Le drame intime au cœur de la vision de Livathinos

Aida - Bruxelles (La Monnaie)

Par Claude Jottrand | mar 16 Mai 2017 | Imprimer

Il est devenu assez fréquent, dans les maisons d’opéra un peu branchées, de confier la mise en scène à des professionnels du théâtre ou du cinéma, c’est à dire à des gens qui n’ont pas l’expérience de la scène lyrique, et qui montrent bien souvent très peu de familiarité avec le répertoire. Certes, Stathis Livathinos est un homme de théâtre, et jusqu’ici, de théâtre seulement. Mais il fait preuve pour sa première réalisation à l’opéra, d’un très grand respect de l’esprit de l’œuvre, malgré quelques plages de liberté, dans un souci esthétique constant, le tout empreint d’une grande modernité. Sa vision d’Aida, dépouillée de tout folklore africain – qui s’en plaindra ? – recentre l’action sur les trois personnages du drame, leurs émotions, leurs contradictions et le caractère inextricable des situations intimes qui les conduit au drame final. Ainsi resserrée, la trame de l’œuvre prend un tour plus universel et susceptible de parler à chacun. Et c'est une grande réussite.

Dans un décor unique, une sorte de rocher perdu au milieu de nulle part, qui pourrait aussi bien être le trône d’un royaume de science fiction, une île déserte au milieu des océans ou le lieu sacré d’un rite païen oublié, il va jouer tout le drame intime, laissant les espaces extérieurs à ce dispositif scénique pour les scènes de foule et les actions publiques. Au-dessus du décor, comme un menace permanente dès le premier tableau, plane déjà le couvercle de pierre qui se refermera sur les amants à la fin du spectacle.

Du très large plateau, il tire un excellent parti : il y fait évoluer les chœurs, fort nombreux, auxquels il voue un travail relativement élaboré, et à qui on a encore adjoint 24 danseurs, tout ce petit monde particulièrement bien éclairé pour composer des tableaux de grande ampleur et d’une belle puissance dramatique. On regrettera cependant le port de masques qui n’aident pas à la propagation du son, de même qu’un rideau d’avant scène en tulle au début de l’acte II. Ces grands tableaux n’empêchent pas quelques moments d’humour et de dérision, comme lorsque les chœurs, par leur mouvements de tête et leurs regards, semblent suivre un défilé du 14 juillet pendant que les trompettes entament leur trop fameuse marche. Mais aussitôt après, par quelques détails, le manteau de Radamès maculé du sang de la victoire lors de son entrée à l’acte II, il exprime son horreur de la guerre et revient à des atmosphères plus sombres. Au fil du spectacle, l’émotion et la tension dramatique s’intensifient, avec pour point culminant le duo final et l’ascension quasi mystique des deux amants, un très beau moment de théâtre.


Dimitris Tiliakos (Amonasro), Adina Aaron (Aida), Enrico Iori (Il Re) © Forster

Sur le plan musical, c’est à l’orchestre que reviennent d’abord les éloges. Galvanisée par son nouveau chef, la phalange de la Monnaie retrouve ici son meilleur niveau, celui du temps où elle était dirigée par Kazushi Ono. Il est évident qu’Alain Altinoglu a réussi son pari, et redonné aux musiciens bruxellois la fougue et l’enthousiasme qui leur a fait un temps défaut. Menant ses troupes avec rigueur et souplesse tout à la fois, le chef souligne sans emphase les ressorts dramatiques de la partition, lui apporte une grande cohérence esthétique et une très belle sensibilité musicale, sans faiblesse ni temps mort. La distribution, elle, est un peu inégale. Très émouvante dans le rôle titre, Adina Aaron fait preuve elle aussi d’une belle sensibilité mais la voix pourtant souple et ample montre hélas ses limites lorsqu’elle est à découvert dans l’air « Oh, patria mia, mai più ti rivedrò » un des sommets du rôle. Elle se rattrape bien vite dans le grand duo d’amour qui suit puis dans la scène finale « O terra, addio ».

Pas tout à fait satisfaisante non plus, l’Amneris de Nora Gubisch, pourtant très convaincante scéniquement, manque de puissance et de mordant pour le rôle, qu’elle aborde avec un vibrato excessif vu l’âge du personnage, et une diction assez molle. L'excellent ténor Andrea Carè (Radamès) commence sa performance avec quelques faiblesses et des ports de voix désagréables dans son premier air Celeste Aida, mais cette impression est bien vite effacée par une très belle performance globale où l’émotion le dispute à la vaillance, et dans laquelle il parvient à rendre avec finesse tout le combat interieur de son personnage.

Dimitris Tiliakos apporte au noble personnage d’Amonasro sa belle voix de baryton. Le metteur en scène a donné beaucoup de relief au rôle de Ramfis, qui par son costume de druide maléfique rappelle le père Fouras de Fort Boyard. Porté par une telle composition, Giacomo Prestia s’acquitte du rôle avec les honneurs. Mais Enrico Iori a bien du mal à s’imposer en Roi, tant la voix accuse de vibrato et d’imprécision. Les choeurs, fort sollicités, sont eux aussi particulièrement à l'honneur.

Une deuxième distribution réunit dans les rôles principaux Monica Zanettin (Aida), Gaston Rivero (Radamès), Ksenia Dudnikova (Amneris), Giovanni Meoni (Amonasro) et Mika Karès (Ramfis).

 

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