Out of Aïda

Aida - Erl

Par Jean-Marcel Humbert | ven 12 Juillet 2019 | Imprimer

Première production d’été après le départ en retraite sur fond de rumeurs diverses de Gustav Kuhn, créateur et animateur du festival pendant ses vingt premières années, cette Aida laisse perplexe. Pourtant, il faut convenir qu’après le « système Kuhn » avec toutes ses faiblesses scéniques, on a assisté là à un spectacle hautement professionnel, avec une mise en scène pensée, une vraie direction d’acteurs, un décor cohérent et d’excellents éclairages.

Mais, premier problème, la metteuse en scène Daniela Kerck nous raconte sa petite histoire à elle, qu’elle a soigneusement concoctée (à partir de l'idée du feuilleton américain The Handmaid's Tale - La servante écarlate, comme nous l'a signalé avec justesse un de nos fidèles lecteurs) et qui n’a absolument rien à voir avec l’œuvre originale. Ce soir, nous sommes – semble-t-il, car il est souvent difficile d’y voir très clair et de comprendre ses intentions – chez les Islamistes, ce qui n’est guère nouveau. Les femmes sont enfermées dans une sorte de harem dirigé par une kapo, et le Roi les engrosse à tour de rôle (comme Ramsès II qui a eu une bonne centaine d’enfants). Pendant le prélude, un cours de remise à niveau est délivré à ces femmes décérébrées mais réceptives, par des projections de textes du genre : « Ce n’est pas vous les femmes qui possédez votre corps, c’est l’homme. Mais vous serez sauvées en mettant au monde des enfants ». Ramfis, qui a des vues sur Amnéris (ce n’est pas nouveau non plus) est en lutte ouverte avec le Roi qu’il tue finalement au début de l’acte trois pour prendre sa place. Quant à Radamès, il a le choix entre une grande femme élégante richement vêtue et une petite boulote quelconque et mal fagotée : laquelle pensez-vous qu’il va courtiser ? Le tout sur projections des récentes destructions d’œuvres d’art dans les sites archéologiques et dans les musées. L’impression générale est qu’une fois de plus, il fallait faire nouveau, être différent, et profiter d’Aida pour y projeter ses propres états d’âme sur l’actualité, qu’ils soient existentiels ou sociologiques. Cette vision féministe condamne le pouvoir machiste et la violence masculine, et c’est sur cette guerre des sexes qu’est donc fondée la civilisation donnée à voir dans ce spectacle (de toute évidence plus islamique qu’égyptienne antique). Le résultat est terne et dérangeant, et l’œuvre ne gagne guère à ce féminisme à la fois outré et simpliste (accueilli par une bronca au salut final de la première, et par un relatif détachement ce soir).


© Foto Xiomara Bender

Car dans tout cela, que reste-t-il de l’opéra de Verdi ? La musique, bien évidemment, et le texte qui n’est pas modifié. Mais, second problème, la cheffe d’orchestre Audrey Saint-Gil s’est de son côté appropriée la partition, qu’elle dirige à une rapidité souvent exagérée (notamment par exemple le ballet de la scène du Triomphe). Avec une durée de deux heures trente (soit une vingtaine de minutes de moins que les versions les plus lentes), elle est dans le peloton de tête des Aïda runners. Et cela au détriment du lyrisme verdien. Les musiciens de l’orchestre ont l’air dépassés, le plateau courre la poste, et la cheffe n’en a cure. Ce qui fait que par moments, on n’entend plus qu’une bouillie sonore d’où émergent ça et là un mot ou un cri. Il est étonnant qu’une cheffe professionnelle comme elle ne semble pas avoir envoyé ses assistants dans la salle vérifier à la fois le niveau du son et la clarté des pupitres. Bref, une certaine déroute sonore accompagne les partis pris scéniques, à un rythme effréné qui en lui même ne serait pas forcément dérangeant s’il avait été correctement maîtrisé.

Sur le plateau, l’ensemble se défend plutôt bien dans ces conditions difficiles. Maria Katzarava, dont on sait les qualités et la puissance vocales avec notamment les notes filées dont Montserrat Caballé n’aurait pas rougi, joue une Aïda à la fois passionnée et révoltée, mais dont on n’arrive pas toujours à comprendre les motivations. Paradoxalement, elle manque de violence dans la scène de confrontation avec Amnéris (mais il est vrai qu’elles sont souvent bien éloignées l’une de l’autre), et quand vient l’air du Nil, ici dans une grande salle encombrée d’œuvres d’art prises à l’ennemi (?), elle se prend à chanter une berceuse façon Porgy and Bess, et peine autant à trouver le ton juste qu’à lancer en force l’ut final.  L’Amnéris de Teresa Romano est assez monolithique et stéréotypée, entre attitudes hautaines et désespérance. La voix est belle et chaude, les graves non poitrinés et les aigus bien projetés, montrant qu’après des rôles de soprano lyrique, c’est plutôt dans cette tessiture qu’elle trouve la plénitude de ses moyens. Ferdinand von Bothmer enfin est un Radamès à la fois très musical et un peu fade, que parfois l’on n’entend plus dans certains ensembles, et qui peine à la fin du « Triomphe ». En revanche, il est l’un des rares à faire diminuando la note finale de son air d’entrée, sans toutefois chanter la phrase grave qui suit.

Giovanni Battista Parodi est un Ramfis de bonne stature vocale, de même que le roi de Raphael Sigling, peut-être un peu jeune pour être le père d’Amnéris. En revanche l’Amonasro d’ Andrea Silvestrelli accuse une fatigue vocale qui se traduit par des aigus détimbrés voire criés. Un messager toujours guilleret après avoir parcouru quelques milliers de kilomètres (Denys Pivnitsky) et une excellente prêtresse (Giada Borrelli) complètent la distribution.

Pour l’anecdote, gageons que la metteuse en scène n’a jamais manipulé un projecteur de cinéma, car à quoi sert de changer des bobines qui ne tournent pas, alors même qu’on assiste à un faux départ sur l’écran avant même que la bobine correspondante soit en place…
 

 

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