Le crépuscule radieux

Der Rosenkavalier - New York

Par Christophe Rizoud | ven 21 Avril 2017 | Imprimer

Les débuts de Renée Fleming à New York dans ce qui allait devenir un de ses rôles emblématiques – La Maréchale du Chevalier à la Rose – datent de janvier 2000. A ses côtés, James Levine dirigeait Susan Graham, Franz Hawlata, Heidi Grant Murphy et, en chanteur italien, Stuart Neill. Toute une époque... Pourquoi faut-il que certaines œuvres engendrent une irrépressible nostalgie ? Tel est le cas de Der Rosenkavalier, opéra suspendu aux aiguilles d'un temps perdu. Proust et, encore plus, Zweig et son monde d'hier...

Depuis plus de quinze ans donc, Renée Fleming prête à Marie-Thérèse son élégante blondeur et son chant crémeux avec une vérité telle qu'il nous est difficile aujourd'hui d'imaginer l'une sans l'autre. L'heure pourtant des adieux a sonné. Ils furent tristes à Londres, d'après notre confrère Yannick Boussaert. A New York, Ils sont radieux.

Loin de céder à la tentation de la mélancolie, Robert Carsen prend le parti de la « comédie pour musique », appellation choisie après beaucoup de discussion par Strauss et Hofmannsthal pour désigner leur œuvre commune (le librettiste insista pour que son nom ne soit pas omis : « komödie für musik von Hugo von Hofmannsthal, musik von Richard Strauss »). Dans des décors d'une esthétique fouillée, chargée de références mitteleuropa, entre Hofburg et Villa Stuck, la mise en scène choisit donc d'appuyer le trait, gaie – et gay dans une auberge transformée en authentique lupanar –, moins pétillante que virevoltante, multipliant les gags en même temps que les costumes, les danseurs et les figurants pour occuper un plateau qui pourrait sinon sembler grand. A Londres, cette approche paraissait tourner dans le vide. A New York, en raison peut-être d'interprètes mieux en phase avec leur rôle et la démarche, l'impression est différente. On est là pour rire, pas pour pleurer. Le public new-yorkais, toujours bon enfant, s'esclaffe à maintes reprises.

L'orchestre, très – parfois trop – présent, s'amuse aussi. La direction de Sebastian Weigle, plutôt que de s'embarrasser d'un lyrisme qui ne serait pas de circonstance, privilégie le motif et le rythme. Les thèmes surgissent, vont, viennent d'un pupitre à l'autre, s'allument, tourbillonnent sur trois temps puis s'éteignent en un feu d'artifice éblouissant.


© Ken Howard/Metropolitan Opera

Impudente, parfois impudique, la bonne humeur envahit le plateau. Si l'on a déjà vu Baron haïssable et grotesque, rarement Chevalier aura paru aussi déluré. Gunther Groissböck et Elīna Garanča leur prêtent mieux qu'un physique, une liberté de mouvement où le théâtre prend parfois le pas sur le chant. Lui, trop racé au premier abord pour jouer les dindons de la farce, d'une arrogance et d'une suffisance qui rendent sa chute encore plus délectable, persuasif par la manière dont il colore le mot mais gêné aux entournures de l'extrême grave. Elle, d'une beauté scénique et vocale souveraines, même si moins affirmée dans le grave et le médium que dans l'aigu, d'une ambiguïté troublante et d'une jeunesse enthousiaste, insolente, et ingrate comme il se doit lorsque viendra l'heure des comptes.

Dans leur sillage torrentueux, on s'agite, on papote, on complote. En Faninal, Markus Brück bombe le torse d'une voix de baryton claire et claironnante. Erin Morley se laisse marcher sur les pieds par sa duègne – Susan Neves. Sophie n'existe ici que par la pureté de notes suspendues au firmament de la portée. Matthew Polenzani abuse de rubato pour mieux caricaturer son ténor italien. Trop galant, Alan Oke (Valzacchi) s'efface derrière Helene Schneiderman (Annina) et, autour de ce petit monde en ébullition, Renée Fleming rayonne d'une lumière douce et diffuse.

La distinction, la dignité, le charme, l'onctuosité du timbre, le port de voix mais aussi avec le temps, une projection moindre... On a tout écrit sur sa Maréchale. Savoir qu'il s'agit d'une des dernières, avant la retransmission de cette production en direct au cinéma le 13 mai, ajoute à l'émotion. Renée Fleming serait-elle cependant aussi émouvante s'il n'y avait osmose et complémentarité vocales avec ses deux partenaires lors d'un trio final, forcément attendu et à la hauteur de l'attente ? Serait-elle aussi éloquente si Robert Carsen ne lui avait offert un écrin à la mesure de son rayonnement et ne lui avait tendu ce miroir dans lequel elle contemple son reflet crépusculaire ? Et nous, la regardant se contempler, lui disons une nouvelle fois merci. 

 

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