Roberto Alagna commente ses propres enregistrements

Par Christophe Rizoud | jeu 12 Juillet 2018 | Imprimer

La discographie de Roberto Alagna est à l’image de l’artiste, prodigue et multiple. Chaque air appelle un commentaire où souvenirs, anecdotes et considérations musicales s’entrecroisent en un monologue joyeux. Morceaux choisis.


« Esprits gardiens de ces lieux », Reyer, Sigurd (Ma vie est un opéra, Deutsche Grammophon, 2014)

J’ai adoré cet air. C’est curieux, on vient de me proposer le rôle. Je ne suis pas libre. Dommage…Il n’est pas évident de trouver de la place dans mon emploi du temps. Je me souviens toujours de ces images de Luccioni déjà un peu âgé chantant « Esprits gardiens de ces lieux » à la télévision. Il m’avait bouleversé, c’était juste un petit extrait. Je l’ai ensuite recherché interprété par d’autres chanteurs. Dans cet album – Ma vie est un opéra –, tous les airs entrent en résonnance avec mon expérience personnelle. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi de mettre Sigurd au programme.

« MagischeTöne », Goldmark, Die Königin von Saba (Ma vie est un opéra, Deutsche Grammophon, 2014)

Idem, cet air m’a toujours fait rêver. Il y a quelque chose d’étrange dans mon tempérament : j’aime autant la voix héroïque que la voix di grazia, éthérée. C’est la raison pour laquelle Gigli est un de mes ténors favoris : il avait les deux. J’ai toujours aimé ces airs qui me transportent ailleurs, que l’on doit chanter avec une autre émission de voix, comme Les Pêcheurs de perles. Selon moi, si on chante Les Pêcheurs de perles à pleine voix, c’est raté. Là est toute la difficulté de l’air de Nadir (ndlr « je crois entendre encore ») : il faut trouver le juste milieu. Il songe, il doit finalement sombrer dans le sommeil. Ce sont des airs d’atmosphère. « Magische Töne » est du même acabit, c’est magique comme le titre l’annonce, on doit planer. Je l’avais adoré chanté en italien par Caruso. Peut-être qu’un jour je le chanterai aussi en italien…

« Repentir », Gounod (Chants sacrés, EMI, 1996)

Ah, oui, magnifique ! Ces chants sacrés me parlent ; je crois à quelque chose de divin, à une force… Tout ce qui nous entoure est pensé, ne peut pas être le fruit du hasard, ce n’est pas possible autrement. Il y a quelque chose. Je ne sais pas comment l’appeler. Ces chants sacrés ont été enregistrés à un moment difficile de ma vie, Florence était malade (ndlr : la première épouse de Roberto Alagna). Quand il n’y a plus rien à faire, on se tourne souvent vers Dieu. On se repend toujours de quelque chose que l’on n’a pas fait : on n’a pas assez aimé, on n’a pas été assez à l’écoute, on n’a pas été assez bon père ou assez bon fils... S’il y a un chant sacré à retenir, c’est celui-là !

« Mexico », Lopez, Le Chanteur de Mexico (Roberto Alagna chante Luis Mariano, Deutsche Grammophon, 2005)

Beaucoup de gens pensent que ma carrière a démarré avec La traviata. Mais avant j’avais déjà chanté une dizaine de rôlesque l’on ne peut même pas imaginer : Le Chevalier de la Force (ndlr : Dialogues des Carmélites), La Fille du régiment, Mignon, Ascanio de Saint-Saëns, Don Pasquale… Et j’avais fait des opérettes, notamment d’un compositeur qui s’appelait Jack Ledru (ndlr : 1922-2013). Et donc j’avais passé une audition pour lui aux Editions Chappell. J’avais 17 ans. Il m’a donné la partition de « Mexico » et m’a dit : « Demain, tu  reviens et tu me le chantes ». Je l’ai appris à la maison. Je suis retourné le lendemain aux Editions Chappell. C’est curieux, Charles Azanavour était dans cette maison d’édition . Quand je pense qu’ensuite, nous sommes devenus amis, voisins, que nous avons passé des vacances ensemble alors qu’à cette époque-là, j’étais un parfait inconnu. Le destin nous réserve parfois des surprises. Donc, après avoir chanté « Mexico », Jack Ledru m’a proposé une de ses opérettes que j’ai chantée. Je ne me rappelle même plus du titre. Plus tard, j’ai trouvé qu’il y avait une injustice autour de Mariano. On l’avait complètement oublié. Il était devenu ringard alors que c’était un grand ténor. Avant moi, d’autres ont tenté de chanter Mariano. Ils n’ont pas réussi parce que c’est très difficile à chanter. La voix de Mariano est particulière. Tout est fait sur mesure pour lui. J’ai apporté ma couleur, je ne l’ai pas imité. Ceux qui l’imitaient rendaient Mariano caricatural. J’ai fait le contraire. Pas d’accent, pas de tralala, et voilà !

« Nella tua casa », Puccini, La rondine (Sony, parution prévue à l’automne 2018)

La rondine est un opéra que j’ai toujours adoré. Il est souvent décrié. On dit que c’est du sous-Puccini. Je ne suis pas d’accord, je trouve que Puccini a vraiment réussi son opéra. Je pense qu’en de pareils cas, il y a toujours anguille sous roche. En examinant de plus près la question, on découvre que c’est le seul ouvrage de Puccini à ne pas avoir été édité par Ricordi. De là à se demander si Ricordi n’a pas fait circuler de fausses idées pour créer une calumnia, une rumeur de partition ratée… Je le pense car l’ouvrage, en vérité, est réussi. A la fin, je ne peux jamais retenir mes larmes. Je trouve cette musique inspirée, riche, fraîche, légère et en même temps dramatique. Les ensembles sont magnifiques. La fin, c’est vrai, est étrange. On ne se quitte pas ainsi, sans vraie raison. Mais en y repensant, cela arrive aussi dans la vie. Il y a juste une séparation, inévitable parce qu’on ne peut pas être ensemble.

 

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