musical. Le téléphone ne sonnera pas, ou très rarement, pour nous engager hors des sentiers battus. Il faut créer les occasions, s’inventer entrepreneur en fondant son ensemble, sa société de production, en dirigeant, en signant des mises en scène, comme Max vient de commencer à le faire. En plus de son talent personnel, de cette magnifique voix de bronze, il est ainsi devenu l’avocat le plus enthousiaste des contre- ténors et de leur répertoire, et nous lui sommes tous redevables des risques qu’il a pris.

[…] Les moyens exceptionnels de Franco lui ont permis de s’emparer des rôles de castrat les plus lourds, non seulement dans l’opéra napolitain et chez Haendel, mais jusqu’à Mozart, où il n’est pas le premier à s’aventurer mais a démontré qu’il n’y avait aucune raison de les réserver aux interprètes féminines. Avec sa technique alliant toutes les ressources de la voix de poitrine et de la voix de tête, il est certainement plus proche du son que Mozart avait en tête pour Lucio Silla ou La Clémence de Titus. Après avoir chanté le seul rôle écrit par Rossini pour un castrat dans Aureliano in P almira, Franco ose aujourd’hui ceux de travestis écrits pour des femmes, comme Arsace dans Semiramide. Je ne serais pas surpris que d’ici quelques années, ces trouser roles, comme les anglais appellent les personnages masculins confiés à des chanteuses, voient régulièrement alterner des artistes des deux sexes. »

Scientifique ou musicien ?

« Je ne suis pas scientifique, seulement musicien. L’expérience, la démonstration de ces théories, c’est ma vie, tout simplement. D’où que nous venions, la musique est l’une des clés qui nous permet d’atteindre le meilleur de nous-mêmes. Aujourd’hui, je veux à la fois en porter témoignage et le mettre en pratique. C’était ma motivation principale pour faire ce livre, au bout de vingt ans de carrière. Dans deux décennies, peut- être reprendrons-nous la conversation pour constater que ce qui nous paraît une évidence est désormais reconnu par tous… Je ne sais pas si je chanterai encore, j’espère diriger de belles productions avec, par exemple, nombre de jeunes talents formés à l’Académie. Surtout, je propagerai inlassablement cette parole, qui n’est pas une utopie mais une possibilité concrète, à portée de main. »

 

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