Céleste Anna

Aida - Naples

Par Thierry Verger | mer 23 Février 2022 | Imprimer

Quand il avait annoncé précipitamment, en juin 2020, quitter Paris pour Naples, Stéphane Lissner avait indiqué qu’avec lui, il voulait entraîner au San Carlo, qui « l’attendait », les plus belles voix du monde. Une annonce qui ne manquait pas de panache et qui ne manqua pas non plus d’être suivie d’effets puisque la révélation de sa première saison a dévoilé quelques belles prises de guerre dont l’Otello de Jonas Kaufmann en ouverture de saison et, plus récemment  la Lucia di Lamermoor avec Nadine Sierra ou encore La Sonnambula avec Jessica Pratt.

La quatrième pièce de la saison au programme n’est pas la moindre : une Aida qui s’annonçait glamour avec le couple Netrebko-Eyvazov pour trois soirs et un cast B de luxe constitué de Liudmyla Monastyrska et Stefano La Colla. Lissner nous redonne la production de Mauro Bolognini qui date de presque dix ans et qui a comme principales qualités d’être esthétiquement très agréable à voir et de n’entraver en rien les chanteurs sur scène. Dit autrement, que du très classique en terme de proposition scénique dans le style péplum, et une direction d’acteurs réduite à sa plus simple expression. Nous retiendrons ces décors simples de l’Egypte des pharaons avec une occupation intelligente de tout le volume de la scène gigantesque du San Carlo. Deux niveaux en permanence : la partie supérieure utilisée pour les grandes scènes de parades et la partie basse pour les moments plus intimes et notamment la salle tombale où se retrouveront Aida et Radamès pour y mourir. Magnifiques décors qui rendent justice à l’Egypte triomphante ; couleurs de sable et de soleil, seul le bleu de la robe d’Aida, qu’elle conserve pour les quatre actes, ajoute une note minérale bienvenue.


© L.Romano

L’orchestre du Teatro san Carlo ne nous a pas enthousiasmé ; non qu’il ait vraiment failli, mais il a manqué dans les moments clés un allant, une vista verdienne qui aurait été bienvenues (ces trompettes au II nous semblent terriblement métronomiques) : là, tout était sage, appliqué dans la conduite de Michelangelo Mazza mais sans rien non plus qui ressort. Chœurs magnifiques en revanche, malgré les masques omniprésents.

Déconvenue d’avant le lever de rideau : Yusif Eyvazov est annoncé souffrant ; c’est Stefano La Colla qui le remplace. Il avait chanté le rôle la veille et il le redonne encore deux fois cette semaine. Nulle fatigue ne se fait pourtant sentir et le cap est tenu jusqu’au bout. Toutefois, le lancement est ardu est son « Celeste Aida » manque foncièrement de stabilité, dans son entame au moins. En revanche les aigus, y compris piano, y sont et la projection est vaillante. Si l’on se souvient que Radamès est un capitaine déjà blanchi sous le harnais et qui revient vainqueur d’un rude combat, on imaginerait une voix plus cuirassée, davantage pétrie des mille et une aventures glorieuses ou redoutables subies par le guerrier. L’Amneris de Ekatarina Gubanova est une pure merveille ; n’était la puissance parfois manquante, on ne peut que louer la plénitude de la voix, les graves résonnants et le jeu convainquant de cette reine à qui tout réussit sauf l’amour. Les autres rôles masculins sont de fort bonne tenue et on aura un mot particulier pour l’Amonasro de Franco Vassallo, justement ovationné au baisser de rideau. C’est qu’il aura montré une belle énergie dans le tableau qu’il brosse d’un roi certes déchu mais jamais vaincu, toujours combattant et à la recherche de ce qui saura le tirer d’affaire. Son apparition en fin du II est un des jolis moments de la soirée. Ramfis (Nicolas Testé) et le roi d’Egypte (Mattia Denti) complètent de belle manière le tableau masculin.

Anna Netrebko chante pour la troisième fois le rôle d’Aida, après Salzbourg en 2017 et le Met en 2019 : elle y apparaît ce soir au sommet de son art et on n’émettra pas une once de réserve dans la conduite du chant tout au long des quatre actes. La maîtrise de la ligne est absolue et son art de façonner les nuances tient comme du miracle ( « numi pietà » ). Elle gravit les aigus, que ce soit en survolant l’orchestre dans les tutti ou en délivrant des pianissimi d’une aisance renversante. Son air du III « Oh patria mia » a été longuement acclamé et la salle a réclamé un bis qu’elle ne lui a finalement pas octroyé. Elle plonge aussi dans les graves en maintenant une intensité jamais relâchée. Le timbre n’est que velours et on se dit qu’il faut avoir un cœur de pierre pour résister à une telle incandescence. Ce soir, c’est Anna qui est céleste !

 

 

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