Renée Fleming : « C’est votre voix qui vous dit quand arrêter »

Par Christophe Rizoud | jeu 11 Mai 2017 | Imprimer

Une question, une réponse. Renée Fleming n’a pas de temps à perdre. Elle le voudrait que son agenda ne l’y autoriserait pas. Maréchale dans Der Rosenkavalier la veille sur la scène du Metropolitan Opera, elle anime – bénévolement – le lendemain en coulisse la retransmission d’Eugène Onéguine en direct dans tous les cinémas du monde. Intervieweuse durant l’entracte, interviewée à son tour dès que la représentation reprend, elle nous reçoit dans sa loge, une valise ouverte à ses côtés d’où s’échappe de temps à autre le vrombissement d’un téléphone. En fond sonore, la musique de Tchaïkovski. Concentrée, le regard d’un bleu imperturbable, le sourire mesuré mais cependant cordiale, sa seule concession au laisser-aller est d’avoir ôté ses chaussures. Impressionné, forcément, on attaque la conversation comme on se jette à l’eau dans un fjord en Norvège.


Tout d’abord, je veux en mon nom et en celui de nos lecteurs vous exprimer notre gratitude pour les nombreux moments de bonheur que nous vous devons (hochement de tête à peine perceptible ; on enchaîne).

Chantez-vous et jouez-vous de la même manière lorsque que la représentation est retransmise en direct dans tous les cinémas du monde entier ?

Chanter de la même manière, oui. J’essaye de donner le meilleur de moi-même, que la représentation soit retransmise ou non. En revanche, la présence de caméras induit une intimité visuelle dont il faut tenir compte en effectuant un travail supplémentaire sur l’expression du visage. Tous les spectateurs, et non plus ceux des premiers rangs seulement, peuvent lire vos émotions sur votre visage. Là est la différence.

Marie-Thérèse – la Maréchale dans Le Chevalier à la Rose – est un de vos rôles fétiches, pourquoi ?

Strauss est mon grand amour. Après dix ans de Mozart, j’ai tourné la page et suis passée à Strauss. Arabella, la Comtesse dans Capriccio, même Daphné, la Maréchale bien sûr sont au cœur de mon répertoire. La Maréchale par-dessus tout, elle est le rôle le plus intéressant de tous ceux que j’ai chantés, en raison de sa complexité comme être humain et comme femme. Il est incroyable de penser que Strauss et Hofmannsthal ont réussi à créer un personnage de fiction plus vrai que nature. Elle peut être généreuse et merveilleuse, elle peut être vraiment capricieuse, mondaine, déprimée. Elle a tellement de facettes, elle n’est pas seulement bidimensionnelle comme tant de rôles à l’opéra.

Vous sentez-vous proche d’elle ?

Oui. Je pense que nous le sommes tous, les hommes comme les femmes. Toute personne de plus de 25 ans se sent proche de la Maréchale.


 Renée Fleming dans Der Rosenkavalier © Ken Howard/Metropolitan Opera

Entre Mozart et Strauss, vous avez aussi chanté Rossini…

J’ai chanté beaucoup de répertoire belcantiste. Rossini, pas tant que ça… Beaucoup plus Bellini et Donizetti. Neuf rôles au total. Ils sont moins largement connus parce que je ne les ai pas enregistrés. J’ai chanté Il pirata en concert à Paris. Ce répertoire est fantastique, si expressif. Il s’agit vraiment pour un chanteur d’une expérience extrême d’expression vocale.

Robert Carsen est un des metteurs en scène avec lequel vous avez le plus collaboré. Qu’aimez-vous dans son travail ?

Il est surtout le metteur en scène avec lequel j’ai fait le plus de nouvelles productions, trois rien qu’à l’Opéra de Paris : Rusalka, Alcina et Capriccio. Elles étaient toutes complètement différentes et toutes fantastiques. Et maintenant Der Rosenkavalier. Ses mises en scène ont un pouvoir de torréfaction : plus vous les chantez et plus elles dégagent d’essences expressives. Robert est aussi un ami. J’aime sa compagnie ; j’aime passer du temps avec lui. Il est incroyablement bien élevé. C’est un perfectionniste. Je suis si heureuse de chanter ma dernière Maréchale dans une de ses mises en scène.

Vous avez développé avec la France une relation particulière tout au long de votre carrière…

Hugues Gall, quand il était directeur de l’Opéra de Paris, en a été à l’origine, tout comme pour Robert d’ailleurs. Hugues nous a connus à peu près au même moment. Quand il est venu de Genève à Paris, il nous a amenés avec lui et j’ai chanté à Paris chaque année pendant environ dix ans. C’est devenu ma deuxième maison et j’ai des souvenirs tellement merveilleux. J’aime aussi beaucoup la ville. Mais quand il a cédé sa place à un autre directeur qui avait, comme cela arrive souvent, d’autres visions artistiques, j’ai saisi cette opportunité pour chanter ailleurs. Je reviens cependant à Paris régulièrement en concert. J’y serai très prochainement, le 19 mai au Théâtre des Champs-Elysées, avec Christian Thielemann pour les Quatre derniers Lieder de Strauss. J’y serai aussi l’année prochaine et j’espère continuer d’y revenir.

Nous l’espérons aussi !

Merci.

Dans votre biographie, vous confiez avoir manqué  à vos débuts de confiance en vous. Vous sentez-vous à présent plus sûre de vous.

Vous ne pouvez pas être chanteur à ce niveau et ne pas avoir confiance en vous. Vous devez être forte. Vous avez besoin de beaucoup de force et de persévérance. Oui, définitivement, j’ai l’impression d’avoir trouvé aujourd’hui un fondement personnel solide. Vous savez, mes enfants me soutiennent, mon mari me soutient… La famille est vraiment importante ; elle peut vraiment vous aider. Chaque chanteur doit trouver son propre système de soutien, quel qu’il soit.

Avez-vous des regrets ?

Hum… Pas tant que ça. J’ai chanté une cinquantaine… Je ne me souviens pas exactement, disons cinquante-cinq rôles. C’est beaucoup. J’ai commencé à une époque où il n’y avait pas de retransmission en haute définition. On filmait moins. Il n’y avait pas de smartphone... Il ne reste aucune trace de la plupart de ces rôles. J’aurais pu explorer d’autres répertoires… J’ai eu beaucoup de chance d’avoir cette incroyable carrière.

Vous estimez avoir chanté les bons rôles au bon moment ?

Oui. Chaque fois que j’ai essayé quelque chose et que je ne me sentais pas à l’aise, je l’ai abandonné. Mon seul regret est peut-être d’en avoir trop fait. Il y a des années où je chantais tout le temps. Mais heureusement, je suis toujours là. Ce qui signifie que je n’ai tout de même pas trop tiré sur la corde !


Renée Fleming © DR

Avez-vous décidé seule de la conduite de votre carrière ?

Non, j’ai eu beaucoup de personnes autour de moi, notamment ma maison de disque Decca. Et Decca en France a été très important. Toutes les années où j’ai chanté à Paris, l’équipe locale m’a accompagnée. J’ai de très bons souvenirs de cette période. Il y aussi des personnes autour de vous en qui vous avez confiance. Vous ne pouvez pas vous fier aux seules critiques. Vous devez avoir des personnes que vous croyez, qui vous écoutent et vous donnent un avis argumenté et bienveillant, parce que nous-mêmes ne nous entendons pas. Nous entendons ce que nous avons dans la tête, ce n’est pas la même chose que ce qu’entend le public dans la salle. Vous me direz qu’il y a les enregistrements mais ce n’est pas suffisant car la voix est captée par un micro. Vous ne pouvez pas percevoir la manière dont elle se projette.

Ecoutez-vous souvent vos propres enregistrements ?

Non. J’écoute quelquefois si… (elle hésite). J’enregistre encore. Je suis souvent en tournée. Après les représentations de Der Rosenkavalier à New York, je vais en Europe, puis en Asie. Je regarde vers le futur. J’ai envie de faire de nouvelles choses. Je ne veux pas chanter le même répertoire. Je veux continuer de travailler autant que je le fais aujourd’hui. C’est votre voix qui vous dit quand arrêter.

Combien de temps travaillez-vous par jour ?

Je travaille tout le temps. Je travaille en tant que consultante à l’Opéra de Chicago ; je gère mon propre agenda. Je dois prendre des décisions sur ce que je vais chanter, quand, où. Tout cela prend beaucoup de temps. Je travaille aussi ma voix. Je chante tout le temps… Je n’arrête jamais.

Comment voyez-vous le futur de l’opéra, avec des lunettes roses ou noires ?

Je pense que ça va. Je fonde beaucoup d’espoir sur la nouvelle génération de chanteurs. Le public se passionne toujours pour l’opéra ; de nouveaux ouvrages continuent de voir le jour, peut-être moins ambitieux qu’autrefois, peut-être destinés à une audience moins larges mais encore très forts. Il y a de nouveaux projets, de nouveaux festivals, des nouvelles compagnies… Cela me rend confiante.

Certains affirment pourtant que les salles se désertent…

Mais il y a tellement de sollicitations. Les gens ont tellement d’options aujourd’hui à leur disposition. Avec Internet, vous pouvez accéder gratuitement à un nombre inimaginable de captations sonores, des vidéos, des retransmissions en direct ou non, de magazines en ligne. La culture est partout. L’opéra aussi.

Est-il plus difficile d’être chanteur d’opéra aujourd’hui ?

Oui, je pense. Tout va plus vite. Il y a plus de pression. Nous devons toujours être en forme. Nous devons avoir le physique des rôles que nous interprétons. Notre façon de vivre et de travailler est aussi dure qu’autrefois, avec encore plus de défis à relever.

Les réseaux sociaux ont aussi leur part de responsabilité dans cette pression supplémentaire. Quel usage en faites-vous ?

J’ai plusieurs comptes mais, pour être honnête, je ne les gère pas moi-même. Il y a une structure en place qui m’aide et me soutient. Je connais des chanteurs qui font tout eux-mêmes et c’est une chose de plus à faire : se marketer soi-même.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune chanteur aujourd’hui ?

Travailler. Heureusement, l’enseignement est de plus en plus compétitif et pousse les jeunes chanteurs à continuer de travailler et de s’améliorer, ne pas accepter leurs limites parce qu’il y a tellement d’appelés et si peu d’élus dans le monde de la musique classique. Chaque fois que je donne des master classes, je suis impressionnée par le nombre d’étudiants. Mieux vaut être conscient du challenge dès le début… 

Brefs coups à la porte de la loge. Sans attendre de réponse, une tête se glisse dans l’entrebâillement et lance : « On reprend dans dix minutes ».

On vous appelle. Je vais vous laisser…

Oui merci. Au revoir. Take care.

Et telle la Maréchale quittant la scène à la fin de l’opéra de Richard Strauss, Renée Fleming clôt la conversation par un sourire au charme énigmatique que l’on emporte avec soi comme un trophée.

Propos recueillis le samedi 22 avril à New York