Un parfum de monde perdu - Entretien avec Bruno Monsaingeon

Par Sylvain Fort | jeu 14 Novembre 2013 | Imprimer
Un peu plus d’un an après la disparition de Dietrich Fischer-Dieskau, Euroarts et Idéale Audience proposent en un coffret massif six DVD consacrés par Bruno Monsaingeon au baryton allemand. La valeur de ces témoignages est immense, d’autant que s’ajoutent des inédits, notamment les « Paroles ultimes » filmées peu avant la mort du chanteur. Le travail d’édition est remarquable et comporte un fort album contenant mille informations et images sur la vie et la carrière du chanteur.

Ce coffret dispense un parfum de monde perdu…
C’est tout le problème. Pendant ses dernières années, Fischer-Dieskau ne cessait de répéter : « ich habe umsonst gelebt - j’ai vécu en vain ». Il était hanté par l’idée que ce travail de mémoire et de perpétuation qu’il avait réalisé eût de nouveau sombré dans l’oubli – et que sa contribution fût désormais elle-même passée sous silence.
Je crois que nous vivons en effet dans une époque sans mémoire. Témoin, cette réponse que m’a faite ARTE lorsque je lui ai proposé de diffuser une version abrégée de la Master Class consacrée à Schubert : « Quelle est son actualité ? ».
Fischer-Dieskau pensait avoir été oublié de son vivant. Je pense moi que cette situation est provisoire, et que sa contribution sera durablement reconnue comme majeure.
Il eut pourtant des disciples, qui prolongent aujourd’hui encore son travail.
Fischer-Dieskau était quelqu’un de très réservé. Il affectait une sorte de distance. Il n’affrontait pas sans mal le monde extérieur.
Je me souviens de ce dernier concert comme chef d’orchestre dans les Métamorphoses de Strauss et des scènes d’Ariane à Naxos avec Julia Varady. A la fin du concert, quarante jeunes gens voulaient le saluer, lui témoigner leur intérêt et leur gratitude : il s’est caché dans les toilettes et n’en est sorti que quand tout le monde fut parti. Il s’en est excusé le lendemain en me téléphonant.
Voyez aussi la dernière séquence de la séance avec Varady. Lorsque nous avons coupé les caméras, il m’a pris à part et m’a dit : « ah, si vous saviez comme ça me donne envie de chanter ! ». Puis, il a ajouté : « pourquoi ne reviendriez-vous pas de temps en temps, pour filmer ». Il était assez solitaire, et isolé.
Ce coffret donne aussi une impression d’incroyable foisonnement, tant dans les documents filmés que dans ces carnets que vous reproduisez.
La curiosité était sa marque à lui. Son appétit était énorme. La première fois que je l’ai approché, c’était pour Erato, pour qui je faisais des films. Mon rêve aurait été qu’il enregistre les mélodies de Duparc. Je lui en ai parlé. Il a aussitôt été enthousiaste. Et lorsque je lui ai demandé pourquoi il ne l’avait pas déjà enregistré, il m’a répondu : « parce qu’on ne me l’a jamais demandé ! ».
Pendant les travaux préparatoires, je me suis rendu compte qu’il connaissait déjà ces mélodies, et pas seulement les plus célèbres ! Nous avions pressenti un pianiste, Jean Hubeau. Malheureusement, Erato n’a pas souhaité mener le projet à bien.
On aurait pu faire tellement avec Fischer-Dieskau, tellement plus encore que ce qu’il a fait, et qui est si considérable…
On aperçoit souvent Julia Varady dans ces films, notamment la fameuse séance de travail avec Fischer-Dieskau. Envisagez-vous un projet de film avec elle ?
J’aimerais tellement ! Vous savez qu’elle enseigne à Berlin. Sa voix est absolument intacte. Phénoménale. Elle a arrêté sa carrière pour l’amour de son mari, mais l’instrument était au zénith et il est encore là. Il faut entendre ses cours. C’est renversant.
Je lui ai même suggéré de remonter en scène à Moscou et à Paris, pour un concert d’hommage à son mari. Elle a accepté ! Nous avions un programme autour du souvenir, comme le « Ch’io mi scordi di te » de Mozart. Hélas, chanter ce programme est au-dessus de ses forces : elle fond en larmes. C’est une femme amoureuse, voyez-vous. Elle vit encore avec Fischer-Dieskau. Elle lui écrit chaque jour une lettre. Elle va au cimetière tous les jours. C’est une oblation que cette retraite qu’elle a prise.
Cela ne m’empêche pas d’espérer lever les fonds nécessaires pour faire le film que mérite Varady, sans doute la plus grande chanteuse de notre temps. Arte ne finance plus ce genre de choses. Les bandes des archives de Munich dorment en attendant qu’Orfeo veuille bien les éditer. Il faudrait recourir au mécénat, mais Pierre Bergé n’a jamais répondu à une lettre que je lui avais écrite au sujet de Varady.
Le risque qu’a pris EuroArts en éditant ce coffret est énorme. Le succès de ce premier opus décidera du sort des autres. Menuhin doit venir ensuite, avec des inédits. Puis ce sera un thème russe, avec Richter et Oïstrakh. Je prépare un nouveau film avec Sokolov, dix ans après le premier. Qui le diffusera ?
 
 
 

 

 

 
  Bruno Monsaingeaon
 

 

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