Rigoletto en direct de Mantoue : Tout ça pour ça…

Par Jean-Philippe Thiellay | lun 06 Septembre 2010 | Imprimer
Avec Pipo Baudo et la Katia, au pire avec Bruno Vespa de la RAI, cela aurait eu une autre allure, façon fin d’été italien. Hélas, en France, la retransmission de Rigoletto, un « reality opera » en direct de Mantoue, était confiée à Alain Duault, ses vestes et ses pochettes de festival, son sens du suspense pour faire revenir le chaland un peu avant 23.30 dimanche soir, et sa crinière blanche au diapason de celle du héros de la soirée. Chronique d’un week-end télé.
 
 
 
Le héros de ce week-end ? Giuseppe Verdi ? Que nenni ! Tout cela, ce Rigoletto filmé dans les lieux de l’action et aux horaires du livret, c’est pour Placidò. Placidò Domingo… dans le Duc de Mantoue, comme dans ses glorieuses « quarante premières années »1 ? Non. Placidò, à la baguette, comme il le fait souvent ? Pas plus. L’immense ténor, après une tournée mondiale en Simon Boccanegra, poursuit dans la veine du père verdien et se lance dans une des plus belles partitions qui soit : Rigoletto. En baryton, donc.
 
L’opération coûte cher aux télévisions, et à la RAI en particulier, son directeur l’a répété (« Cela nous coûte deux fois une soirée de chansonnettes, et moins d’audience… »). Il faudra en vendre des DVD ! La formule n’a pourtant rien d’original : Rome avait accueilli Tosca en 1992 (avec… Domingo en Cavaradossi), et Paris La Traviata (avec… Mehta) en 2000. Aujourd’hui, la réalisation et la mise en scène ont été confiées à un professionnel, Marco Bellocchio, cinéaste à la filmographie duquel on trouve un  Au nom du père (1971) tout indiqué pour se préparer à Rigoletto. Le résultat est des plus pépères. Les décors naturels – le palazzo Tè, le palais ducal, les abords de Mantoue – sont superbes mais il n’y est pour rien ; la direction d’acteurs est sommaire et les chœurs sont abandonnés à eux mêmes. Les éclairages laissent souvent le téléspectateur sur sa faim, avec des visages bien mal mis en valeur et des contre-jours persistants et agaçants. Pour l’ado égaré sur France 3 en ce dimanche, l’opéra restera sans doute bien ringard, le caractère live de l’opération ne réservant aucune surprise notable2.
 
 
© RadaFilm/C.Gigliotti
 
Musicalement, le projet s’appuyait sur des arguments solides : Zubin Mehta et sa direction bling-bling, Vittorio Grigolo, ténor qui monte autant par la beauté objective de son timbre que par sa belle gueule… et ce vieux routier de Ruggero Raimondi en Sparafucile ; l’attrait de la nouveauté pour une soprano blonde – Julia Novikova - tout droit venue de Russie, qui chante fort bien et que l’on attend de voir sur scène ; enfin, en Maddalena, Nino Sturguladze, surnommée« la Penelope Cruz de l’opéra » dans sa Géorgie natale.
 
Le résultat n’est pas indigne : certes, ce sont les chanteurs qui accompagnent l’orchestre plus que l’inverse et ils courent parfois après les décalages, le chef n’ayant sans doute pas les moyens de sentir mieux les choses, au point que le quatuor du IV ressemble à une version pour wii où les chanteurs devraient coller les paroles le plus près possible de la partition, un peu comme dans le jeu « Guitar Hero » ; Grigolo donne dans le pré-vérisme, à force de portamenti hors contexte (et un manque d’autorité certain dans ledit quatuor), et Raimondi acteur né ne chante plus vraiment.
 
 
Vittorio Grigolo (Le Duc de Mantoue) © RadaFilm/C.Gigliotti 
 
Gilda et son père font en revanche le boulot. Leurs duos, surtout celui du premier acte, sont réussis et approchent même l’émotion, même si les tempi de Mehta sont abusivement lents. Au II, le pauvre vieillard est à bout, vocalement en tout cas, après un « Cortigiani, vil razza dannata » qui lui a cassé les jambes. Placidò Domingo est un monstre sacré, on ne le répètera jamais assez. Alors que, dans les années 1980, il filait un mauvais coton, sous les coups du cross-over et de concessions commerciales alla Pavarotti, il a su, par son engagement, sa force de travail, l’état exceptionnel de son instrument aussi, donner à ces dernières décennies, un relief qui force l’admiration.
 
Ce Rigoletto ajoute-t-il à sa gloire ? Pas vraiment. On a entendu un exceptionnel vieux ténor chanter une partie de baryton. Des aigus magnifiques, très clairs, évidemment ; une ligne de chant, un phrasé exceptionnels (réécoutez ce tout simple « Qual vecchio maledivami… » au premier acte)… Une leçon. Quant à l’acteur, il est formidable. Bouffon ici, jaloux là, blessé et vengeur, il est le vieux père de Gilda plus qu’un père incestueux, malgré la clarté du timbre. La performance est remarquable. Reste la question essentielle : pourquoi lui ? Placidò Domingo apporte-t-il, par son nom et sa présence, un aficionado de plus au monde de l’opéra, un spectateur de plus pour les théâtres ? Difficile à dire. Ce qui est certain, c’est qu’un Nucci à son apogée, le plus grand Rigoletto des dernières décennies à nos yeux, aurait, au moins autant, joué le jeu, et donné à l’opération une crédibilité musicale et vocale incomparables. Quant à ses dons d’acteurs, le Macbeth filmé par Claude d’Anna en 1987 en atteste suffisamment. Il devait l’avoir mauvaise, Leo, ce week-end.
  

Placido Domingo (Rigoletto) © RadaFilm/C.Gigliotti 
 
Restent deux questions essentielles. La première : est-ce que saucissonner une œuvre aussi dramatiquement parfaite pour des motifs parfaitement artificiels (on s’en fiche un peu que les heures réelles soient respectées, non ? surtout si c’est pour vendre après le produit en DVD !) ne prive pas la progression dramatique de son ressort ? Imagine-t-on tirer des penaltys à l’issue d’un match nul deux ou trois jours plus tard ? La réponse est dans la question…
 
La seconde est plus fondamentale encore : à quoi bon tout cela ? Dans la très paradoxale Italie, qu’on adore, l’opéra va mal. Le Carlo Felice de Gênes est en faillite ; le nombre de productions se réduit partout ; les salles sont vides, en particulier dans la capitale italienne ; l’indifférence gagne. Certes, Zubin Mehta a taclé sévèrement le ministre de la culture berlusconien et s’est félicité que la RAI n’annule pas l’opération. Mais ce n’est pas un opera reality qui va changer quoi que ce soit, hélas. Alors ? Amener du public nouveau dans les théâtres ? Voire. En France, le premier acte, en prime time samedi soir, a intéressé 2,9 % des téléspectateurs sur France 3. 500 000 personnes quand même, direz-vous. Les 17 autres chaînes de la TNT sont presque toutes devant, en termes d’audience… Parions que pour le suicide de Gilda, seuls quelques insomniaques fanatiques auront résisté3. Dommage.
 
Alors, par pitié, si un producteur envisage de proposer Boris Godounov à Natalie Dessay ou La Traviata à Philippe Jaroussky, passez votre chemin et faites offrande de vos crédits à un opéra italien !
 
 
 
1 My First Forty Years, Knopf, New York, 1983 (trad. de l'anglais par B. Vierne Mes Quarante Premières Années, Flammarion, Paris, 1984)
2 Pour la Tosca romaine, Domingo-Cavaradossi s’était, en mondovision, pris les pieds dans un câble, en descendant de son atelier dans San Andrea della valle… Seuls les téléspectateurs du live l’avaient vu : la chute a disparu des enregistrements !
3 On aimerait connaître l’audience recueillie par l’excellente Platée de Strasbourg (mars 2010) diffusée sur Arte, dimanche à… 9h45
 

 

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