Revigorante parenthèse

Alfonso und Estrella - Baugé

Par Brigitte Maroillat | mar 30 Juillet 2019 | Imprimer

Un opéra de Franz Schubert sur les rives d’un festival au cœur de l’Anjou avait de quoi attirer d'emblée le regard. L’Opéra de Baugé, qui fête le 222ème anniversaire du compositeur, avec un opéra et une série de récitals, vit et vibre au fil de la passion musicale de son duo fondateur, John et Bernadette Grimmett, homme et femme orchestre d’un opéra sous chapiteau, côté jardin, dans le cadre pittoresque de leur propriété angevine des Capucins. Dans ces paysages bucoliques, on vient non pour écouter mais pour savourer la musique dans une parenthèse d’un temps hors du temps. Et si l’œuvre programmée est une rareté comme cet Alfonso und Estrella, à la magie des lieux vient alors s’ajouter le plaisir de la découverte. Composée entre le 20 septembre 1821 et le 27 février 1822, d'après le livret d'un ami de Schubert, Franz von Schober, Alfonso und Estrella  ne voit cependant  le jour qu’en 1864 à Weimar,  et ce grâce à l’opiniâtreté de Liszt. Après deux moutures édulcorées. Il a fallu attendre 1991 pour découvrir, à Graz, l’œuvre dans sa version intégrale sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. Et c’est précisément celle qui est présentée à l’Opera de Baugé.

Alfonso und Estrella est l’illustration des relations contrastées du compositeur avec le genre opératique. Il est la synthèse paradoxale du génie musical et aussi du peu d’aptitude à la dramaturgie d’un Schubert auteur d’opéra.  Cette oeuvre, en trois actes et de trente-quatre parties, dont treize duos, semble en effet se perdre dans un labyrinthe de longs développements, comme si, capturé tout entier par le pouvoir hypnotique de l’écriture, Schubert n’avait cessé de se laisser submerger par des vagues déferlantes de notes. Les airs, aux allures de lieder, semblent être quant à eux juxtaposés sans réels liens. Schubert,  en tant que compositeur d’opéras, n'avait pas à l'évidence le souffle et la cohérence dramatique d'un Beethoven. Au-delà de ses faiblesses, Alfonso und Estrella présente néanmoins de belles pages musicales ponctuées par de subtiles et lumineuses interventions chorales.

C'est une histoire aux allures de conte qui nous est ici donnée à voir et à entendre. En Espagne, le roi Froila est en exil depuis vingt ans. Il vit dans les montagnes avec son fils Alfonso. Ce dernier rencontre par hasard Estrella, fille de Mauregato, l'homme qui a chassé son père du trône. les jeunes gens tombent amoureux. Cependant, Adolfo, un officier de Mauregato, repoussé par Estrella qu'il souhaiterait épouser, organise une révolte. Alfonso sauve la situation et le pardon du Roi sera finalement accordé à la fois à Maurégato et à Adolfo. Les personnages ont l’air, au premier regard, de profils stéréotypés (les deux amoureux, le traitre, l’usurpateur, le roi déchu aux nobles desseins) et il est dès lors tentant d’en faire des caricatures sans substance. Dans cette production de Baugé, la distribution de jeunes talents anglo-saxons peine à éviter cet écueil, et là où les travers des personnages ne devraient être qu'esquissés, ils sont ici lourdement soulignés. En revanche, sur le plan vocal,  les interprètes ont su se montrer plus que convaincants. Stephanie Edwards en Estrella donne une belle présence vocale et scénique à son personnage par un timbre ambré et un registre médium et grave d’une rare beauté. SI Denver Martin Smith en vieux roi Froila, se distingue par la nobesse d’une voix qui maitrise l’art des nuances sans céder aux tentations de la démonstration de force, ce n’est en revanche pas le cas du Adolfo de Roger Krebs qui se réfugie dans le tutto fortissimo, comme si son personnage ne pouvait et ne devait être qu’une brute épaisse. Le baryton Jake Muffett, pas toujours très stable en Mauregato, fait toutefois preuve d’une belle vaillance avec des graves ronds et sonores au dernier. Le ténor Alexander Aldren, enfin,  en jeune Alfonso, possède une voix d’une grande élégance, riches de couleurs dans le médium, et doté d’aigu lumineux et héroïques. Il offre, en outre, au dernier acte, un duo d’une grande beauté avec l’Estrella de Staphanie Edwards. Le ténor chante souvent en voix mixte, et sa prestation est une révélation au cœur de cette rareté. L'intervention du choeur est de haute qualité et fait de celui-ci un protagoniste à part entière de l'action.

En plaçant les chanteurs, tout de vert et de pourpre vêtus, dans un décor unique de montagne dont la couleur change au fil des saisons par un jeu d’éclairage savamment orchestré, Bernadette Grimmett et Guido Martin-Brandis jouent la carte de la simplicité dans une mise en scène dépouillée mais néanmoins colorée. Il n’y a nul besoin ici d’inventer des changements de décors inutiles et plaquer de manière artificiel un rythme à un ouvrage dont le riche tissu musical impose de lui-même. La simplicité est ici synonyme d’efficacité et offre un spectacle revigorant et salvateur en un temps où tout semble tourner à la sophistication complexe et torturée. A la tête de l'orchestre de la maison dont chaque section est excellente, Alex Ingram conduit avec dynamisme une musique au tragique âpre et à la tendresse poignante qui rappelle l'influence de Weber et Beethoven. Cette parenthèse en terre angevine est particulièrement rafraichissante et l’on regrette alors d’autant plus  qu’elle soit entrecoupée de 90 minutes d’entracte (le temps d’un picnic à la manière Glyndebournienne) venant ainsi quelque peu affaiblir la dynamique insufflée par le spectacle efficacement mené d’une œuvre rare.

 

 

 

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