Richard Croft, le noble éclat du tourment

Par Guillaume Saintagne | jeu 01 Janvier 2015 | Imprimer

Aujourd’hui encore, les ténors baroques ne sont pas légion ; cela tient d’abord au fait que cette tessiture a mis longtemps à s’imposer chez les compositeurs de style italien. Si l’Orfeo de Monteverdi chante à mi-chemin entre le ténor et le baryton, très vite les personnages principaux furent confiés à des castrats ou des contraltos. Les ténors se virent cantonnés à des rôles secondaires qui n'accédaient au premier plan que si les moyens de leurs créateurs sortaient suffisamment de l’ordinaire pour inspirer le compositeur. Il fallut donc attendre l’amorce du déclin des castrats vers 1770 pour que les héros deviennent régulièrement ténors, disposant de partitions tout aussi impressionnantes que celles de leurs confères. Lors de la redécouverte du répertoire baroque, des rôles comme l’Idomeneo ou le Mitridate de Mozart ont fait prendre la mesure des tessitures effroyables, des vocalises échevelées et des chefs d'oeuvre de délicatesse écrits pour les Babbi, Amorevoli, Beard, Fabbri ou Raaff. De nos jours, la quadrature du cercle consiste à trouver vigueur, étendue de la voix, souplesse de la vocalise et finesse d’émission chez des chanteurs formés au répertoire romantique. Cette quadrature du cercle, Richard Croft est parmi les rares à l'avoir résolue.

Son premier enregistrement d’opéra, il le doit à Marc Minkwoski qui lui confia Lurcanio dans son Ariodante historique, au moment même où William Christie le distribuait en Septimus de sa Theodora toute aussi historique à Glyndebourne. L’essor du DVD a par la suite permis de révéler certaines de ses performances antérieures, mais quand cet Ariodante est publié en 1997, Richard Croft a déjà 10 ans de carrière derrière lui. C’est le hasard des rencontres qui a fait de ce  ténor américain un chanteur baroque lors de sa venue en Europe (son frère Dwayne, baryton, a lui suivi une voix dix-neuvièmiste plus classique). Arnold Ostman, René Jacobs, William Christie et Marc Minkwoski ne s’y sont pas trompés en entendant cette voix large et néanmoins lisse, ce timbre sans grain mais dont la couleur fumée est tout de suite reconnaissable. Sans aspérité ni bavure, cette voix a quelque chose d'idéal, de pur qu'un sens profond du drame et du style viennent animer: beaucoup d'auditeurs ne goutant habituellement pas les voix de ténors s'avouent conquis par Richard Croft. L’acteur est par ailleurs à l’image du chanteur : discret mais juste, précis et émouvant. On pourra seulement regretter que le souci permanent de justesse limite souvent l’ampleur de ses emportements, le rendant incapable de jouer les crapules. Noblesse l’oblige.

Le trouble du ténor haendélien

  • Lurcanio (Ariodante)

Ce qui reste aujourd’hui encore sans doute la plus belle intégrale d’un opera de Handel au disque doit beaucoup à son Lurcanio. Personnage secondaire créé par un ténor de premier plan, John Beard, Richard Croft y déploie un chant fier, souple et véloce, parfaitement à son aise dans les jeux rythmiques dont Minkowski anime la partition. Le personnage incarne la raison impitoyable qui impose tantôt au roi d’Ecosse, tantôt à son frère Ariodante de venger un honneur qu’il croit bafoué par sa royale promise avant lui-même de céder aux charmes de Dalinda. Le rôle n’est vraiment pas profond psychologiquement mais très efficace.

  • Hyllus (Hercules)

Quatre ans plus tard, Minkowski ne réussit pas le même exploit à la baguette mais livre tout de même une très belle vision du passionnant oratorio qu’est Hercules. Richard Croft y chante Hyllus, le fils du héros. D’abord seul à croire à la survie de son père parti en campagne, puis amoureux éconduit et enfin instrument de la délivrance de son père enflammé par la tunique de Nessus, on est bien loin du stéréotypé Lurcanio, et on trouve ici un personnage troublé comme Handel aimait à en écrire pour les ténors. Les vocalises soulignent ici ce trouble qui agite le personnage autant qu’elles en illustrent la vigueur. Tout juste pourrait-on regretter que, pour son dernier duo, il n'apparaisse pas plus transi que la princesse qu’il épouse, lui par amour, elle par devoir.

  • Jupiter (Semele)

Avec Jupiter, Richard Croft trouve chez Handel un personnage de premier plan, amoureux torturé qui ne saurait céder au désir orgueilleux de son humaine amante sans la perdre. De l’angoissé « I must with speed amuse her » en passant par le sublime « Where’er you walk » confession amoureuse céleste qui signale le débordement trop humain dont le dieu souffre, jusqu’aux terrifiés « I shall warn you » qu’il lui assène, jamais Jupiter n’aura semblé si tourmenté.

  • Septimius (Theodora)

Le militaire Septimius n’est pas torturé par un quelconque dilemme, mais par la cruauté des siens envers une minorité. C’est sans doute le plus beau rôle de ténor souffrant jamais écrit par Handel. D’autant qu’ici la spiritualité s’en mêle, et cette torture a pour paysage la perte des repères, l’accession à la foi chrétienne et son espérance sereine. Richard Croft s’y montre bouleversant. Dès son premier air, il appelle à la pitié venue du ciel pour les chrétiens ; dans le second il cherche à les éloigner de la « christian folly fond of life and liberty », et tout dans son ton, sa posture, sa façon de vocaliser trahit le trouble que l’idéal chrétien jette en lui, cet élan d’humanisme pour ceux qui n’ont pas peur d’être condamnés à mourir est son premier pas vers la conversion. Conversion qui est la seule issue pour cet appel final à une clémence dont il sait l’empereur bien incapable, A l’unisson avec les autres interprètes, Richard Croft saisit avec intelligence et finesse toute la complexité d’un personnage qui oscille entre la confusion et l’espérance.

Le brillant soleil du ténor classique

  • Orphée

Encore une version de référence pour cette œuvre en sa mouture parisienne (pour ténor donc) signée par le tandem Minkowski/Croft. En entendant la noblesse de ces accents qui ne sombrent jamais dans le larmoyant ni dans l’outrance, on regrette que Richard Croft ne chante pas plus le répertoire français dans lequel sa prononciation est limpide. Ici la déclamation est investie tout en restant délicate. Quelles merveilles il ferait dans Rameau !

L’éclat sombre du ténor mozartien

  • Idomeneo 

Le plus haendélien des héros mozartiens rend au ténor sa profondeur psychologique : ici encore du dilemme vient le tourment, obéir au dieu ou sauver son fils. Richard Croft a abordé ce rôle assez tôt, avec Minkowski dès 1998 à Anvers, mais c’est récemment qu’il en a fait son rôle fétiche, l’enregistrant avec René Jacobs avant de le jouer à Aix, Vienne et Paris. Sa conception du rôle a évolué de façon intéressante, notamment pour le redoutable grand air « Fuor del mar » : en 1998, on entend le roi qui clame l’ injustice dont il est victime, c’est un défi lancé à Neptune qui le menace, mais aujourd’hui, cette menace a envahi tout l’air, ce n’est plus de la colère, c’est de l’angoisse. Ce n’est plus la rage de Mitridate, c’est déjà le trouble de Titus.

  • Mitridate

Pour ce père-ci, pas de trouble mais une furie vengeresse : contre ses fils qui tous deux convoitent sa promise mais aussi contre les romains qui menacent d’envahir son royaume. Richard Croft sait apparier les deux visages du roi : l’air d’entrée est chanté avec une délicatesse souveraine jamais prise en défaut, malgré les nobles écarts de tessiture (plus de deux octaves tout de même) traduisant la superbe d’un roi certes vaincu mais toujours debout. Tous les airs qui suivent sont les vociférations du personnage qui, assailli par ses proches plus que par ses ennemis, veut faire montre de son pouvoir à grand coup de vocalises dévalant la tessiture face à un orchestre cataclysmique, mais avec Croft, chaque fin de phrase laisse apparaitre la blessure profonde du père meurtri. Le personnage meurt finalement dans un récitatif dépouillé qu’il prononce d’une voix aigu déjà libérée de ses tourments temporels. Il faut entendre avec quel art il insuffle la rage dans le moindre de ses mots au péril de sa ligne de chant, mais sans jamais dérailler. C’est sans doute le rôle où il prend le plus de risque et force sa nature. La version captée pour le DVD le trouve un peu moins en forme que la retransmission radio de la même production l’année précédente.

Les charmes d’une voix baroque au-delà de 1800

  • Iago (Otello)

Dans cette arène rossinienne où les ténors combattent tant à coup d’aigus que de décibels, on a du mal à voir Richard Croft survivre, surtout pour jouer le fourbe Iago, bien que secondaire chez Rossini. Et pourtant, il réussit à exister face aux monstres sacrés de ce répertoire que sont Chris Merritt et Rockwell Blake. Certes il ne saurait rivaliser en volume avec eux, mais pour le panache, l’ambitus et le style, il n’a rien à leur envier. On lui reprochera seulement de ne pas apparaître aussi ignoble que le livret le voudrait.

  • Satyagraha (Gandhi)

Comme souvent, les grands chanteurs baroques se révèlent passionnants dans le répertoire contemporain. Et en entendant la voix tantôt aérienne, tantôt profonde de Croft, il n’est pas étonnant que Philipp Glass ait souhaité lui confier le rôle de Gandhi pour la reprise au Met de son Satyagraha. Sa voix lisse se glisse parfaitement dans l’écriture liturgique et hypnotique du compositeur américain.

 

DISCOGRAPHIE

1988
Mozart, La Finta giardiniera (Belfiore), Ostman - Arthaus DVD

1990
Mozart, Die Entführung aus dem Serail (Belmonte), Ostman - Kultur video DVD

1992
Rossini, Il Barbiere di Seviglia (Almaviva), Zedda - Image Entertainment DVD

1993
Monteverdi, L’Incoronazione di Poppea (Nerone), Jacobs - Arthaus DVD

1995
Mozart, Requiem, Pearlman - Telarc
Salieri, Falstaff (Mr Ford), Ostman - Arthaus DVD
Verdi, Otello (Cassio), Levine - DG DVD

1996
Handel, Ariodante (Lurcanio), Minkowski - Archiv
Handel, Theodora (Septimius), Christie – Erato DVD & CD

1997
Monteverdi, I Vespro della beata Virgine, Pearlman -Telarc

1998
Debussy, Pélléas et Mélisande (Pélléas), Davis - Kultur video DVD
Scarlatti A., Il Primo omicidio (Adamo), Jacobs - Harmonia mundi

2000
Handel, Hercules (Hyllus), Minkowski - Archiv

2003
Rameau, Les Indes galantes (Tacmas), Christie - Opus arte DVD
Gluck, Orphée et Eurydice, Minkowski - Archiv

2006
Mozart, Mitridate, Minkowski - Decca DVD
Handel, The Messiah, Spinosi - Unitel classica DVD

2007
Handel, Semele (Jupiter), Curnyn - Chandos

2009
Mozart, Idomeneo, Jacobs – Harmonia Mundi
Purcell, Haydn, Handel, Santa Cecilia, Minkowski - Naïve

2010
Beethoven, Missa solemnis, Blomstedt - Querstand
Wagner, Das Rheingold (Loge), Levine - DG DVD

Interprétations diffusées à la radio seulement :

Rossini, Otello (Iago), Renzeti, Chicago 1993
Mozart, Cosi fan tutte (Ferrando), Summers, Houston 2001
Haydn, Armida (Ubaldo), Bolton Salzburg 2007
Glass, Satyagraha, New-York 2011 (TV)
Mozart, La Clemenza di Tito (Tito), Tatlow, Drottingholm 2013