Wolfgang Sawallisch, le survivant

Par Sylvain Fort | mar 26 Février 2013 | Imprimer
 
 
 
 
En réalisant les « Vingt Regards sur Dietrich Fischer-Dieskau » lors de la mort du baryton allemand l’année dernière, nous avions peut-être l’intuition qu’avec cette disparition s’effondrait un pan entier de notre tradition musicale, dont Fischer-Dieskau était le pilier central, le plus solide, le plus massif. Et de fait, depuis lors, Lisa Della Casa s’en est allée ; puis voici le tour de Wolfgang Sawallisch, qui avait si courtoisement - et si justement - répondu à nos questions.
Partout, Sawallisch est salué comme un grand Kapellmeister dans l’acception la plus noblement artisanale de ce terme. Mais il fut bien autre chose en vérité. Un acteur majeur dans un temps majeur, dont le rayonnement nous a été essentiel, et continue de nous nourrir, notamment par le disque.
Assurément, à première vue, il apparaît parmi les derniers représentants d’une génération qui nous a fait revivre pour nous ce qui aurait pu simplement s’abîmer dans le désastre européen. Qui reste-t-il de ce temps ? Christa Ludwig, sans doute, et puis ? Notre tristesse est aussi une gratitude émue non seulement à l’endroit de ce chef lui-même, mais à l’endroit de tous ceux qu’il a réunis autour de lui à Salzbourg, à Bayreuth, à Munich.
Mais regardons-y de plus près. Car, curieusement, cette génération qui nous paraît désormais si lointaine est fort proche de nous. Nous avons pu voir Sawallisch diriger, comme nous avons pu entendre Fischer-Dieskau chanter. C’est la matrice de cette manière de faire de la musique qui semble lointaine. Elle s’enracine vigoureusement dans un XIXème siècle allemand plus ou moins rêvé, où la musique vivait du terreau philosophique, métaphysique, mythologique même, que la culture allemande a seule su s’inventer ; où le chef d’orchestre en particulier prit cette dimension thaumaturgique et mystique, tout en tirant sa noblesse de l’exercice le plus concret, le plus quotidien, de son métier. Kapellmeister veut dire tout cela : l’aura d’un mage, mais le travail d’un ouvrier de l’orchestre ou du théâtre. L’alliance de ces deux dimensions, voilà qui force le respect et crée la vénération.
Certes, artisan, Sawallisch le fut comme on pouvait l’être dans l’Allemagne dévastée de l’après-guerre. Mais il n’eut pas l’obscur début d’un Karajan, ni le métier d’un Bruno Walter. Il alla d’abord d’orchestre en orchestre, dirigeant Berlin dès 1953, actif à Bayreuth dès 1957, et multipliant les expériences de directeur musical assez courtes à Aix-la-Chapelle, Wiesbaden, Cologne. Il lui fallut pour cela attendre 1971 et la direction de l’Opéra de Munich. Il avait alors presque cinquante ans, et parvenait où d’autres auraient commencé : le travail au jour le jour, le répertoire, les répétitions, l’ingratitude de la gestion.
Sawallisch, c’est donc un paradoxe. Presque une illusion d’optique. Il aura restauré au seuil des années 70 la figure du Directeur de Théâtre à l’ancienne, qui pourtant était déjà décriée, et dont les années suivantes allaient déconstruire le modèle de deux façons : d’abord en promouvant un peu partout - et notamment à Paris avec un autre Allemand (Liebermann)-, le festival permanent ; ensuite en installant sur les scènes européennes la suprématie du metteur en scène, le Regietheater venant bousculer les habitudes du théâtre de répertoire. A ce double mouvement de fond, Sawallisch aura opposé tard dans le siècle une résistance qui déjà semblait d’un autre âge. Il l’aura fait non pendant quelques années, mais pendant près de vingt-cinq ans, pendant ces années où le monde de l’opéra s’est profondément transformé, où le star-system s’est imposé, où les maisons de disques ont cessé de penser équipe pour penser vedettes. Pendant tout ce temps-là, Wolfgang Sawallisch perpétuait, presque seul au monde, une manière de faire à l’ancienne, recevant en cela le concours de quelques immenses artistes, comme Fischer-Dieskau ou Julia Varady, et formant à son école des talents neufs, comme Cheryl Studer. Mieux, face à l’éclectisme de répertoire, il creusait le sillon de la musique germanique, avouait Furtwängler comme modèle, maintenant au plus haut Mozart, Wagner et Strauss, faisant à la musique contemporaine des concessions très limitées, et toujours cantonnées aux post-romantiques à tendance réactionnaire, comme Orff ou Hindemith.
 
Réactionnaire, Sawallisch le fut, comme on peut l’être en musique : c’est-à-dire conservateur dans un monde en mouvement rapide, ancré dans une région et une langue au pays de Babel, et composant enfin une identité diamétralement opposée à tout ce qu’il l’entourait – sage et sérieux quand il fallait paraître fou et imprévisible, routinier quand il fallait être novateur, ennuyeux au besoin quand il fallait être flamboyant.
Autrement dit, Sawallisch ne fut pas l’héritier conformiste d’une grande tradition, il en fut délibérément et ostensiblement le dépositaire rebelle dans un univers en mutation. Sa révolte à lui fut de porter la culotte de peau ou la veste bavaroise quand il fallait idéalement paraître en jeans et pull bariolé sur la couverture des magazines. Il ne fut point un homme d’un autre temps projeté dans une époque qui n’était pas la sienne, mais un artiste qui choisit sciemment de se désolidariser d’un temps qui pourtant aurait pu ou dû être le sien, et d’entrer en résistance contre lui. Au même moment, Karajan, qui lui était authentiquement dépositaire de la grande tradition germanique, qui réellement avait appris le métier dans l’obscurité d’un petit théâtre, qui vraiment avait connu pleinement l’Allemagne et l’Autriche d’avant les guerres, au même moment ce Karajan épousait toutes les modes de son temps, les créait, et en tirait les bénéfices pléniers.
Aujourd’hui, la mort de Sawallisch produit un choc étrange. En choisissant d’être le poste avancé de la grande tradition allemande dans notre siècle, il aurait pu se ringardiser durablement et totalement. Mais le voici consacré « dernier des Kapellmeister ». C’est dire s’il aura remporté son pari. Celui de faire tenir contre vents et marées une continuité qui était sur le point de rompre pour toutes sortes de raisons, dont certaines n’étaient pas forcément mauvaises. Celui de devenir un chef des années Cinquante alors que le plus beau de sa carrière fut essentiellement des années 1960 à 2000 – celle d’un homme de la RFA, non de la République de Weimar. Celui de contester une modernité triomphante au nom de principes apparemment dépassés, et qui en effet aujourd’hui sont plus vivaces que cette modernité déjà essoufflée.
Ce qui meurt en lui, ce n’est pas le dernier des dinosaures. C’est le dernier de ceux qui ont osé choisir d’être des dinosaures. Il n’y a pas d’époque pour cela. Thielemann par exemple est aussi un dinosaure improvisé. Cela montre, par-delà toute considération politique ou historique, qu’il est toujours possible de faire vivre, prospérer, rayonner ce à quoi on tient profondément. Que ne meurt que ce que l’on veut bien laisser mourir. Sawallisch aura été le grand perpétuateur et justement en ce sens le grand modernisateur de la grande tradition allemande, puisqu’aussi bien il en aura porté la substance jusqu’à nous par tous les moyens modernes, accomplissant sa mission aux Etats-Unis (succédant, oui, succédant à Riccardo Muti !) pendant une bonne dizaine d’années encore après son retrait de l’Opéra de Munich, usant du disque, de la captation vidéo, de tous les ressorts de la communication moderne pour nous faire pénétrer dans l’antre fafnérien de la Grande Tradition germanique. Ce dinosaure-là tenait aussi du dragon.
En ce sens, Sawallisch aura sans doute été parmi les plus grands évangélisateurs modernes de la musique allemande (et même « echtdeutsch » à certains égards) et de la meilleure manière de la faire, au moment où tout conspirait à la liquider sous bénéfice d’inventaire. Sa foi dans cette culture, son exemplarité dans la fabrication du son et du sens, l’immodeste modestie avec laquelle il aura inlassablement professé cela, font qu’aujourd’hui encore, cette tradition nous est bien plus nourricière et proche qu’elle ne l’aurait été sans lui, plus vraie aussi, que son rayonnement nous atteint encore au plus vif quand censément il aurait pu ou dû décliner.
Il aura fait de la tradition une option possible de la modernité. Il aura lutté contre une forme de totalitarisme modernisant dont aujourd’hui on a en effet soupé. Celui qui aurait dû n’être qu’une survivance est devenu un survivant. Aussi, loin d’être le chef un peu traditionaliste et austère d’un monde périmé, il aura été le chevalier blanc voué à faire battre encore le cœur du cœur du patrimoine musical. Et cela est bien assez flamboyant pour nous.
 

 

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