Alagna tel qu'en lui-même enfin

Ma vie est un opéra

Par Sylvain Fort | lun 17 Novembre 2014 | Imprimer

Août 2014. Galvanisé par ses Otello d’Orange, Roberto Alagna déboule à Londres, direction : les studios d’enregistrement.

Il y retrouve Yvan Cassar, déjà prêt avec son orchestre « London Orchestra » composé de membres des meilleures phalanges londoniennes. Objectif : enregistrer en quelques jours un récital d’opéra. Dix ans qu’il ne l’avait pas fait. Sa discographie avait donné la part belle à des intégrales d’opéras rares (Fiesque, Le Jongleur de Notre-Dame) et à du « cross over ».

En dix ans, il s’est passé beaucoup de choses dans la vie du ténor. Le programme qu’il choisit entre en résonance avec plusieurs épisodes de son existence – d’où le titre. On s’amusera à les décrypter ; ainsi entamer son programme par les deux airs de Manon Lescaut est-il un évident clin d’œil à l’épisode douloureux de son renoncement à la production turinoise. Comme on se plaira à reconnaître les hommages à Caruso, référence décidément majeure qu’on identifie ici au duo « A la luz de la luna » chanté avec Aleksandra Kurzak, mais aussi à ce « Kuda » de Lenski devenu « Echo lointain », à l’ancienne ; et c’est Pavarotti qui reçoit son dû avec un « Che faro senza Euridice » en italien (un des moments de grâce pavarottiens chéri par Alagna) ; une malicieuse « Danza » regarde vers ses tout débuts télévisuels, chez Eve Ruggieri, etc.

Par-delà ces notes de bas de page (auto)biographiques, ce qui emporte tout sur son passage, ici, c’est la stupéfiante énergie du chanteur. Enregistré en quelques jours, le récital se place sous le signe de l’immédiateté et de la défonce. Qu’on ne cherche pas ici le fini aseptisé du studio, la finition glacée d’un produit calibré. Le ténor laisse parler comme en scène son fabuleux instinct du chant. De ses Otello encore chauds, il a gardé – c’est presque palpable – une sorte de puissance concentrée, sombre et noble. Il injecte tout cela, et son français somptueux, dans des airs rares du grand répertoire français. Qui aujourd’hui peut rendre justice aux airs de Sigurd, de La Reine de Saba, d’Hérodiade avec cette fièvre et cette grandeur (mélo)dramatique ? Ces trois extraits ont rang dans une anthologie du chant français. Affranchi de toute tentation de « faire joli », le ténor est seulement vrai – ce qui est bien plus exigeant. Cette vérité fauve irrigue les airs italiens. Les deux airs du Des Grieux puccinien sont lancés avec une sorte de jubilation du chant qui sonne comme une revanche sur les annulations passées. « Addio fiorito asil » est envoyé d’un seul souffle ; « Vesti la giubba » est d’une tragique densité. Yvan Cassar est au diapason de cet élan, et modèle son orchestre avec générosité.

Plusieurs moments viennent adoucir cette étonnante dépense. Le duo déjà cité, bien entendu, mais aussi le duo de Roberto Devereux, d’une fougue presque juvénile et ce « Che faro » galbé. Regard rétrospectif, ce disque est aussi à l’évidence un regard vers l’avenir : vers un chant délivré des conventions belcantistes et des précautions formelles, affranchi du jugement des Beckmesser de tout poil. Wagner justement – prochaine étape ; une couleur de germanité ici nous est livrée avec un « Magische Töne » lentement savouré, délicatement posé en voix de tête – et l’on rencontre une des références les plus souvent oubliées du ténor : Helge Rosvaenge.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas une série de modèles qu’on voit ici resurgir. C’est avant tout  une vocalité s’assumant d’abord comme expressive, vécue, profondément enracinée dans la vie et l’identité du ténor, avec ses goûts, sa culture et ses choix. C’est Alagna tel qu’en lui-même enfin.

 

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