Anne sans Boleyn

Anna Bolena - Liège

Par Christophe Rizoud | mer 17 Avril 2019 | Imprimer

L’opéra italien en ses heures romantiques s’apparente souvent à une partie de catch féminin. Deux femmes s’affrontent à la vie à la mort. Leur rivalité amoureuse sert de prétexte à des duos haletants où le choc des voix n’est pas sans évoquer celui des armes dans les films de cape et d’épée. La tradition perdure jusqu’à la fin du 19e siècle. Voyez Aida mordre la poussière sous les coups d’Amneris ou Adriana Lecouvreur empoisonnée par la Princesse de Bouillon. Premier triomphe de Donizetti à La Scala en 1830, Anna Bolena est un de ces ouvrages qui transforme la scène en ring. La partition offre à la reine outragée au dernier acte une scène de folie d’une trentaine de minutes propre à rafler la mise.

La partie serait jouée d’avance si la prise de rôle d’Olga Peretyatko à Liège ne remettait sur le tapis la sempiternelle question des emplois de soprano romantique, récupérés plus souvent qu’à leur tour par des voix légères, capables d’en ciseler les coloratures – voire d’en surajouter – mais inaptes à en traduire la dimension dramatique. Le style, appris par Olga Peretyatko sur les bancs de Pesaro, ne vient que partiellement en renfort d’un chant piégé dans son médium, privé d’impact, émasculé serait-on tenté d’écrire si le mot n’était ici impropre. Anne est-elle encore Boleyn si ses « Giudici... ad Anna ! » ou ses « Tu, mia rivale ! » ne font pas trembler les cloisons des loges (lorsqu’elles subsistent) ? Olga Peretyatko est cependant trop douée pour se consumer entière dans le brasier donizettien. L’intonation, ce poids donné aux mots pour qu’ils tombent juste musicalement et dramatiquement, reste remarquable. Il suffit que l’écriture s’élève sur la portée pour que la voix, retrouvant sa zone de confort, déploie les sortilèges qu’on lui connaît, pour que la ligne s’assouplisse et que les sons filent doux.


© Opéra Royal de Wallonie-Liège

Si Anna n’est pas ce soir Bolena, Giovanna, elle, reste Seymour. Soprano plus que mezzo mais à l'aise sur toute la tessiture (elle fut Lucrezia dans I due foscari sur cette même scène), Sofia Soloviy semble avoir gagné en ardeur. La projection n’exclut ni l’agilité, ni la maîtrise du souffle et la cantatrice donne à percevoir en une leçon de chant duale l’amie de la reine percluse de remords autant que la maîtresse du roi déterminée, ambitieuse, amoureuse. Comment empêcher que la lutte ne soit inégale lorsque de surcroît les autres pièces majeures de l’échiquier débordent de vitalité dans des rôles conformes à leur tempérament vocal. Marko Mimica place une voix longue et puissante au service d’un Enrico inflexible que sa jeunesse rend plus terrible encore. Celso Albelo n’a pas plus de souci de volume mais hésite entre registre de tête et de poitrine, quitte à camper sur des positions héroïques mieux adaptées à Manrico dans Il trovatore qu’au doux Percy. Dès que le ténor privilégie l’usage de la voix mixte, la magie opère : l’air « Vivi tu » curieusement privé de son récitatif liminaire ou, plus tendre encore, « Fin dall’età più tenera » au début du trio du 2e acte. La cavatine de Smeton demeure un piège pour qui n’a pas fréquenté assidûment Rossini et Francesca Ascioti n’échappe pas à la règle, Luciano Montanaro est un Rochefort à la barbe grise et Maxime Melnik un ténor trop élégant pour le fourbe Hervey.

Familier du répertoire italien, Giampaolo Bisanti parvient à discipliner un chœur parfois grumeleux et un orchestre dont la partition surexpose certains instruments. Sa lecture, respectueuse du style, reprises et ornementations incluses, galope sans ne jamais s’emballer ni mettre en difficulté l’équilibre des forces en présence.

D’une fidélité exemplaire au livret, la mise en scène de Stefano Mazzonis di Pralafera garde l’histoire d’Angleterre en ligne de mire. Le clin d’œil au portrait le plus connu d’Elisabeth 1ère, la fille d’Anna Bolena, est amusant. Les ébats du roi sur les dernières mesures de l’ouverture établissent une correspondance sans doute involontaire entre Anna Bolena et Der Rosenkavalier. Les costumes, perruques et décors réalisés dans les Ateliers de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège sont somptueux. Après un premier acte que la surcharge décorative rend à bon escient étouffant, le propos scénique se dilue puis s’égare dans les chassés-croisés des antichambres jusqu’à se figer dans la plus sommaire des conventions. Captée par les caméras et diffusée en direct, cette représentation est en libre accès sur CultureBox jusqu’au 16 avril 2020.

 

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