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	<title>Nathan BERG - Artiste - Forum Opéra</title>
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	<description>Le magazine en ligne de l&#039;opéra</description>
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	<title>Nathan BERG - Artiste - Forum Opéra</title>
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		<title>WAGNER, Die Walküre &#8211; Bâle</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/wagner-die-walkure-bale/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 25 May 2025 04:00:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Une chose étonne d’abord dans cette production bâloise, on l’a dit à propos de l’Or du Rhin : la proximité. On s’y habitue très vite. Pas de fosse pour l’orchestre, qui reste donc enfoui donc sous un plateau de théâtre surbaissé, des acteurs-chanteurs à portée de main du premier rang. Tout-à-l’heure Wotan viendra s’asseoir sur &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Une chose étonne d’abord dans cette production bâloise, on l’a dit à propos de l’<em>Or du Rhin </em>: la proximité. On s’y habitue très vite. Pas de fosse pour l’orchestre, qui reste donc enfoui donc sous un plateau de théâtre surbaissé, des acteurs-chanteurs à portée de main du premier rang. Tout-à-l’heure Wotan viendra s’asseoir sur une chaise au bord de la scène et poursuivra ses ruminations mélancoliques, dans sa pauvre chemise froissée et son pantalon flasque, avec ses rides, ses cheveux broussailleux et ses yeux fatigués (le stupéfiant <strong>Nathan Berg</strong>, dans sa fragilité de dieu déboussolé), et l’effet de réel sera à la fois déconcertant et évident : l’impression de pouvoir toucher du doigt la vérité du personnage.</p>
<h4><strong>Une expérience sonore selon les souhaits de Wagner</strong></h4>
<p>Non moins familier désormais, <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/wagner-das-rheingold-bale/">après l’avoir ressenti la veille dans Das Rheingold</a>, ce son à la fois invisible et présent. La fusion des pupitres, l’assise souterraine des basses comme la précision des violons, la largeur du spectre, cette sensation que le son vient de nulle part et habite tout entier l’espace de cette salle moderne, simplement fonctionnelle, mais dont la forme d’amphithéâtre semble vaguement héritière du théâtre de Bayreuth.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/296a718f-bc0e-418d-aba0-84a3ead5765f-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-190585"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Nathan Berg © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>À nouveau, dans le noir, résonnera d’abord la voix parlée de Brünnhilde, poursuivant le récit de sa vie commencé dans <em>L’Or du Rhin</em> : «&nbsp;On grandit trop vite, j’étais devenue une guerrière, nous habitions dans des baraquements…&nbsp;» Et tandis que des dessous de scène montera une ouverture menée à un rythme foudroyant par <strong>Jonathan Nott</strong> à la tête d’un <strong>Orchestre de symphonique de Bâle</strong> décidément excellent, on découvrira au fond un Wotan en train de fendre du bois au pied du frêne à grands coups de hache, tandis qu’au premier plan gauche seront en train de festoyer (hydromel ou bière ?) huit Walkyries aux allures de rockeuses rassemblées autour d’un feu de camp, dont les flammes brûleront tout au long de cette première journée du Ring. <br>Ce sera l’un des avatars de ce thème du feu, tisonné au fil de la mise en scène de <strong>Benedikt von Peter</strong>, à l’instar de la rampe de flammes au seuil de la maison, ou de la flamme immense surgissant du trou d’entrée du Nibelheim –&nbsp;ce trou que Wotan a ouvert à grands coups de maillet dans l’<em>Or du Rhin</em>, et qui demeure béant (c’est là que les Walkyries feront basculer les <em>body bags</em> des héros morts, effet sinistre garanti).</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/DieWalkure©IngoHoehn_RoleofGrimgerde2-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-190589"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Le feu de camp des Walkyries © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Un petit garçon roux</strong></h4>
<p>La proposition de Benedikt von Peter continue à jouer comme dans le prologue avec les images subliminales, les anachronismes, les prémonitions, dans une manière de temps immobile, comme si toutes les époques du Ring cohabitaient dans un même espace-temps, tout en restant fidèle, malgré son parti pris d’abstraction, à l’épopée, à l’<em>heroic fantasy</em> wagnérienne. Une Brünnhilde tour à tour enfant, adolescente ou adulte, assiste à tout, en témoin muet, avant son entrée en jeu au deuxième acte ; il y a toujours au premier plan le théâtre de marionnettes et le jeu de poupées (dragon, filles du Rhin, crapaud, mini-Siegfried en armure), avec lesquels Wotan racontait toute l’histoire à ses enfants ; s’y ajoute maintenant, apparition magique, un calme cheval blanc, passant à l’arrière-plan dans une demi-pénombre (c’est Grane bien sûr, le cheval de Brünnhilde) et aussi un petit garçon, dont on comprendra bientôt qu’il n’est pas imaginaire, mais que c’est bien Siegfried enfant, auquel son grand-père expliquera le passé, le présent et l’avenir…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/walkuere_gpringo_hoehn-135-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190595"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Mélancolie du jeune Siegfried © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Un (léger) manque d&rsquo;élan</strong></h4>
<p>Au pied de la grande silhouette de maison qui continue de symboliser le Walhalla (on y voit vivre Fricka, Froh et Donner, dans leurs appartements, comme une famille bourgeoise), le feu de camp des Walkyries suffit à évoquer aussi l’antre de Hunding. Où il retient Sieglinde, la frêle, menue, <strong>Theresa Kronthaler</strong> à la chevelure rousse comme celle de son Siegmund, <strong>Ric Furman</strong>. Le leitmotiv de l’amour au violoncelle, puis aux cordes restera en arrière-plan de leur coup de foudre immédiat. Du corps juvénile de cette Sieglinde sort une voix étonnamment solide et charnue, comme est claire et puissante celle de son Siegmund, robuste jeune homme dont l’héroïsme est davantage dans la voix, très projetée et puissante, que dans la présence physique un peu lourdaude. <br>Hunding a la gigantesque stature et le crâne chauve d’<strong>Artyom Wasnetsov</strong>, autre voix de grand calibre, mais qui ne sortira guère du registre d’une brutalité sommaire.</p>
<p>Si Jonathan Nott s’attache à faire ressortir une écriture musicale très différente de celle de <em>Rheingold</em>, et beaucoup plus mélodique, ce sera tout au long de ce premier acte au détriment d’un certain élan, d’une fougue, d’une montée inexorable de la passion entre les deux jumeaux. Ce sera bien notre seule réserve à l’endroit d’une direction musicale constamment attentive aux textures orchestrales, à la clarté des tuilages de sonorités, et profitant de la situation souterraine de l’orchestre pour donner des fortissimos de cuivres qui ne seront jamais écrasants.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/walkuere_gpringo_hoehn-139-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-190596"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Ric Furman,</sub> <sub>Theresa Kronthaler</sub>, <sub>Artyom Wasnetsov</sub> <sub>© Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>On l’a dit, le meilleur registre de Ric Furman est celui de la vaillance et son récit à Hunding, « Friedmund darf ich nicht heissen », est tout entier dans la virulence. En revanche, ce dont on reste en manque, c’est d’abord d’une fluidité de la ligne de chant, mais c’est surtout d’un certain sentiment de fatalité, d’une couleur mélancolique, de la vocation au malheur que ressent le personnage (« des Wehes waltet’ich nur »), tout ce que disent d’ailleurs une clarinette ou un hautbois, sur le leitmotiv du malheur des Wälsung. En revanche, on ne lui mégotera pas l’éclat spectaculaire de ses deux appels « Wälse, Wälse ! », aussi terrassants que prolongés interminablement.</p>
<p>Pendant leur dialogue, leur lente approche tâtonnante l’un de l’autre, et tandis que Hunding s’endormira sur la table, assommé par le somnifère que lui aura fait boire Sieglinde, on va voir Wotan s’approcher en catimini du frêne, y planter l’épée et s’enfuir à pas de loup (évidemment). <br>Theresa Kronthaler est d’une étonnante intensité dans le récit de l’épée, « Eine Waffe lass mich dir weisen », dominant sans mal un tissage de leitmotiv par les cuivres et violons déchainés, et galvanisant un Ric Furman soulevant superbement son « Halt ich die Hehre umfangen –&nbsp;Ah ! t’étreindre, femme sublime ! »… En revanche, juste après, son <em>Chant du printemps</em> restera piètrement en manque d’exaltation et de sève. À sa décharge, est-ce une bonne idée de lui faire enlever précipitamment chemise et pantalon juste avant, on se le demande&#8230; C’est en tout cas dans cet équipage qu’il arrachera triomphalement l’épée.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/walkuere_khp_1ringo_hoehn_070-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190597"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Ric Furman et Theresa Kronthaler</sub> <sub>© Ingo</sub> <sub>Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Et c’est en sous-vêtements que tous deux termineront un premier acte orchestralement somptueux mais un peu languissant, réfugiés dans la maison comme deux enfants coupables. L’engagement de Theresa Kronthaler, éclatante dans son «&nbsp;Du bist der Lenz&nbsp;», la maturité de son timbre, ses phrasés envoûtants décidément soulèveront à eux seuls le duo final et amèneront le libérateur «&nbsp;Siegmund heiss ich !&nbsp;» de son jumeau. Sauvés ? Non ! Dans une fin fulgurante (comme Wagner les aimait), Hunding surgira de nulle part pour s’emparer de Sieglinde et l’emporter au loin, tandis que ces fourbes de Donner et Froh se saisiront de Sigmund pour le ficeler sur une chaise et le bâillonner.</p>
<h4><strong>La voix de Brünnhilde, enfin</strong></h4>
<p>Non moins spectaculaire, le déchaînement des hyperactives Walkyries au début du deuxième acte. À défaut de chevaucher, elles envahissent la scène, un peu motardes, un peu gothiques, courent dans tous les sens, trimballent des cadavres, tandis que pour la première fois on entend la voix de cette Brünnhilde que depuis la veille déjà on voyait apparaître dans un coin ou l’autre du plateau, observant tout, témoin muet du passé légendaire des Dieux et de leur présent chaotique. <strong>Trine Møller</strong> est un grand soprano dramatique, qui commença d’ailleurs comme mezzo, d’où les couleurs fauves de sa voix impressionnante de puissance, et d’une solidité sans faille.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-full"><img loading="lazy" decoding="async" width="1000" height="667" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/DieWalkure©IngoHoehn_RoleofGrimgerde.jpg" alt="" class="wp-image-190588"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Trine Møller © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Avant d’être confronté à elle, c’est d’abord avec Fricka que Wotan va devoir en découdre. Si nous avions été un peu réservé à l’égard de <strong>Solenn’ Lavanant Linke</strong> dans <em>Das Rheingold</em>, c’est peut-être parce qu’elle se réservait pour sa grande scène de la <em>Walkyrie</em>. En défenderesse de l’ordre des Dieux et du serment sacré de mariage (« der Ehe heiligen Eid ») elle sera d’une fougue et d’une énergie impressionnantes. C’est souvent un tunnel que cette querelle de ménage, que ces récriminations d’une épouse trompée par un époux engendrant une proliférante progéniture. Solenn’ Lavanant Linke dessine une Fricka jeune, élégante dans ses tenues très couture et surtout très politique dans sa résolution d’abattre ce Wälsung, ce Siegmund, en lequel Wotan met tous ses espoirs (ses espoirs de récupération de l’or volé par Alberich, en l’occurrence…), mais en qui elle voit, elle, le fossoyeur des Dieux.</p>
<h4><strong>Des femmes puissantes</strong></h4>
<p>Décidément, cette production fait la place belle aux femmes fortes : après Sieglinde, avant Brünnhilde, cette Fricka indomptable ne fait qu’une bouchée du long monologue « So ist denn aus » (et Jonathan Nott soutient sans faille sa fougue), elle montera encore d’un cran dans la fureur, avec superbe, jusqu’à son « Lass on dem Wälsung ! – Laisse tomber le Wälsung ! » suscitant chez le veule, ratiocinant, trop humain Wotan, le lâche renoncement qu’elle désirait. C’est elle qui lui suggèrera de confier à Brünnhilde la tâche de se débarrasser du jeune homme.</p>
<p>Grâce à la direction d’acteurs très serrée, très juste, de Benedikte von Peter, et à la conviction de l’interprète, cette scène retrouve pleinement son rôle stratégique. Fricka prend le pouvoir et la déconfiture de Wotan est d’abord assez réjouissante. Et justifie pleinement la scène capitale qui va venir.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/walkuere_gpringo_hoehn-110-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190594"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Solenn Lavanant Linke et Nathan Berg © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Inventer le texte à mesure qu&rsquo;on le chante</strong></h4>
<p>Il est ainsi chez Wagner des moments qui font passer au second plan tout le pittoresque, toute la mythologie plus ou moins bousculée, tout l’arsenal du théâtre, pour arriver à une vérité simplement mais grandiosement humaine. <br>Sans doute la configuration particulière de cette production, tout ce qu’on a évoqué, la proximité, l’orchestre caché, etc. va-t-elle faire de la monumentale confession de Wotan à Brünnhilde un moment très exceptionnel. Dans son très long récit, Nathan Berg est totalement génial (et bouleversant). La voix est magnifique, aussi puissante que profonde, mais il a la finesse, la justesse, de ne chanter en somme que par surcroît : il dit son texte en grand acteur, c’est-à-dire qu’on croirait qu’il l’invente en le disant.</p>
<p>Le corps las, le teint hâve, sur le leitmotiv de l’amour à la clarinette basse, il va d’abord ramasser tous les jouets d’enfants, les poser sur la table, s’asseoir à côté de sa fille et commencer à raconter, à dire, le renoncement à l’amour d’Alberich et sa conquête de l’or, puis sa propre rencontre avec Erda à laquelle il a fait un enfant (ainsi Brünnhilde connaît-elle le mystère de sa naissance), tout cela dans un <em>parlé-chanté</em> très étonnant. L’orchestre fait des merveilles derrière lui, couleurs voilées des cors, velours des cordes, coups de boutoirs des contrebasses, et parfois la voix retrouve sa puissance pour un accent particulier. Notamment, dans un grand sursaut, pour évoquer cet enfant qu’Alberich a conçu avec une mortelle, et qui représente un autre danger insigne (ce sera Hagen).</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/80455e8b-e736-4e95-b69f-41531fd4fbb8-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-190587"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Les deux Siegfried, les dieux et Nothung © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Ainsi avance ce récit des origines, par lequel Brünnhilde apprend d’où elle vient et où elle doit aller, pour que les Dieux échappent à leur fatalité. Malheureusement pour Wotan, elle va refuser de lui obéir et d’abattre ce Siegmund.</p>
<h4><strong>Wagner féministe</strong></h4>
<p>Autre célébration de la grandeur féminine par Wagner : Sieglinde, exhortant Siegmund à s’échapper et à la fuir, monte à des sommets de générosité et de désespoir et Theresa Kronthaler se hisse à la hauteur de la dimension mythique de l’héroïne (et quelle tendresse dans son « wehre dem Kuss des verworfnen Weibes nicht –&nbsp;Ne refuse pas le baiser d’une femme déchue »).<br>De l’orchestre s’élève alors le thème de l’amour à la clarinette basse, passe le cheval blanc au loin, et apparaît Brünnhilde qui va essayer (en vain) de convaincre Siegmund de la suivre au Walhalla (leitmotiv superbe aux cors), «&nbsp;Y trouverai-je mon père, le loup ?&nbsp;» répond-il, et à son tour Ric Furman y est magnifique de mélancolie, comme l’orchestre de plus en plus lyrique au fil de cette scène d’amour paradoxale, qui (sur le thème de la mort) va se terminer par un foudroyant baiser de la Walkyrie au héros (et l’élan qui avait manqué au premier acte, c’est là que Jonathan Nott le trouvera).</p>
<p>Le temps d’une dernière éteinte entre les deux jumeaux incestueux, la fin de l’acte sera sanglante et brutale : Donner et Froh surgiront du Walhalla avec des airs de mafiosos pour enlever Sieglinde, Hunding surviendra en mugissant, accompagné de deux sbires, Siegmund voudra se battre, mais Wotan apparaîtra, saisira l’épée, la brisera sur son genou, puis empoignant sa lance, tuera successivement Siegmund et Hunding ! <br>Tout cela sous les yeux du petit Siegfried. Dont on supposera qu’il sera né sans doute durant la transition entre le premier et le deuxième acte…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/walkuere_gpringo_hoehn-090-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190593"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Ric Furman, Theresa Kronthaler, Trine Møller © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>L&#8217;empreinte du loup</strong></h4>
<p>Le troisième acte commencera à nouveau avec la voix off de Brünnhilde : «&nbsp;La nuit, je rêve d’un grand feu…&nbsp;» Traitée en nocturne sinistre, très <em>Hellfest</em>, ou <em>Game of Thrones</em>, la scène des Walkyries sera magnifiquement macabre, avec ciel d&rsquo;orage, éclairs au loin, cheval blanc frémissant d’effroi et cadavres de héros basculés dans le trou des Nibelungen. Huit voix déchainées et des looks de hard rockeuses en furie ! Tout cela sous les yeux d’une Brünnhilde hagarde, leur racontant le meurtre de Siegmund par son père, et les suppliant de l’aider à soustraire Sieglinde et le petit garçon à la fureur de Wotan. Mais les rockeuses, à l’idée de désobéir, se défileront veulement.</p>
<p>C’est le moment où Brünnhilde pose sur le visage de l’enfant-Siegfried le masque de loup qui figurait parmi les jouets de l’<em>Or du Rhin</em>. Le Loup, c’est Wälse, son grand-père.</p>
<p>Et c’est le moment où dans son exaltation elle chante (et Trinne Møller peut y déployer toute sa voix) l’un des plus beaux thèmes, celui de la rédemption par l’amour, qu’on ne ré-entendra qu’une seule fois, tout à la fin de <em>Götterdämmerung</em>. C’est justement là que Wotan, profitant du fortissimo de l’orchestre, transpercera Sieglinde de sa lance, ce que Wagner certes n’avait pas prévu, mais d’un effet stupéfiant !</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/DieWalkure©IngoHoehn_RoleofGrimgerde3-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-190590"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Les Walkyries prenant soin de Sieglinde © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>On a déjà dit que Nathan Berg est un formidable Wotan. Il est à nouveau grandiose de fureur, de noirceur, allant jusqu’à faire le geste d’étrangler Brünnhilde. La voix est immense, à la démesure des rugissements de l’orchestre. Le « aus meinem Angesicht bist du verbannt – tu es bannie pour toujours de ma vue » avec en arrière-plan le thème de la mort qui allie de façon indémêlable la rage, la déception, la rancœur, l’amour blessé, sans souci de la beauté sonore, et pourtant c’est extrêmement beau.<br>Image très forte ici, celle des Walkyrie littéralement s’entassant au-dessus de Brünnhilde pour la protéger de la violence de Wotan, tout en glapissant leur « Hör Unser Flehn ! –&nbsp;Écoute notre prière ! » Il les chassera comme des mouches et le thème des Walkyries mourra épuisé à l’orchestre, tandis que Donner et Froh, promus Walkyries de substitution, emballeront le petit corps de Sieglinde et le jetteront dans la fosse commune.</p>
<h4><strong>L’amour, la douleur, la solitude</strong></h4>
<p>Le calme retombé, Brünnhilde pourra essayer de se justifier, et Trinne Møller y sera d’une émouvante sincérité, mettant ses grands moyens vocaux au service de la seule expression. Son père, soudain presque rasséréné, commencera à laisser s’exprimer son amour profond, sa douleur et sa solitude. Et son dessein d’endormir sa fille jusqu’à ce qu’un simple mortel vienne l’éveiller et en fasse une femme.</p>
<p>Moment où les images se superposent : tandis que dans la maison Fricka, Froh et Donner enfilent des manteaux et se préparent à partir, que Wotan se saisit de sa vieille valise et de sa lance pour devenir le Wanderer, on voit entrer le fragile et touchant Mime qui va emporter dans ses bras l’enfant Siegfried endormi.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/7437b3a8-6e06-41ff-ac6f-d4954532bf3c-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-190586"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Trinne Møller et  Nathan Berg © Ingo Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Monte alors le thème de Siegfried, tandis que Brünnhilde supplie de toute sa force qu’on la protège pendant un sommeil qui risque d’être long… Wotan allumera alors une longue allumette et on se demandera un instant si le metteur en scène se contentera de cette seule flamme symbolique, mais c’est bien la rampe de flamme qui veillera sur le sommeil de l’ex-Walkyrie, dans la maison devenue rocher après avoir été Walhalla.</p>
<h4><strong>Les yeux de Brünnhilde</strong></h4>
<p>Le «&nbsp;Leb wohl !&nbsp;» par Nathan Berg aura toute l’ampleur qu’on imagine, mais, quand les fureurs de l’orchestre s’apaiseront et que les cordes feront chanter le thème des adieux, c’est dans sa déploration «&nbsp;Der Augen leuchtendes Paar&nbsp;» que l’<em>unseligen Ewigen</em>, le dieu infortuné, montera encore d’un cran dans l’émotion, la disant en <em>liedersänger</em>, et la voix se brisant presque en lui donnant le baiser qui prive Brünnhilde de sa divinité.</p>
<p>Avant que d’un grand rire sardonique, il n’efface cette fragilité et ne convoque Loge pour qu’il allume les flammes (et l’orchestre y sera somptueux à nouveau).</p>
<p>C’est alors qu’apparaîtra au fond de la scène, ultime image déconcertante, un immense loup en armure (au jugé, quatre bons mètres), comme un rappel démesuré des jouets d’enfants qu’on avait vus au début de l’<em>Or du Rhin</em>…</p>
<p>Fin drolatique d’un spectacle superbe. Bouleversant même.</p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/wagner-die-walkure-bale/">WAGNER, Die Walküre &#8211; Bâle</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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		<title>WAGNER, Das Rheingold &#8211; Bâle</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/wagner-das-rheingold-bale/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Charles Sigel]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 24 May 2025 04:00:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Tout commence le jour de la fête d’anniversaire du petit Siegfried. Ou plutôt non : l’histoire commence par la voix parlée de Brünnhilde, qu’on entend se demander comment tout cela a commencé. Remontant le fil de l’histoire familiale, elle va parvenir à se remémorer les récits que Wotan leur faisait quand ils étaient enfants.Ainsi, lors &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Tout commence le jour de la fête d’anniversaire du petit Siegfried. Ou plutôt non : l’histoire commence par la voix parlée de Brünnhilde, qu’on entend se demander comment tout cela a commencé. Remontant le fil de l’histoire familiale, elle va parvenir à se remémorer les récits que Wotan leur faisait quand ils étaient enfants.<br />Ainsi, lors de cette fête d’anniversaire à laquelle assistent Fricka (en tailleur Chanel), Donner et Froh (costumes d’aujourd’hui et petits chapeaux pointus ridicules), Siegmund (longs cheveux roux et peau de bête), Freia (en robe fleurie de jeune fille et qui traînera tout au long du spectacle trois ballons de baudruche dérisoires), Wotan (vaste manteau de peau d’ours) offrira au petit Siegfried (couronne en papier doré sur sa tête de gentil blondinet) un petit théâtre de marionnettes, ayant pour décor le Rhin et ses flots de carton-pâte. Il lui offrira aussi un petit dragon vert et une épée de bois. Tout cela sur une longue tenue des cordes graves venue du dessous de la scène.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/tb_rheingold_khpringo_hoehn_025-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190549"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Nathan Berg © Hoehn</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Un jeu avec les anachronismes et les allusions</strong></h4>
<p>À la fête assiste aussi une petite fille (blonde) de l’âge de Siegfried, Brünnhilde bien sûr, qui elle aussi fouillera dans le coffre à jouets pour en sortir un masque de loup – et on sait que Siegmund dira « Wolfe, der war mein Vater &#8211; Loup était mon père ». On voit que la lecture de <strong>Benedikt von Peter</strong> ne se soucie guère de chronologie et qu’elle ne fait qu’extrapoler cette querelle de famille qu’est <em>L’Or du Rhin</em> hors du temps et de l’espace. Elle joue des anachronismes, des anticipations, des allusions. Des espiègleries aussi. Après tout, ce prologue est aussi une manière d’<em>heroic fantasy</em> avant l’heure.</p>
<p>Wotan, qui au début apparaît comme un<em> Pater familias</em> envahissant et raconteur de contes fantastiques, se révèlera bientôt comme le roublard qu’il est, ne quittant jamais sa bouteille ni sa lance et toujours obsédé sexuel, d’où sa progéniture envahissante ; on le verra même disparaître sous la nappe de la table d’anniversaire en compagnie de trois femmes opulentes en robes à paillettes, dont on comprendra plus tard que ce sont les trois Nornes (du jamais vu, semble-t-il) et il en ressortira le pantalon sur ses chaussures. Admettons.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/tb_rheingold_gpringo_hoehn_068-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190546"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Wotan entre Siegmund et Fricka © Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Cette table toute en longueur sera un vaste plateau à tout faire. Quant au décor, il se réduit à une vaste carcasse de maison sur la gauche, qui sera le Walhalla, et à un arbre énorme à droite, où se balance pour l’heure une Brünnhilde adolescente. Tout au long de <em>Rheingold</em>, cette jeune Brünnhilde sera présente sur le plateau, assistant à tout l’imbroglio avec les Géants, à la bagarre avec Alberich, à son renoncement à l’amour, etc. Elle sera là aussi pour voir apparaître trois sirènes sous la forme de trois grandes marionnettes, soutenues chacune par trois manipulateurs, et un énorme crapaud (là aussi c’est une anticipation, puisque c’est bien plus tard qu’Alberich, grâce à son heaume magique, prendra l’aspect d’un batracien, mais de taille normale…)</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/tb_rheingold_gpringo_hoehn_119-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190547"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Michael Laurenz (Loge) © Hoehn</sub></figcaption></figure>


<h4><strong>Un son presque comme à Bayreuth</strong></h4>
<p>La salle du théâtre de Bâle n’a pas de fosse d’orchestre. C’est une salle de théâtre moderne, sans charme particulier, mais sonnant bien. On a donc imaginé de faire presque comme à Bayreuth, c’est-à-dire de mettre l’<strong>Orchestre symphonique de Bâle</strong> sous la scène, et son chef aussi, sans visibilité autre que par un système de vidéo. De même pour les chanteurs qui ne voient <strong>Jonathan Nott</strong> que par le truchement de cinq écrans. Ce n’est pas tout à fait la fosse de Bayreuth, le son arrive notamment par des grilles au milieu de la scène, mais on s’approche de l’effet diffus, fondu, mystérieux, voulu par Wagner, de sorte que soient privilégiés (c’est le cas) le jeu des acteurs et les mots du « poème ».</p>
<p>Acoustiquement l’effet est plus qu’intéressant. La scène des Filles du Rhin (toutes trois remarquables, chacune en longue robe noire sous sa « sirène » de tissu) est magnifique d’animation et de piquant sous la baguette rapide, nerveuse, acérée de Jonathan Nott. On ne perd rien de la richesse de couleur virtuose du début, de l’étagement des sonorités, avec ce son monophonique que désirait Wagner : au lieu de l’effet gauche-droite, horizontal en somme, que donne la fosse d’orchestre, on a ici un effet qu’on dira vertical, c’est-à-dire l’étagement des sonorités, de l’aigu des flûtes jusqu’à la profondeur tellurique des contrebasses et des trombones.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/tb_rheingold_gpringo_hoehn_056-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190544"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Le crapaud-Alberich et les Filles du Rhin © Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Cela ne rendra que plus déconcertant d’ailleurs le fait que la voix d’Alberich ne vienne pas de ce crapaud gigantesque, mais de quelque part en haut à gauche ; de même que sera un peu gênant le décalage entre la lenteur des déplacements des sirènes ondulant tout autour de la scène et la prestesse, le foisonnement bigarré, l’élan de la conception sonore de Jonathan Nott.</p>
<p>Point fort de cette production, outre les bifurcations, suggestions, décalages d’une lecture ironique du texte wagnérien : une direction d’acteurs extrêmement serrée. Une approche véritablement théâtrale. La géographie particulière de la salle, l’extrême proximité des chanteurs-acteurs et des spectateurs induit un jeu tout en détails, la moindre mimique d’un Wotan prenant une force&nbsp; et une épaisseur humaine singulière (ces Dieux sont décidément très humains). Et quand le jeu devient hyper-théâtral (celui de Loge, par exemple, puisque c’est l’esprit du rôle), le naturel des enfants suffit à rétablir la balance.</p>
<h4><strong>Un Wotan formidable</strong></h4>
<p>La distribution est dominée par la grande voix de <strong>Nathan Berg</strong>, Wotan formidable, d’une autorité et d’une projection considérables, de surcroît excellent dans la veulerie, la duplicité, la morale chancelante (et la cruauté) du personnage. Non seulement la voix a l’ampleur et la profondeur, mais il manie avec aisance la conversation en musique, phrasant et accentuant avec verve les arguties du bonhomme, dans la longue querelle avec Fricka (<strong>Solenn&rsquo; Lavanant Linke</strong>), qui chante remarquablement, mais dont la stature vocale n’a peut-être pas le côté Cosima du rôle.</p>
<p>(Ici, on ouvrira une parenthèse pour dire que le lendemain, comme on le verra, non seulement Nathan Berg éclairera Wotan de toute autre manière dans la <em>Walkyrie</em>, et enrichira encore le portrait, mais que Solenn&rsquo; Lavanant Linke, dans sa grande plaidoirie furibarde du deuxième acte, y montrera une puissance, une autorité, une implacabilité nouvelles).</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-full"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="684" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/nathan_berg_photo_ingo_hoehn-1024x684-1.jpeg" alt="" class="wp-image-190553"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Nathan Berg © Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Les deux géants sont étonnants : si Fafner a la corpulence d’un bâtisseur en chemise écossaise, Fasolt est un grand escogriffe en salopette aux longs cheveux filasses, plutôt maigrichon. En revanche <strong>Hubert Kowalczyk</strong> a une grande voix de baryton-basse, aux phrasés remarquables, qui rivalise avec celle, de grand format, de son associé Fafner, <strong>Runi Brattaberg</strong>. Il va sans dire que l’on n’essaie nullement par quelque artifice de les faire apparaître plus grands que la normale.</p>
<h4><strong>Sarcasmes et sournoiserie</strong></h4>
<p>Autre point fort d’une distribution décidément très homogène, le Loge de haut vol de <strong>Michael Laurenz</strong> : coiffure peroxydée, costume beurre frais, il est un parfait rusé, intrigant, sarcastique, hyperactif, âme damnée de roman populaire, sournois et manipulateur. Ses glapissements pour convaincre Wotan de descendre au Nibelung reprendre l’or à Alberich sont particulièrement réjouissants. Ténor de caractère, il chantera dans peu de jours Mime à Vienne. Ici, Mime, excellent lui aussi, c’est <strong>Karl-Heinz Brandt</strong>, et dans les quelques répliques qu’il a en surgissant du Nibelung, avec ses airs de vieil intellectuel craintif et malmené par Alberich, il dessine une silhouette touchante (ce qui fait regretter de ne pas pouvoir être présent pour le premier acte de Siegfried et le voir dans la scène de la forge).</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/bb068b56bf1103f496276b3320be95653e5094df_773209228-1-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-190555"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>Brünnhilde et les personnages du petit théâtre © Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Non moins remarquables, le ténor lyrique clair et très projeté de Froh (<strong>Ronan Caillet</strong>) et le baryton très chaud de Donner (<strong>Michael Borth</strong>) dont les « Héda ! Hédo ! » lors de l’entrée au Walhalla seront retentissants. Très amusante, disons-le au passage, cette entrée solennelle (et un peu grotesque) sur un pont de chaises de cuisine alignées, toute la famille (dysfonctionnelle) des Dieux s’abritant sous des parapluies noirs…<br />Autres idées réjouissantes de cette mise en scène joueuse : la tête de dragon et sa queue (dans une esthétique de dragon chinois) surgissant furtivement du rideau, comme une concession à l’imagerie wagnérienne d’autrefois, ou l’évocation du Nibelheim, Wotan fracassant le plancher de scène à grands coups du marteau de Donner (marteau avec lequel Fafner trucidera Fasolt, première victime de la folie de l’or).<br />Quant à cet or, venu d’un Nibelheim qui restera souterrain, ce sera un amoncellement de plats, de ciboires, de moules à gâteaux, de candélabres, dont on recouvrira le corps de la pauvre Freia en échange de sa liberté…</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="682" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/tb_rheingold_gpringo_hoehn_149-1024x682.jpg" alt="" class="wp-image-190548"/><figcaption class="wp-element-caption"><sub>La vaisselle d&rsquo;or © Hoehn</sub></figcaption></figure>


<p>Au total, c’est une grande réussite que de concilier le côté théâtre contemporain, volontairement un peu <em>cheap</em> et au second degré, et par exemple l’amertume sublime, la défaite humiliée d’Alberich, dont <strong>Andrew Murphy</strong>, qui n’a peut-être pas toute la noirceur qu’il faudrait pour le personnage, mais qui a la qualité d’avoir une voix proche de celle de Wotan, fait bien ressortir, derrière la cupidité et le désir de pouvoir (et surtout d’éternité) l’humanité profonde.</p>
<p>Non moins touchante, l’apparition fragile, dans d’étranges oripeaux, de Erda, incarnée par <strong>Hanna Schwarz</strong>, dont la voix n’a rien perdu de son pouvoir d&rsquo;émotion, elle qui fut la Fricka de Chéreau, il y a cinquante ans…</p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/wagner-das-rheingold-bale/">WAGNER, Das Rheingold &#8211; Bâle</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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		<title>LULLY, Alceste</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/lully-alceste/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Tancrède Lahary]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 02 May 2025 04:00:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Si Alceste n’est que leur deuxième aventure dans ce nouveau genre qu’est la tragédie lyrique, le duo Lully/Quinault en propose déjà une forme d’aboutissement paradigmatique. Contrairement à Cadmus et Hermione qui relevait davantage de la pièce mythologique à machine, Alceste est sans conteste une tragédie. La musique, le livret, la danse et le chœur &#8211; &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Si <em>Alceste</em> n’est que leur deuxième aventure dans ce nouveau genre qu’est la tragédie lyrique, le duo Lully/Quinault en propose déjà une forme d’aboutissement paradigmatique. Contrairement à <em>Cadmus et Hermione</em> qui relevait davantage de la pièce mythologique à machine, <em>Alceste</em> est sans conteste une tragédie. La musique, le livret, la danse et le chœur &#8211; tout converge vers le modèle antique. Mais la pièce se démarque toutefois singulièrement de la tragédie classique, version Racine ou Corneille, par son étonnant mélange des registres, notamment comique, qui emprunte à l’opéra italien et qui n’aura pas de postérité particulière.</p>
<p><strong>Stéphane Fuget</strong> et son ensemble <strong>Les Epopées</strong> s’emparent à pleine main de la pluralité des tons et ce de manière hyperbolique, procurant l’émotion immédiate et continue de l’auditeur. Le chef insuffle une énergie permanente à l’opus, sans sacrifier ni aux nuances ni à la précision, aboutissant à un rendu aussi équilibré qu’expressif. Le travail du continuo est fin, élégant, subtil. La capacité de Stéphane Fuget à ménager dynamisme et respiration est épatante et contribue directement à la beauté de cet enregistrement. Tous les choix de tempo sont travaillés et judicieux et les inflexions de registres coexistent avec une homogénéité étonnante : le comique, le tragique, le martial, le champêtre – le tout s’assemble dans un tableau entièrement maîtrisé. « Ô dieux, quel spectacle funeste » étire le temps comme jamais pour faire naître le sentiment du tragique, « Alceste est morte » impose une gravité bouleversante tandis que le duo entre Alceste et Admète dans « Pour une si belle victoire » est proprement déchirant, par un jeu raffiné de volume, de tempo et de crescendo.</p>
<p>Le plateau vocal réuni autour du chef est d’excellente facture. Sans surprise, <strong>Véronique Gens</strong> est une Alceste majestueuse. La grâce, l’intelligence de l’émission, la finesse des aigus, très souvent pianissimi, lui permettent d’incarner l’héroïne tragique par excellence, traversée non seulement par la tristesse, mais également l’impuissance, le sens du sacrifice, le désespoir, le regret, l’abnégation…La richesse de l’interprétation constitue une des forces indéniables de cet enregistrement. <strong>Cyril Auvity</strong> déploie toute la vaillance escomptée du héros : la douceur des aigus, le phrasé résolument funeste et la beauté du timbre en font un Admète idéal. Le ténor est poignant lorsqu’il se borne à simplement <em>chuchoter</em> « Alceste est morte ». <strong>Nathan Berg</strong> prête une voix sombre et enveloppante, aux accents parfois caverneux, au personnage d’Alcide. Il restitue toute la complexité du personnage qui, dans le schéma narratif, joue le rôle de l’antagoniste, mais sans aucune méchanceté.</p>
<p>En Céphise, comme en nymphe des tuileries, <strong>Camille Poul</strong> offre un timbre brillant et lumineux, aux accents aussi percutants dans le registre tragique que dans le registre comique. La basse veloutée de <strong>Geoffroy Buffière</strong> le sert autant en Cléante qu’en Straton, tandis que <strong>Guilhem Worms</strong> est un Lycomède royal à la voix chaude et solennelle. <strong>Léo Vermot-Desroches</strong> fait montre d’une superbe technique baroque, tout en noblesse et en élégance. Les nymphes de <strong>Cécile Achille</strong> sont aériennes : « Le héros que j’attends » ouvre l’opéra sur une note expressive qui donne le ton pour toute la suite. <strong>Juliette Mey</strong> et <strong>Claire Lefilliâtre</strong> se distinguent par un phrasé cristallin qui flatte particulièrement l’oreille. Le chœur de l’Opéra Royal convainc dans tous les tons, grâce à une technique et une diction sans faille. Le lamento du chœur durant « Alceste est morte » est assurément l’un des sommets de cet enregistrement qui s’impose, avec évidence, aux côtés de la version de Christophe Rousset, comme une nouvelle référence.</p>
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		<title>GOUNOD, Roméo et Juliette – New-York (Streaming)</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/gounod-romeo-et-juliette-new-york-streaming/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Christian Peter]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 25 Mar 2024 06:25:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Ce samedi 23 mars, le Metropolitan Opera proposait dans les cinémas Roméo et Juliette dans la production de Bartlett Sher créée fin 2016 et déjà retransmise en janvier 2017 avec Vittorio Grigolo et Diana Damrau. Cette fois, c’est au tour de Benjamin Bernheim et Nadine Sierra d’incarner les amants maudits au sein d’une distribution entièrement &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Ce samedi 23 mars, le Metropolitan Opera proposait dans les cinémas <em>Roméo et Juliette</em> dans la production de <strong>Bartlett Sher</strong> créée fin 2016 et déjà retransmise en janvier 2017 avec Vittorio Grigolo et Diana Damrau. Cette fois, c’est au tour de <strong>Benjamin Bernheim</strong> et <strong>Nadine</strong> <strong>Sierra</strong> d’incarner les amants maudits au sein d’une distribution entièrement renouvelée. Loin des places ensoleillées de Vérone, le décor unique imaginé par <strong>Michael Yeargan</strong> est constitué de gigantesques façades de couleur sombre, ornées de colonnades et de balcons qui encadrent un espace rectangulaire, tour à tour salle de bal, jardin de Juliette, place de marché, chambre à coucher ou tombeau. Au quatrième acte, le lit nuptial est figuré par un gigantesque drap disposé sur le terre-plein central et au cinquième, quelques tombes alignées figurent la crypte des Capulet. Ce décor monumental crée une atmosphère oppressante dans la salle du Met à laquelle échappent en partie les spectateurs des cinémas puisque les caméras se concentrent davantage sur les mouvements des personnages et leurs expressions que sur les plans d’ensemble. L’action est transposée au dix-huitième siècle comme en témoignent les beaux costumes de <strong>Catherine Zuber</strong>, en particulier les somptueuses tenues que porte Juliette. La direction d’acteurs est particulièrement soignée, au deuxième acte par exemple, le duo entre Roméo et Juliette est traité comme un jeu de cache-cache entre adolescents. Remarquablement réglés par <strong>B. H. Barry</strong>, les duels du troisième acte, aussi réalistes que spectaculaires, paraissent tout droit issus d’un film de cape et d’épée.</p>


<figure class="wp-block-image size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/Romeo-Juliette-©-Marty-Sohl.-Met-Opera-9-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-158850"/><figcaption class="wp-element-caption">Roméo et Juliette © Marty Sohl. Met Opera</figcaption></figure>


<p>La distribution est globalement d’un niveau élevé. Si le duc de Vérone de <strong>Richard Bernstein</strong> a paru quelque peu falot, <strong>Thomas Capobianco</strong> et <strong>Jeongcheol Cha</strong>, respectivement Benvolio et Gregorio, se sont montrés pleinement crédibles dans leurs rôles ainsi que <strong>Daniel Rich</strong>, Pâris déplaisant à souhait. <strong>Eve Gigliotti</strong> campe une Gertrude truculente avec une voix ronde et cuivrée. En revanche le vétéran <strong>Nathan Berg</strong> n’est plus que l’ombre de lui-même. Avec son timbre émacié, Il incarne un comte Capulet vieilli prématurément. <strong>Will Liverman</strong> possède une voix riche et sonore, sa ballade de « la reine Mab » lui a valu un franc succès de même que la scène sa mort, sobre et émouvante. Très à son aise sur le plateau lors de ses deux duels, <strong>Frederick Ballentine</strong> manie l’épée avec dextérité. Son Tybalt agressif est servi par une voix sonore et bien projetée. Le page espiègle et facétieux de <strong>Samantha Hankey</strong> n’est pas dépourvu de charme, son air « Que fais-tu blanche tourterelle » chanté avec grâce et une pointe d’humour était tout à fait convaincant malgré un suraigu légèrement acide. <strong>Alfred Walker</strong> possède un timbre sombre et un registre grave profond, néanmoins son Frère Laurent débonnaire a paru quelque peu en retrait.</p>
<p><strong>Nadine Sierra</strong> se trouve désormais à l’apogée de sa carrière comme en témoignait sa récente Violetta à Paris. L’ampleur de ses moyens, ses aigus glorieux, sa ligne de chant nuancée et sa diction superlative font d&rsquo;elle une Juliette de grande classe. D’aucuns pourraient trouver sa voix un peu trop opulente à l’acte un pour évoquer une jeune fille à son premier bal mais on ne se plaindra pas que la mariée soit trop belle. Son air du poison, incarné avec une émotion et un engagement spectaculaires, lui a valu une interminable ovation de la part du public. Enfin, son duo final poignant aura arraché des larmes à plus d’un spectateur. <strong>Benjamin Bernheim</strong> réitère à trente ans d’intervalle le miracle de Roberto Alagna. Son Roméo se hisse d’emblée parmi les plus grands titulaires du rôle. On ne sait qu’admirer le plus, l’élégance de son phrasé, la perfection de sa diction, la suavité caressante de son timbre, les nuances dont il parsème sa ligne de chant ou son engagement dramatique hallucinant. Sa voix se marie idéalement avec celle de Nadine Sierra au point que leurs duos aux affects contrastés comptent parmi les plus grands moments de la soirée. Soulignons également la belle prestation des chœurs préparés par Donald Palumbo.</p>
<p>Au pupitre <strong>Yannick Nézet-Séguin</strong>, très à l’aise dans ce répertoire dont il maîtrise parfaitement le style, offre une direction grandiose tant dans les pages dramatiques comme le final de l’acte trois, que dans les scènes purement élégiaques comme le duo qui ouvre le quatrième acte.</p>
<p>Le samedi 20 avril, le Metropolitan Opera retransmettra dans les cinémas du réseau Pathé Live <em>La Rondine</em> avec Angel Blue et Jonathan Tetelman.   </p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/gounod-romeo-et-juliette-new-york-streaming/">GOUNOD, Roméo et Juliette – New-York (Streaming)</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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		<title>STRAUSS, Die Frau ohne Schatten &#8211; Baden-Baden</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/strauss-die-frau-ohne-schatten-baden-baden/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Catherine Jordy]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 05 Apr 2023 13:21:20 +0000</pubDate>
				<guid isPermaLink="false">https://www.forumopera.com/?post_type=spectacle&#038;p=128397</guid>

					<description><![CDATA[<p>Le Festival de Pâques, l’un des points d’orgue de la programmation du Festspielhaus de Baden-Baden, correspond cette année aux 25 ans de l’Institution et de l’immense salle aux 2500 places. Pour fêter l’anniversaire dignement, c’est un opéra hors normes qu’il fallait et on comprend aisément le choix de Die Frau ohne Schatten, opulent et fastueux &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[Le Festival de Pâques, l’un des points d’orgue de la programmation du Festspielhaus de Baden-Baden, correspond cette année aux 25 ans de l’Institution et de l’<a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/actu/baden-baden">immense salle</a> aux 2500 places. Pour fêter l’anniversaire dignement, c’est un opéra hors normes qu’il fallait et on comprend aisément le choix de <em>Die Frau ohne Schatten</em>, opulent et fastueux chef-d&rsquo;œuvre s’il en est, qui nécessite cinq voix d’exception, un orchestre hors pair et d’amples moyens. Pour la première du spectacle, l’impatience fébrile des mélomanes présents bien avant les premières mesures était palpable et un contentement manifeste à l’issue d’un spectacle ovationné avec ferveur se voyait sur les visages lumineux et comblés. Il est fort à parier que l’on se souviendra longtemps de la fête sonore vécue dans la ville thermale ; en revanche, il n’est pas si sûr que la vision de <strong>Lydia Steier</strong>, qui avait déjà abordé <em><a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/spectacle/salome-paris-bastille-du-sang-du-sexe-et-une-grande-salome/">Salomé</a> </em>à Paris et <em>Le Chevalier à la rose</em> à Lucerne, puisse figurer parmi les mises en scène de référence de l’œuvre.

La metteuse en scène américaine a choisi de rajouter un personnage fondamental, celui d’une toute jeune fille dont on perçoit le rêve (mention spéciale à la jeune interprète <strong>Vivien Hartert</strong>). L’action se situe dans le dortoir d’un couvent où l’héroïne et ses compagnes sont surveillées par des nonnes en cornettes. Dans des locaux sinistres à peine agrémentés d’une reproduction de la <em>Madone Litta</em> de Léonard de Vinci, la jeune héroïne a peut-être perdu son enfant ou a accouché, on ne sait trop, mais l’ambiance évoque l’univers du terrible film <em>The Magdalene Sisters</em>. Le monde de l’Empereur, le terrain de chasse où il a capturé une gazelle (magnifique costume de <strong>Katharina Schlipf</strong>), transformée en femme et devenue Impératrice, ressemble à une grande scène vide surmontée d’un escalier tout droit sorti d’une comédie musicale de Broadway. Lydia Steier assume avoir voulu s’adresser aussi bien aux fins connaisseurs qu’aux néophytes, dans une démarche très « <em>Entertainment</em> ». Le couple impérial esquisse ainsi des pas de danse dans une lignée hollywoodienne ou fellinienne, à la façon de Fred et Ginger au Lido. Le faucon porte d’ailleurs l’un de ces costumes. Quant à l’univers du teinturier et de son épouse, il est littéralement ancré dans les obsessions de l’intrigue : le manque d’enfants. Ainsi, une sorte de boutique-usine très années cinquante rose layette nous met en présence de manutentionnaires qui fabriquent des bébés dont on n’arrive pas très bien à comprendre s’il s’agit de petits baigneurs, de poupées, d’embryons ou de vrais enfants, que des couples viennent acheter et récupérer emballés dans du nylon, tout en s’extasiant devant leur acquisition comme s’il s’agissait de vrais poupons. Le spectateur peut demeurer dubitatif et se demander où veut vraiment en venir Lydia Steier : condamne-t-elle le trafic de bébés, l’emprise, voire l’esclavage, l’idée qu’une femme ne peut être entière si elle n’a pas enfanté ? Sans doute un peu tout ça. Mais les questions que suscitent ces tableaux visuels aux télescopages parfois abscons encombrent l’esprit jusqu’à la perplexité et une certaine frustration de ne pas tout saisir, ce qui va jusqu’à potentiellement perturber l’écoute. Cela dit, l’ambition qui se traduit par des recherches et des trouvailles visuelles vivifiantes reste à saluer, même si on aurait aimé qu’elles collent davantage au propos. À cet égard, le travail sur les ombres et l’absence de celle de l’impératrice est à souligner, car très réussi.


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img loading="lazy" decoding="async" width="1024" height="535" class="wp-image-128405 aligncenter" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/Hartert_Heever_c-Martin-Sigmund7-1024x535.jpg" alt="" />
<figcaption class="wp-element-caption"><sup>Die Frau ohne Schatten © Martin Sigmund</sup></figcaption></figure>
<span style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5);font-weight: inherit">Si le plateau vocal est de haut vol, une voix se détache, absolument impériale, tout en déployant des trésors d’humanité, de délicatesse et de fraîcheur : il s’agit de celle d’</span><strong style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5)">Elza van den Heever</strong><span style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5);font-weight: inherit">, merveilleuse impératrice. L’autorité, la puissance et la précision de l’émission laissent pantois, quand les aigus transportent tant ils sont agiles et fluides jusqu’à l’évanescence. En nourrice maléfique et perfide, </span><strong style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5)">Michaela Schuster</strong><span style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5);font-weight: inherit"> s’impose d’abord par une présence scénique évidente mais aussi avec une noirceur de timbre où l’aigreur perverse alterne avec une douceur enamourée en présence de celle qu’elle vénère. </span><strong style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5)">Miina-Liisa Väreläschatten</strong><span style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5);font-weight: inherit">, en teinturière exaltée et maîtresse femme qui ne s’en laisse pas conter, alterne néanmoins autorité et puissance d’avion au décollage avec frémissements amoureux irrésistibles de sensualité câline. </span><strong style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5)">Clay Hilley</strong><span style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5);font-weight: inherit"> semble n’avoir pas plus de difficultés avec le répertoire de Strauss qu’avec celui de Wagner. Vaillance, expressivité teintée de noblesse, le ténor est souverain. Le Barack de </span><strong style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5)">Wolfgang Koch</strong><span style="font-size: revert;color: var(--ast-global-color-3);background-color: var(--ast-global-color-5);font-weight: inherit">, largement célébré par le passé, s’impose toujours davantage, dans toute la palette de ses contradictions si humaines. Les duos, trios ou quatuors sont d’une ductilité et d’une beauté à ravir. Les chœurs et voix de l’au-delà magnifient l’ensemble, quoique certaines interventions se font en coulisses et sont sonorisées, ce qui rend encore plus irréelle la qualité vocale générale.</span>

Mais les triomphateurs absolus de la soirée sont dans la fosse. <strong>Kirill Petrenko </strong>et les musiciens du <strong>Berliner Philharmoniker</strong> nous font apprécier la moindre note de l’immense partition de Strauss avec génie et opulence. Emportés dans une vague déferlante enivrante dont chaque gouttelette sonore scintille de tous ses feux, les spectateurs sont à la fois submergés et subtilement caressés de notes délicates et subtilement raffinées, sonorités encore magnifiées par les instruments de complément, dont l’harmonica de verre aussi limpide que luxuriant. Un pur enchantement.

Le Berliner Philharmoniker retournera à Salzbourg à partir du Festival de Pâques 2026 alors qu’il se produisait à Baden-Baden depuis 2013. Mais ce départ annoncé ne signifie pas la fin de la collaboration du prestigieux ensemble avec le Festspielhaus, qui continuera à l’accueillir régulièrement. En attendant, les musiciens animent le Festival de Pâques jusqu’au 10 avril prochain, une manifestation placée cette année sous le signe de la femme et de la musique à Vienne autour de 1900. On connaît du reste déjà le programme de l’Oster Festspiele Baden-Baden de l’an prochain : on reprend (presque) les mêmes pour un Pâques 2024 doté d’une <em>Elektra</em>, avec Kirill Petrenko et le Berliner, bien sûr, mais aussi Elza van den Heever, Michaela Schuster, Johan Keuter et Nina Stemme.<p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/strauss-die-frau-ohne-schatten-baden-baden/">STRAUSS, Die Frau ohne Schatten &#8211; Baden-Baden</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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		<title>Haute-contre ou contre-ténor ?</title>
		<link>https://www.forumopera.com/dossier/haute-contre-ou-contre-tenor-2/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 15 Aug 2022 07:39:02 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Lorsqu&#8217;au milieu du siècle passé Alfred Deller fait entendre ses célestes notes dans un registre aigu inouï pour un homme adulte, à la virilité intacte, le monde de la musique s&#8217;émerveille et redécouvre une pratique vocale longtemps oubliée. Les musicologues, les lyricomanes et les amateurs de chant choral s&#8217;interrogent alors sur la terminologie : peut-on &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Lorsqu&rsquo;au milieu du siècle passé Alfred Deller fait entendre ses célestes notes dans un registre aigu inouï pour un homme adulte, à la virilité intacte, le monde de la musique s&rsquo;émerveille et redécouvre une pratique vocale longtemps oubliée. Les musicologues, les lyricomanes et les amateurs de chant choral s&rsquo;interrogent alors sur la terminologie : peut-on simplement traduire le terme <em>countertenor</em> par « contre-ténor » ? N&rsquo;y aurait-il pas là une dérive franglaise, ignorant la notion de « haute-contre », un des fleurons de la musique baroque française ? Et que signifierait alors la pratique du <em>falsetto </em>? Voici plus de 20 ans que dans ces colonnes Bernard Schreuders a tenté de répondre à ces questions – et à bien d&rsquo;autres. Son article a été entièrement mis à jour et enrichi de nombreuses illustrations.</strong></p>
<hr />
<p><strong>1. Des mots et des catégories </strong></p>
<p>« (&#8230;) la connaissance de la valeur exacte des mots est peut-être la clé la plus importante de toutes les sciences. Aucune d&rsquo;entre elles n&rsquo;a une nomenclature aussi vicieuse que celle de la musique. »<br />
Framery, préface aux tomes consacrés à la musique dans <em>L&rsquo;encyclopédie méthodique </em>(1791).</p>
<p>Nous connaissons tous des chanteurs qui échappent aux catégories : celles-ci ont leur utilité, mais elles sont incapables de rendre compte de la diversité des voix. D&rsquo;abord, les tessitures vocales – l&rsquo;étendue que la voix couvre avec le plus de facilité – se chevauchent partiellement et c&rsquo;est avant tout l&rsquo;étendue totale (l&rsquo;ambitus) ainsi que le timbre qui permettent de différencier un ténor d&rsquo;un baryton. Par ailleurs, certaines voix recouvrent parfaitement deux tessitures : le mezzo et le soprano, par exemple ; d&rsquo;autres se situent entre deux tessitures, comme le baryton-basse ; il en est aussi qui ont la tessiture du soprano et le timbre, les couleurs du mezzo, etc. De toute façon, le timbre ou plus globalement le grain d&rsquo;une voix, sa corporalité (« le corps dans la voix qui chante » disait Roland Barthes), sont façonnés par notre subjectivité, à grands renforts d&rsquo;épithètes et de métaphores. Leur perception est trop complexe pour que nous les enfermions dans des catégories définitives. Il va sans dire que la prudence s&rsquo;impose davantage encore lorsque nous abordons le passé.</p>
<p>La classification des voix et la tessiture des chanteurs, la technique vocale demeurent largement étrangères aux préoccupations des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles. D&rsquo;ailleurs, les voix médianes – le baryton et le mezzo-soprano – ne seront identifiées et prises en compte que dans le dernier quart du XVIII<sup>e</sup> siècle<sup>1</sup>. C&rsquo;est la prononciation, la pureté de l&rsquo;intonation et l&rsquo;art des ornements qui priment dans les traités de chant et les commentaires de l&rsquo;époque.</p>
<p>Autant dire qu&rsquo;il est parfois difficile, voire impossible, de déterminer la catégorie vocale d&rsquo;un interprète mort il y a trois siècles. La partition et la catégorie dans laquelle le chanteur est rangé ne suffisent pas. Prenons le rôle-titre de l&rsquo;<em>Orfeo </em>de Monteverdi (si <em>b </em>2 – fa # 3) : même en tenant compte du diapason en vigueur alors dans l’Italie du Nord  (La = minimum 466 hrz), au moins un demi-ton supérieur au diapason actuel (La= 440 hrz), le rôle peut être chanté par un ténor ou par un baryton. Lorsqu’en 1998, René Jacobs dirigeit la production mise en scène par Trisha Brown, Carlo Allemano (ténor) alternait avec Simon Keenlyside (baryton). Le créateur du rôle, Francesco Rasi était appelé « ténor » à l&rsquo;époque, mais quelle réalité recouvrait exactement ce mot ? Ses contemporains, le mécène et musicographe Vincenzo Giustiniani (<em>Discorso sopra la musica</em>) et le compositeur Severo Bonini (<em>Discorse e regole</em>), louaient la facilité avec laquelle le chanteur réalisait des ornements et des diminutions brillantes tant dans le registre du ténor que dans celui de la basse. A tessiture égale, ne pouvait-il pas être aussi bien un baryton léger qu&rsquo;un ténor grave ? Au XVII<sup>e</sup> siècle, les tessitures de la plupart des rôles d&rsquo;opéra étaient réduites. Ainsi les rôles de soprano n&rsquo;excédaient pratiquement jamais le sol 4, ils peuvent donc être chantés par un soprano ou un mezzo-soprano ; mais qui les chantait, à l&rsquo;époque ? Emiliano-Gonzalez Toro émet l’hypothèse que Rasi était un baryténor, un type vocal intermédiaire entre le baryton et le ténor, auquel il s’identifie et dont Furio Zanasi offre également un bel exemple.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/PPbl9TSs43Y" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 1<em> :</em> Claudio Monteverdi, « Possente spirto » (<em>Orfeo</em>) –Ensemble I Gemelli, Emiliano Gonzalez-Toro, ténor et dir.</p>
<p><strong>2. Du <em>tenoriste </em>au <em>t</em></strong><em>énor</em></p>
<p>La terminologie vocale trouve son origine, bien avant les débuts de l&rsquo;opéra, dans le développement de la polyphonie. Ce n&rsquo;est que par glissements successifs que les mots <em>taille </em>et <em>haute-contre</em>, abandonnés tardivement au profit du mot <i>ténor </i> par désigner la voix d&rsquo;homme aiguë et le chanteur qui la possède.</p>
<p>Au début du XIII<sup>e</sup> siècle, Johannes de Garlandia (<em>De mensurabili musica</em>), distingue les deux lignes de la polyphonie : le <em>primus cantus</em> et le <em>secundus cantus</em>, la première étant appelée <em>tenor</em>, littéralement « celle qui porte », qui soutient le contrepoint et à laquelle est confié le « cantus firmus ». Le terme <em>tenor</em>, qui ne désigne encore qu&rsquo;une fonction, devient en français la <strong><em>teneur </em></strong>(1373).</p>
<p>A la fin du XIV<sup>e</sup> et au début du XV<sup>e</sup> siècles, les compositeurs prennent l&rsquo;habitude d&rsquo;ajouter une troisième partie, « contre », c&rsquo;est-à-dire à côté du <em>tenor</em>, le <em>contra-tenor </em>(<em>contre-teneur</em>), qui évolue dans la même tessiture que le <em>tenor. </em></p>
<p>Dans la seconde moitié́ du XV<sup>e</sup> siècle, le développement d&rsquo;une écriture à quatre voix provoque la subdivision du <em>contra-tenor</em>, dont la tessiture ne se confond plus avec celle du <em>tenor</em> : le <em>contra(-)tenor bassus </em>(abrégé en <em>bassus</em>) est désormais la partie la plus grave de la polyphonie tandis que le <em>contra(-)tenor altus </em>(abrégé en <em>contra(-)tenor </em>cf. haute-contre) oscille entre la tessiture du <em>tenor</em> et une tessiture plus aiguë, qui deviendra celle du <em>(contr)alto</em>, de la <em>haute-contre</em>, du <em>countertenor </em>ou de l&rsquo;<em>alt(us) </em>allemand. C&rsquo;est à cette époque que le mot <em>tenor </em>et son doublon français, <em>teneur</em>, en viennent à désigner une tessiture <em> </em>plus ou moins précise.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter" src="/sites/default/files/traite_de_danse_de_thoinot_arbeau.jpeg" alt="" width="458" height="645" /><br />
Illustration 2 : Exemple de partition à quatre voix</p>
<p>Durant le XV<sup>e</sup> siècle, l&rsquo;interprète virtuose des parties de <em>tenor</em> et de « contratenor » est appelé <strong><em>tenoriste </em></strong>(<em>tenorista </em>en italien). Avec la généralisation de l&rsquo;écriture à quatre voix, le vocabulaire se précise : <em>tenorista basso</em>, <em>controriste</em>, concurrencé par <em>contro alto </em>(issu de <em>contro-tenore alto</em>), etc. En italien, le vocable <em>tenoriste </em>tend à disparaître, remplacé par <em>tenore</em>. La forme <strong><em>ténor </em></strong>est bien sûr un calque de l&rsquo;italien (1444), employé d&rsquo;abord au sens de « concert », d&rsquo;« harmonie », puis pour désigner la partie de la polyphonie et la tessiture qui lui correspond. Cependant, son emploi est rare et il est rapidement supplanté par le mot <em>taille </em>– Richelet (<em>Dictionnaire de la langue </em>française, 1680) le considère même comme vieux ! Ce n&rsquo;est qu&rsquo;à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et surtout dans la première moitié du XIX<sup>e</sup> siècle que son usage se répandra et qu&rsquo;il éclipsera, à son tour, le mot <strong><em>taille</em></strong>. La <em>teneur </em>est, elle aussi, rapidement concurrencée par la <em>taille </em>et tombe en désuétude au XVII<sup>e</sup> siècle. C&rsquo;est au gré d&rsquo;une évolution assez mystérieuse, que le terme <em>taille </em>est devenu synonyme de <em>teneur </em>au début du XVI<sup>e</sup> siècle. Son emploi, dans cette acception, se généralise aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, et, par métonymie, le mot en arrive à désigner l&rsquo;instrument ou la voix qui évolue dans cette tessiture.</p>
<p>Alors que la <em>taille</em>, parfois qualifiée de « naturelle », désigne un ténor plutôt grave (mi 2-sol 3), la <strong><em>haute-taille </em></strong>est tantôt synonyme de <em>haute-contre</em>, c&rsquo;est-à-dire de ténor aigu, par opposition à la <em>taille</em>, tantôt synonyme de <em>taille</em>, lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;oppose à la <em>basse-taille</em>, tout comme la <em>haute-contre </em>s&rsquo;oppose à la <em>basse-contre</em>. La musique française distingue deux variétés de basse : <em>la basse-taille </em>tout d&rsquo;abord, définie par Rousseau comme « la partie [qui] tient le milieu entre la taille et la basse », équivalent, selon Brossard, de <em>concordant </em>et de l&rsquo;italien <em>baritono</em>, et qui correspond à la <em>basse chantante </em>(proche du baryton-basse en tessiture) ou au baryton, sa tessiture variant d&rsquo;une œuvre à l&rsquo;autre. La <em>basse-contre </em>désigne, sans équivoque possible, la <em>basse profonde</em>, la plus grave des parties dans la polyphonie, celle qui côtoie les contrebasses à la Chapelle Royale.</p>
<p><strong>3. Du <em>heldentenor </em>au <em>tenorino</em></strong></p>
<p>« Et il se trouve que c&rsquo;est le jeune homme du printemps dernier, un peu grandi, et de qui l&rsquo;organe de ténorino a mué dans ce court intervalle en un velouté, clair et chaud baryton. »<br />
Verlaine</p>
<p>L&rsquo;émergence du terme <em>ténor </em>à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle ne laissait guère présager l&rsquo;inflation d&rsquo;épithètes et de nuances dont la langue allait s&rsquo;enrichir – ou s&rsquo;encombrer – durant le XIX<sup>e</sup> siècle ! L&rsquo;internationalisation du monde de l&rsquo;opéra et la diversification des styles vont motiver l&rsquo;élaboration d&rsquo;une véritable typologie des voix. Les chanteurs vont se classer selon leurs dispositions vocales et dramatiques, propres à rencontrer les exigences de certains rôles plutôt que d&rsquo;autres.</p>
<p>Préparé par l&rsquo;<em>opera buffa </em>et consacré par le romantisme, l&rsquo;avènement du héros ténorisant est implacable. Rossini et Bellini font leur deuil du <em>belcanto </em>et de ses plus brillants représentants, les castrats. Le ténor, nouveau <em>divo</em>, triomphe sans partage – ou presque – sur toutes les scènes du monde. Une terminologie sophistiquée, parfois confuse et d&rsquo;ailleurs âprement controversée, rend compte de la multitude des emplois et de la variété des styles d&rsquo;écriture dévolus au ténor. Aucune classification ne fait vraiment l&rsquo;unanimité, pas plus au XIX<sup>e</sup> siècle qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui ; certains ne seront pas d&rsquo;accord avec une définition, d&rsquo;autres avec un exemple, c&rsquo;est inévitable, seule la subjectivité y trouvera son compte. Les mots ont leur importance, mais l&rsquo;essentiel, à mon avis, réside ailleurs : dans l&rsquo;adéquation – ou plus exactement dans la manière dont chacun percevra l&rsquo;adéquation – stylistique, dramatique et musicale entre un interprète et un rôle, dans la qualité de sa performance. Les définitions qui suivent sont à prendre comme autant de propositions, elles n&rsquo;ont pas d&rsquo;autre prétention et je ne me risquerais pas à donner des exemples de chanteurs contemporains afin de les illustrer. Libre à vous d&rsquo;étiqueter vos artistes préférés&#8230;</p>
<p>La première catégorie est la plus touffue (accrochez-vous !) : le <em>ténor léger</em>, le plus aigu des ténors, alliant souplesse et clarté, peut avoir une certaine puissance (Gerald dans <em>Lakmé</em>),</p>
<pre><img loading="lazy" decoding="async" class="aligncenter" src="/sites/default/files/jean-alexandre-talazac_large.jpeg" alt="" width="335" height="440" />
Illustration 3 : Jean-Alexandre Talazac, créateur de Gerald dans Lakmé © Palazzetto Bru Zane / fonds Leduc</pre>
<p>il est proche du <em>tenore di grazia</em>, variante du ténor lyrique dans les opéras de Rossini et de ses contemporains (Lindoro dans <em>L&rsquo;Italienne à Alger</em>, Percy dans <em>Anna Bolena</em>) et dont le <em>ténor bouffe </em>n&rsquo;est qu&rsquo;un emploi particulier, très exigeant quant au jeu scénique, mais pas nécessairement comique (Mime dans <em>Siegfried</em>, Goro dans <em>Madama Butterfly</em>), contrairement au <em>ténor trial </em>(du nom d&rsquo;un chanteur d&rsquo;opéra-comique), ténor nasal et à la projection réduite utilisé dans l&rsquo;opéra français (Cochenille, Frantz dans <em>Les Contes d&rsquo;Hoffmann</em>, Schmidt dans <em>Werther</em>). Enfin, le ténor <em>(contr)altino </em>est la forme la plus rare du ténor léger, puisqu&rsquo;il atteint des notes extrêmement aigües sans recourir au fausset (paradoxalement, l&rsquo;Astrologue du <em>Coq d&rsquo;Or </em>de Rimsky-Korsakov, est souvent cité comme exemple alors que le compositeur requiert le fausset !), mais le terme était aussi utilisé pour décrire la voix très étendue de Giovanni Davide, ténor rossinien qui montait, en fausset, jusqu&rsquo;au contre-fa et même jusqu&rsquo;au contre-si bémol (si b 4).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Giovanni David peint par Francesco Hayez © DR" src="/sites/default/files/giovanni_david_portrait_by_francesco_hayez.jpeg" alt="" width="728" height="1000" /><br />
Illustration 4 : Giovanni Davide en Alessandro dans <em>Gli arabi nelle Gallie </em>de Pacini, portrait réalisé  par Francesco Hayez</p>
<p>Le <em>ténor lyrique </em>est doté d&rsquo;un timbre plus riche que le ténor léger et d&rsquo;une voix plus puissante, mais ses rôles privilégient encore la beauté de la ligne de chant plutôt que la vérité dramatique (Almaviva dans <em>Il Barbiere di Siviglia</em>, Alfredo dans <em>La Traviata</em>, Werthe<em>r</em>), le <em>ténor de demi-caractère </em>(<em>di mezzo carattere</em>) occupant une position intermédiaire entre le ténor léger et le ténor lyrique. Le <em>ténor lirico-spinto </em>(Le Duc dans <em>Rigoletto</em>, Rodolfo dans <em>La Bohème</em>), que d&rsquo;aucuns appellent aussi <em>ténor lyrique-dramatique</em>, possède une voix essentiellement lyrique, mais large, puissante et incisive surtout dans les climax dramatiques (Don Alvaro dans <em>La Forza del destino</em>) ; le <em>fort-ténor</em>, <em>ténor dramatique</em>, <em>ténor noble </em>ou encore <em>tenore di forza</em>, plus puissant que le ténor lyrique, mais moins barytonant que le ténor héroïque, est requis pour les rôles les plus dramatiques de Donizetti et ceux du grand opéra français, certains l&rsquo;apparentent aussi au <em>lirico-spinto</em>. Le plus ample et le plus puissant des ténors, le <em>ténor héroïque </em>(Samson), appelé aussi <em>tenor robusto </em>(Manrico, Otello de Verdi) et dont l&rsquo;équivalent allemand est le <em>Heldentenor </em>wagnérien (Tristan, Siegfried), se caractérise par la plénitude, la rondeur et l&rsquo;égalité du timbre, jusque dans l&rsquo;aigu. Enfin les Italiens désignent par le terme <em>baritenore </em>(« ténor lourd »), un type de ténor grave dont la tessiture ne dépasse généralement pas le la 3, il se rencontre chez Rossini (Otello et Iago dans <em>Otello </em>) et chez Mayr. Diminutif de <em>tenore</em>, <em>tenorino </em>désigne un ténor très léger ou, péjorativement, une voix de ténor léger, faible et détimbrée, autrement dit un filet de voix !</p>
<p><strong>4. La haute-contre</strong><sup>2</sup></p>
<p><strong>4.1. L&rsquo;exception française </strong></p>
<p>« Castrato. Musicien qui chante le dessus. Hélas ! »<br />
<em>Dictionnaire de la musique</em> de Meude-Monpas (1787)</p>
<p>Alors que partout en Europe, l&rsquo;<em>opera seria </em>consacre le triomphe des castrats, la France choisit la voix de ténor pour incarner le héros de ses tragédies en musique. C&rsquo;est pour des raisons avant tout politiques et culturelles que les castrats sont exclus de l&rsquo;opéra français, ne nous leurrons pas : les motivations humanitaires ne s&rsquo;exprimeront que tardivement, avec les Lumières.</p>
<p>Invités par Mazarin avec d&rsquo;autres chanteurs italiens, quelques castrats se sont produits à Paris dans des ouvrages de Marazolli, Sacrati (<em>La Finta Pazza</em>), Rossi (<em>L&rsquo;Orfeo</em>) et Cavalli (<em>Egisto, Xerse, Ercole amante</em>). Dès 1645, lors de la production de <em>La Finta Pazza, </em>le public s&rsquo;émerveille en découvrant les machineries de Torelli, mais critique déjà̀ le travestissement et la distribution des rôles. Plus que la voix, c&rsquo;est la personne même du castrat qui dérange. Les compositeurs italiens privilégient les voix de <em>soprani </em>et <em>contralti</em>, voix de castrat ou de femme, plus brillantes et plus travaillées et le travestissement s&rsquo;inscrit dans une dramaturgie stylisée où le réalisme n&rsquo;a absolument pas sa place. L&rsquo;identification entre l&rsquo;interprète et le personnage ne repose absolument pas sur la ressemblance physique. Cependant, la majorité des Français semblent incapables d&rsquo;imaginer des conventions musico-dramatiques différentes de celles en vigueur dans la tragédie en musique. L&rsquo;<em>opera seria </em>paraît porter atteinte à leur conception du genre et de la sexualité. Cette apparente confusion des sexes les scandalise : c&rsquo;est comme si les hommes se sentaient outragés dans leur virilité et les femmes, ridiculisées.</p>
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<p>Illustration 5 <em>: </em>Luigi Rossi, « Lasciate Averno  » (<em>Orfeo</em>) – Eli McCormack (Orfeo), dir. Ingrid Matthews</p>
<p>A la mort de Mazarin, les chanteurs italiens sont congédiés. Le <em>belcanto </em>n&rsquo;aura pas sa place dans la tragédie en musique, conçue par Louis XIV et Lully comme un art français et un acte politique fondateur. Une soixantaine de castrats seront importés, en plusieurs vagues, mais pour chanter les dessus à la Chapelle royale, sous les règnes successifs de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Même Napoléon, qui a pourtant éradiqué la castration en Europe, engagera Crescentini pour sa Chapelle consulaire. Mais les castrats n&rsquo;apparaîtront jamais plus sur les scènes d&rsquo;opéra. C&rsquo;est à peine s&rsquo;ils feront des apparitions occasionnelles dans les chœurs, notamment dans ceux de <em>La Naissance d&rsquo;Osiris</em>, d&rsquo;<em>Anacréon </em>et de <em>Pygmalion </em>de Rameau. Antonio Bagniera (1638-1740) est la seule exception : Lully tire parti de sa voix angélique et de son physique enfantin (1m 20 !) pour le personnage de l&rsquo;<em>Amour </em>dans <em>Cadmus et Hermione </em>ou celui d&rsquo;un faune dans le prologue de <em>Bellérophon</em>. Choristes et solistes appréciés à la Chapelle royale (même si d&rsquo;aucuns aimeraient les voir remplacés par des femmes), les castrats profitent du succès croissant de la musique italienne au XVIII<sup>e</sup> siècle et apparaissent souvent aux Tuileries (Concert-Spirituel) ou dans des concerts privés. Par contre, Annibali, Albanese, Potenza – qui remporte un vif succès dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse – Savoi et Amantini ne se produisent pas à l&rsquo;Opéra et les vedettes de passage en France, comme Caffarelli ou Guadagni, doivent se contenter de quelques récitals.</p>
<p><strong>4.2. Le répertoire</strong></p>
<p>Dans l&rsquo;opéra français, la voix de ténor grave, appelée <em>taille </em>ou <em>taille naturelle </em>(mi 2 &#8211; sol 3) doit se contenter de rôles secondaires. Admetus dans <em>Alceste </em>et Thésée dans la tragédie éponyme de Lully sont les exceptions qui confirment la règle. Louis Cuvillier (mort en 1752), une des meilleures tailles de son temps, campe volontiers des personnages de vieilles femmes – il crée le rôle-titre des <em>Amours de Ragonde </em>de Mouret en 1742 – ou d&rsquo;impressionnantes allégories (une des Parques dans les superbes trios d&rsquo;<em>Hippolyte et Aricie </em>de Rameau). Cuvillier interpréta également la partie de Momus dans l&rsquo;opéra-comique de Rameau, <em>Platée</em>. En fait, le rôle se partage entre la tessiture de basse-taille (dans le prologue) et la tessiture de taille (le reste de l&rsquo;ouvrage), or, pour la reprise, Cuvillier chanta l&rsquo;intégralité du rôle, ce qui ne peut que nous inciter à relativiser la pertinence et la précision du vocabulaire.</p>
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<p>Illustration 6 : Jean-Philippe Rameau, Pluton, Second Trio des Parques (<em>Hippolyte et Aricie</em>) – Nathan Berg (Pluton), Christopher Josey (Première Parque), Mathieu Lécroart (Deuxième Parque), Bertrand Bontoux (Troisième Parque), Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>Nous sommes même parfois carrément induits en erreur par une nomenclature « vicieuse » (Framery) ou employée de manière tout à fait anarchique. Alors qu&rsquo;il est encore page à la Chapelle royale, Louis Augustin Richer (1740-1819) débute dès l&rsquo;âge de onze ans au Concert-Spirituel. Il s&rsquo;y produit régulièrement entre 1763 et 1780, notamment dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse. Or, en 1765, <em>Le Mercure de France </em>le présente en ces termes : « Superbe voix de taille [sic], Richer a conservé la faculté de chanter le dessus sans l&rsquo;aigreur du fausset, sans l&rsquo;aridité des voix conservées contre l&rsquo;ordre de la nature. » Une taille, soit un ténor, qui chante le dessus : avouez qu&rsquo; il y a de quoi perdre son français ! Quelle partie chantait-il dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse ? Celle d&rsquo;alto ou de soprano ? Un ténor aigu qui chante en voix mixte pourrait tenir la partie d&rsquo;alto, mais pas celle de soprano (jusqu&rsquo;au si b 4 !), sauf à user d&rsquo;un fausset particulièrement étendu, mais la chose est, esthétiquement, impensable en France (cf. <em>faussets </em>et <em>hautes-contre féminines</em>).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Atys, dans la production de W. Christie &amp; JM. Villégier  Pierre Grosbois" src="/sites/default/files/atys.jpeg" alt="" width="539" height="720" /><br />
Illustration 7 : Reprise en 2011 à l’Opéra-Comique de l’<em>Atys </em>légendaire du tandem Christie/Villégier (1987) © Pierre Grosbois</p>
<p>C&rsquo;est pour la voix de haute-contre (mi 2 &#8211; do 4/ré 4), déjà prisée dans les ballets et les airs de<br />
cour dès la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, que seront écrits la plupart des premiers rôles masculins, souvent caractérisés par la jeunesse et l&rsquo;héroïsme. Dans les ouvrages de Lully, d&rsquo;abord, les rôles-titres de plusieurs tragédies : <em>Atys </em>(1676), <em>Bellérophon </em>(1679), <em>Persée </em>(1682), <em>Phaéton </em>(1683), <em>Amadis </em>(1684), mais aussi Acis dans sa pastorale <em>Acis et Galatée </em>(1686), ainsi que les rôles d&rsquo;Alphée dans <em>Proserpine </em>(1680), Amour dans <em>Psyché </em>(1678) et Renaud dans <em>Armide </em>(1686).</p>
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<p>Illustration 8 :<em style="color: #666666; font-size: 0.8em; text-align: center;"> </em>Jean-Baptiste Lully, « Ô tranquille sommeil » (<em style="color: #666666; font-size: 0.8em; text-align: center;">Persée</em>) – Zachary Wilder, Ensemble Correspondance, dir. Sébastien Daucé</p>
<p>Principale haute-contre de la maison des Guises, Marc-Antoine Charpentier a composé de nombreuses pièces parmi les plus belles et les plus expressives jamais écrites pour cette voix : à côté des nobles et bouleversants <em>Airs sur les Stances du Cid </em>(1637), pour haute-contre et basse continue, le rôle d&rsquo;Orphée dans son opéra de chambre <em>La descente d&rsquo;Orphée aux Enfers </em>(1686-1687), David dans sa tragédie biblique <em>David et Jonathas </em>(1688) et Jason dans <em>Médée </em>(1693), son chef-d&rsquo;œuvre.</p>
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<p>Illustration 9 <em>: </em>Marc-Antoine Charpentier, « Percé jusques au fond du cœur  » (Airs sur les Stances du Cid) – Paul Agnew, Les Arts florissants, dir. William Christie</p>
<p>Les successeurs de Lully privilégient également la voix de haute-contre, notamment Desmarest (Enée dans <em>Didon</em>, 1693), Marin Marais (Ceix dans <em>Alcyone</em>, 1706), André Cardinal Destouches ( Agenor dans <em>Callirhoé</em>, 1712), ou Jean-Marie Leclair (Scylla dans <em>Scylla et Glaucus</em>, 1746). C&rsquo;est la voix extraordinaire de Jélyotte (cfr. Les artistes) qui inspire à Rameau ses plus grands rôles masculins : les rôles-titres dans <em>Hippolyte et Aricie </em>(1733), <em>Castor et Pollux </em>(1733/1754), <em>Dardanus </em>(1745) et <em>Zoroastre </em>(1756), mais aussi Abaris dans <em>Abaris ou les Boréades </em>(1764) alors que de nombreuses parties sont encore écrites pour haute-contre dans ses ballets et opéras-ballets : Valère, Don Carlos, Tacmas et Damon dans <em>Les Indes galantes </em>(1735) ; Momus, Thélème, Lycurgue et Mercure dans <em>Les Fêtes d&rsquo;Hébé ou les Talens liriques </em>(1739) ou le rôle-titre de <em>Pygmalion </em>(1748).</p>
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<p>Illustration 10 : Jean-Philippe Rameau, « Séjour de l’éternelle paix » (<em>Castor et Pollux</em>) – A nocte temporis, Reinoud Van Mechelen, haute-contre et direction</p>
<p>Gluck ne s&rsquo;y trompe pas : pour la création parisienne d&rsquo;<em>Orphée et Eurydice </em>(1774) il transpose le rôle-titre, écrit pour le contralto Guadagni, en tessiture de haute-contre et le confie à Joseph Legros, qui chantera aussi pour lui les rôles d&rsquo;Achille (<em>Iphigénie en Aulide</em>,1774), Renaud (<em>Armide</em>, 1777), Pylade (<em>Iphigénie en Tauride</em>, 1779) et Cynire (<em>Echo et Narcisse</em>, 1779).</p>
<p>La haute-contre tient aussi la deuxième voix dans les chœurs, beaucoup plus développés dans la musique de scène française que dans l&rsquo;opéra italien. On ne peut pas vraiment dire qu&rsquo;il chante la partie d&rsquo;alto car la voix féminine (dessus) est souvent subdivisée. La partie de chœur intermédiaire tenue par les hautes-contre évolue dans une tessiture similaire à celle des rôles solistes, mais son ambitus est une tierce, voire une quarte plus haut, ce qui donne à penser qu&rsquo;à l&rsquo;époque, la partie de haute-contre de chœur était assumée par de vrais ténors aigus, mais aussi par des falsettistes évoluant dans le bas de leur tessiture.</p>
<p>Cette particularité a souvent servi le propos des compositeurs : en témoignent l&rsquo;utilisation de chœurs d&rsquo;hommes (haute-contre, taille, basse) où la voix supérieure est très aiguë, donc forcée et nasale et constitue un artifice des scènes infernales (<em>Thésée </em>de Lully, acte III ; <em>Hippolyte et Aricie </em>de Rameau, acte II, etc.), mais aussi l&rsquo;utilisation dans le chœur féminin de hautes-contre travesties qui rendent les chœurs de prêtresses plus solennels.</p>
<p>Il est à noter, enfin, que cette tradition d&rsquo;une voix de ténor très aiguë dans les chœurs d&rsquo;opéra français a perduré jusqu&rsquo;au XIX<sup>e</sup> siècle. En effet, la plupart des compositeurs français, contrairement à leurs collègues européens, n&rsquo;écrivaient pas de partie d&rsquo;alto dans leurs chœurs d&rsquo;opéra, mais deux voix de soprano et deux voix de ténor, dont la plus aiguë se rapproche, dans sa tessiture, d&rsquo;une voix de haute-contre (c&rsquo;est particulièrement flagrant chez Gounod, Bizet et surtout Offenbach).</p>
<p><strong>4.3. Les artistes </strong></p>
<p>« La voix de ce divin chanteur [ Jélyotte ]<br />
Est tantôt un zéphir, qui vole dans la plaine,<br />
Et tantôt un volcan, qui part, enlève, entraîne,<br />
Et dispute de force avec l&rsquo;art de l&rsquo;auteur. »<br />
<em>Anecdotes dramatiques, </em>1775, article « Indes galantes »</p>
<p>Dans l&rsquo; « opéra » baroque français, il n&rsquo;y a pas de place pour les stars du chant : le vedettariat des artistes lyriques ne se développe vraiment qu&rsquo;avec Rossini, lorsque l&rsquo;<em>opera seria </em>jette ses derniers feux. La tragédie en musique exige avant tout de bons acteurs et même si Rameau enrichit la partie vocale, l&rsquo;esthétique du <em>belcanto </em>heurte les habitudes du public généralement réfractaire aux ouvrages italiens. Le chant reste subordonné au drame, au texte (cf. Défense et illustration de la langue française) et le public, qui s&rsquo;enthousiasme autant, sinon davantage, pour le spectacle des machines et pour les ballets, est dérangé par la vocalité débridée de l&rsquo;opéra italien.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/800px-jelyotte_by_coypel.jpg" alt="" width="800" height="928" /><br />
Illustration 11 : Pierre Jélyotte (1713-1797) dans le rôle de la nymphe Platée dans<em style="color: #3b3b3b; font-size: 14px;"> Platée ou Junon jalouse</em>, opéra-bouffe de Jean-Philippe Rameau (Portrait de Coypel vers 1745) © DR</p>
<p><strong>Dumesnil </strong>(mort vers 1715) fut sans doute la plus célèbre haute-contre du Grand Siècle. Remarqué par Lully alors qu&rsquo;il n&rsquo;était encore que marmiton chez l&rsquo;intendant de Montauban, il débuta à l&rsquo;Académie royale en créant le rôle de Triton dans <em>Isis </em>(1677). Son répertoire inclut de nombreuses créations du Florentin, d&rsquo;Amadis à Acis en passant par Médor dans <em>Roland</em>, mais aussi des œuvres de Charpentier (Jason dans <em>Médée</em>), de Campra (Octavio dans <em>L&rsquo;Europe Galante</em>), d&rsquo;André Cardinal Destouches (<em>Amadis </em>dans <em>Amadis de Grèce</em>), de Pascal Collasse (Pélée dans <em>Thétis et Pélée</em>) et Marin Marais (Bacchus dans <em>Arianne et Bacchus</em>). Partenaire habituel de Marthe [Marie] Le Rochois, qui créa les grandes héroïnes de la tragédie en musique, d&rsquo;Armide à Médée, Dumesnil était décrit comme une « haute-taille des plus hautes » (Parfaict, 1741).</p>
<p><strong>Antoine Boutelou </strong>(env. 1665-1740), particulièrement doué pour les emplois comiques, a fait carrière sous les règnes de Louis XIV et Louis XV, apparaissant entre autres dans des reprises du <em>Bourgeois Gentilhomme </em>du tandem Molière-Lully (1707/1729) et dans <em>Les Elémens </em>de Lalande et Destouches (1721). De sa voix, Jean de Laborde écrivait que « le son en était si plein, si beau et si touchant qu&rsquo;on ne pouvait l&rsquo;entendre sans en avoir l&rsquo;âme affectée » (<em>Essai sur la musique ancienne et moderne</em>, 1780), celle du Roi Soleil était bouleversée au point qu&rsquo;il ne pouvait retenir ses larmes.</p>
<p>Avant d&rsquo;être une grande haute-contre, <strong>Pierre de Jélyotte </strong>(1713-1797) fut surtout LE chanteur français le plus célèbre de son époque. Le trio exceptionnel qu&rsquo;il formait avec le dessus Marie Fel et la basse-taille Claude Chassé fut pour beaucoup dans le succès que devaient rencontrer les ouvrages de Rameau.</p>
<p>Jélyotte fit des débuts remarqués à l&rsquo;opéra dans <em>Dardanus </em>(1739), un drame que le compositeur remettra sur le métier cinq ans plus tard en destinant au rôle-titre un <em>lamento </em>(« Lieux funestes&#8230; ») que Marc Minkowski n&rsquo;hésite pas à considérer comme le « plus bel air de haute-contre jamais écrit ». C&rsquo;est probablement une des scènes de désespoir les plus sombres et les plus émouvantes de toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;opéra. Certes, le rôle de Castor (<em>Castor et Pollux</em>, 1737), lui aussi révisé en 1754, ou la redoutable ariette de <em>Zaïs </em>(1748) : « Règne, Amour », nous donnent une idée de l&rsquo;aisance et de la souplesse de la voix (fa #2- ré 4) ; en outre, ses contemporains décrivent un timbre argentin et ne tarissent pas d&rsquo;éloges sur la noblesse de son jeu, mais nous sommes malheureusement condamnés à imaginer, à rêver la singularité des accents, des inflexions qui ont inspiré Rameau. Dufort de Cheverny raconte que sa voix couvrait le chœur dans <em>Pygmalion </em>et que tout Paris se pressait pour l’entendre en Zoroastre s’exclamer, au milieu du tonnerre, « Ciel ! Thémire expire dans mes bras ».  C&rsquo;est dans une œuvre aujourd&rsquo;hui méconnue, mais qu&rsquo;il chanta dans son dialecte natal, la pastorale occitane <em>Daphnis et Alcimadure </em>de Mondonville (1754-5), que Jélyotte connut sans doute son plus grand succès. Il interprétait également des motets et chansons de sa composition qui, pour la plupart, ont disparu.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/HOn2PulYg1w" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 12 : Jean-Philippe Rameau, « Lieux funestes » (<em>Dardanus</em>) – John Mark Ainsley, Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski</p>
<p>Cadet de Jélyotte, <strong>François Poirier</strong> excellait dans le registre le plus aigu et tenait d’ailleurs la partie supérieure face à Jélyotte dans le duo pour hautes-contre « Charmant amour » de <em>La Princesse de Navarre </em>de Rameau. Parmi les trois <strong>frères Bêches</strong> (Pierre, Marc François et Jean-Louis), tous trois hautes-contre à la Chapelle royale, surtout connus aujourd’hui des historiens pour les mémoires rédigés par <strong>Marc François</strong> (1729), c’est ce dernier qui était manifestement le plus doué. Il se produisait également à Notre-Dame et au Concert Spirituel, ses apparitions soulevèrent l’enthousiasme du <em>Mercure de France </em>(septembre 1794) et il était alors, avec Jélyotte et Poirier, la haute-contre la plus appréciée.</p>
<p>Recruté par Francoeur et Rebel, <strong>Joseph Legros </strong>(1739-1793) fit ses débuts à l&rsquo;Académie royale en 1764, dans <em>Titon et l&rsquo;Aurore </em>de Mondonville et ne quittera cette maison qu&rsquo;à sa retraite, en 1784. Legros s&rsquo;est lui aussi illustré dans les tragédies de Rameau et a participé à plus d&rsquo;une trentaine de créations : les principaux opéras en français de Gluck, <em>Roland </em>(Medor, 1778), <em>Atys </em>(rôle-titre, 1780) et <em>Iphigénie en Tauride </em>(Pylade, 1781) de Piccini, <em>Renaud </em>de Sacchini (1783) constituant sa dernière prise de rôle. Il chantait également au Concert-Spirituel, qu&rsquo;il dirigea entre 1777 et 1790, offrant au public de nombreux airs italiens dont il devenait friand – lui-même s&rsquo;était facilement adapté au style italianisant de Philidor (Sandomir dans <em>Ermelinde</em>, 1767) –, mais aussi des œuvres de Haydn et Mozart.</p>
<p>4.4. <strong>Une tessiture problématique  </strong></p>
<p>« Les femmes semblent avoir décidé, on ne sait pourquoi, que la haute-contre doit être l&rsquo;amant favorisé, elles disent que c&rsquo;est la voix du cœur : des sons mâles et forts alarment sans doute leur délicatesse. »<br />
<em>Encyclopédie </em>de Diderot et D&rsquo;Alembert , article « basse-taille »</p>
<p>L&rsquo;interprétation du répertoire de haute-contre pose aujourd&rsquo;hui de réelles difficultés : les tessitures sont parfois très élevées – c&rsquo;est notamment le cas de David dans <em>David et Jonathas </em>de Charpentier<sup>3</sup> (d’abord confié à des contre-ténors) surtout de plusieurs rôles créés par Jélyotte (Castor, Platée, Pygmalion, Zoroastre) ou Legros (l<em>&lsquo;Orphée </em>de Gluck abonde en si 3, do et ré 4) – et requièrent des voix de ténor naturellement très aiguës, souples et agiles et en même temps suffisamment puissantes, sonores pour ne pas être couvertes dans les passages accompagnés par les chœurs ou l&rsquo;orchestre tout en demeurant compréhensibles<em>. </em></p>
<p><strong>4.4.1 Défense et illustration de la langue française</strong></p>
<p>« La liquidité de la voix, signe d&rsquo;une âme languie,<br />
avait été une fois pour toutes identifiée au stupre<br />
de Néron, dont les plaisirs modifiaient l&rsquo;élocution. »<br />
Père de Cressoles, <em>Vocationes Autumnales </em></p>
<p><em>Tragédie en musique </em>: l&rsquo;expression est transparente, elle ancre l&rsquo; « opéra français » dans le théâtre, qui connaît alors son apogée. Il est impossible de comprendre l&rsquo;esthétique française sans tenir compte de cette dimension fondamentale. La France entend rivaliser avec l&rsquo;opéra italien en offrant au monde un véritable théâtre musical dans lequel la musique et le chant sont au service du texte, ce qui doit en assurer la supériorité. L&rsquo;intelligibilité du texte est donc primordiale et le chant fleuri, voluptueux, brillant des Italiens est contraire au bon goût.</p>
<p>De la Renaissance à la Révolution, le chant français s&rsquo;inspire d&rsquo;un seul modèle : le théâtre parlé. Lecerf de la Viéville ne se trompe probablement pas lorsqu&rsquo;il affirme que le récitatif lullyste s&rsquo;inspire de la déclamation de la Champsmelé, célèbre actrice : les interprètes des premières tragédies de Lully travaillent la déclamation lyrique, mais ne sont pas entraînés par des professeurs de chant. Celui-ci est considéré comme une variante de la parole et les deux formes d&rsquo;expression sont envisagées sous l&rsquo;angle de la déclamation. Les ouvrages destinés aux chanteurs traitent essentiellement de règles rhétoriques, visent la perfection de l&rsquo;intonation et modèlent la vitesse de la déclamation sur le débit de la déclamation théâtrale. En fait, les arts du chant sont plutôt des traités de diction que des manuels de technique vocale.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/mllechampmesle.jpeg" alt="" width="1000" height="563" />Illustration 13<em> </em>: École française, La Champmeslé © DR</p>
<p>L&rsquo;âge classique est une période capitale dans l&rsquo;histoire de la langue. Une armée de théoriciens, de grammairiens et de linguistes avant l&rsquo;heure en règlementent l&rsquo;usage : ils fixent la prononciation, l&rsquo;orthographe et le mythe du génie de la langue française que la nouvelle Académie fondée par Richelieu gardera jalousement. « En France, la tradition de la diction théâtrale est une norme qui offre le modèle opératoire à la langue. [&#8230;] la langue française parlée qui servira de base au chant est liée à un dressage social et physiologique de la diction. <sup>4</sup>». Autant dire que l&rsquo;intelligibilité du texte est capitale.</p>
<p>La langue est précisément le premier obstacle que pose l&rsquo;interprétation du répertoire<br />
français. Au XVII<sup>e</sup> siècle, les diphtongues et de nombreuses consonnes implosives et finales disparaissent et l&rsquo;articulation revêt un caractère de plus en plus antérieur, la transition de consonne à voyelle est nette, sans diffusion entre les sons. C&rsquo;est l&rsquo;apparition du mode tendu, croissant et antérieur, caractéristique du français et qui se prête difficilement au chant. Au fur et à mesure que la voix s&rsquo;élève dans l&rsquo;aigu et gagne en puissance, le chant menace la compréhension du texte, notamment des voyelles nasales. Ce n&rsquo;est pas un hasard si la tessiture des rôles écrits à l&rsquo;âge classique est généralement réduite, plus proche de la voix parlée. A fortiori, une voix opératique précarise davantage encore la diction. Sous l&rsquo;influence de l&rsquo;opéra italien, Rameau écrira pour des voix plus longues, plus puissantes, souples et brillantes. Il disposait, nous l&rsquo;avons vu, d&rsquo;interprètes d&rsquo;exception (Fel, Jélyotte et Chassé), de chanteurs à part entière et non d&rsquo;acteurs. Aujourd&rsquo;hui, certains chanteurs sont confrontés à un vrai dilemme : s&rsquo;ils chantent assez fort pour que leur voix passe l&rsquo;orchestre ou se détache des chœurs, les spectateurs risquent de ne plus comprendre les paroles ; en, revanche, s&rsquo;ils privilégient la prononciation, leur voix risque d&rsquo;être couverte par les autres musiciens. Il est encore plus difficile de concilier la diction et la beauté du chant dans une tessiture aiguë ; c&rsquo;est tout le défi qui se pose aujourd&rsquo;hui aux hautes-contre.</p>
<p><strong>4.4.2. Des voix forcées </strong></p>
<p>Il est possible de trouver des ténors ultra-légers et souples, notamment les « high tenors » britanniques, qui décrochent facilement en voix de tête et passent très bien, du moins au disque, dans certaines œuvres : ainsi Charles Daniels et plus récemment Samuel Boden dans les motets solistes de Mondonville). Par contre, même en rétablissant le diapason, plus bas, en usage aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, en utilisant des instruments d&rsquo;époque (ou des copies) et en respectant les effectifs originaux, ces chanteurs n&rsquo;auraient pas l&rsquo;étoffe vocale, la puissance requise pour incarner les rôles héroïques de certaines tragédies. On recourt le plus souvent à des ténors qui maîtrisent la technique de la voix mixte et le style déclamatoire très particulier en vigueur dans l&rsquo; « opéra » français. Bien sûr, chaque rôle est à considérer individuellement.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/4IbAv9EdUEo" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 14 : Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, « Montes exultaverunt »  – Samuel Boden, Le Concert d’Astrée, dir. Emmanuelle Haïm</p>
<p>Jean-Paul Fouchécourt, doué d&rsquo;une voix naturellement très légère, s&rsquo;est spécialisé dans les emplois de haute-contre et a développé cette voix mixte, combinaison habile des registres de poitrine et de fausset, en prenant exemple sur le ténor mozartien Léopold Simoneau.</p>
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<p>Illustration 15 :<em> </em>André Campra, « Soyez témoin de mon inquiétude » (<em>Idoménée</em>) – Jean-Paul Fouchécourt, Bernard Deletré, Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>Parmi les artistes qui se sont illustrés avec succès dans ce répertoire exigeant, citons également : Guy de Mey (Atys) ; John Elwes ( Pygmalion, Zaïs, Zoroastre) ; Howard Crook (Atys, Castor, Renaud) ; Gilles Ragon (inoubliable Platée) ; Mark Padmore (très bel Hippolyte) ; Paul Agnew, une des plus belles hautes-contre des années 90-2000 ; François-Nicolas Geslot et Cyril Auvity.</p>
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<p>Illustration 16 : Jean-Baptiste Lully, « Plus j’observe ces lieux » (<em>Armide</em>) – Howard Crook, La Chapelle Royale, dir. Philippe Herreweghe</p>
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<p>Illustration 17 :<em> </em>Marc-Antoine Charpentier, « Tristes déserts » – Cyril Auvity, Ensemble l’Yriade</p>
<p>Parmi les interprètes les plus recherchés aujourd’hui, les vocalités sensiblement différentes de Mathias Vidal, Cyrille Dubois et Reinoud Van Mechelen confirment qu’il faut davantage considérer la haute-contre comme un emploi plutôt que comme une typologie vocale précise. De plus, l’ambitus, les exigences tant techniques que dramatiques des parties de haute-contre sont extrêmement diverses, comme le montrent les rôles cités précédemment (cf. 4.2. Le répertoire).</p>
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<p>Illustration 18 : Jean-Philippe Rameau, « Des biens que Vénus nous dispensent » (<em>Dardanus</em>) – Gaëlle Arquez, Mathias Vidal, Ensemble Pygmalion, dir. Raphaël Pichon</p>
<p>L&rsquo;Abaris de Philippe Langridge ou le Dardanus de John Mark Ainsley démontrent que ce répertoire n&rsquo;est pas l&rsquo;apanage de spécialistes. Richard Croft, superbe ténor haendélien et mozartien fit également sensation dans l&rsquo;<em>Orphée </em>de Gluck sous la direction de Marc Minkowski.</p>
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<p>Illustration 19 : Christoph Willibald Gluck, « J’ai perdu mon Eurydice » (<em>Orphée et Eurydice</em>) – Richard Croft, Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski</p>
<p>Quelques falsettistes se sont aussi aventurés en terres françaises (René Jacobs et même James Bowman), trois d&rsquo;entre eux s&rsquo;attaquant même avec plus (Henri Ledroit, Gérard Lesne) ou moins (Paul Esswood) de bonheur au rôle-titre de <em>David et Jonathas. </em>Qu’importe le flacon, quand le texte est aussi bien investi…</p>
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<p>Illustration 20 : Marc-Antoine Charpentier, « Ciel ! Quel triste combat en ces lieux me rappelle… » (<em>David et Jonathas</em>) – Gérard Lesne, Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>En réalité, les critiques dont les hautes-contre furent la cible, surtout au XVIII<sup>e</sup> siècle, prouvent que les interprètes rencontraient déjà des difficultés avec cette tessiture. Même si Rousseau a le goût de l&rsquo;exagération et de la polémique, son opinion n&rsquo;est pas isolée lorsqu&rsquo;il affirme que « la Haute-Contre en voix d&rsquo;homme n&rsquo;est point naturelle ; il faut la forcer pour la porter à ce diapason ; quoiqu&rsquo;on fasse elle a toujours de l&rsquo;aigreur et rarement de la justesse » (<em>Dictionnaire de la musique</em>, 1768) Framery observe également que « plusieurs, pour parvenir aux sons les plus aigus sont obligés de forcer leurs moyens naturels en se resserrant le gosier ; mais ils perdent ainsi en agréments ce qu&rsquo;ils gagnent en étendue, car ces sons étranglés manquent de douceur et de pureté » (<em>Encyclopédie méthodique</em>, 1791). Certaines hautes-contre auraient donc tendance à forcer la voix, à essayer de monter le plus haut possible en registre de poitrine, plutôt que de passer en fausset.</p>
<p>En lisant ces critiques, il est difficile de ne pas songer à l&rsquo;<em>urlo francese</em>, le chant français, tel qu&rsquo;on le brocardait en Europe. Habitués aux suavités du chant italien, des étrangers de passage sont horrifiés par les cris des chanteurs français. « Chanter, terme honteusement profané en France, écrivait Grimm, et appliqué à une façon de pousser avec effort les sons hors du gosier et de les fracasser sur les dents avec un mouvement de menton convulsif ; c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle chez nous crier. » (<em>Lettre sur Omphale</em>). Dans sa <em>Lulliade</em>, Calzabigi explique que « celui qui hurle le plus, l&#8217;emporte : ainsi en est-il de l&rsquo;opéra en France. De nos Caffarelli, Giziello, Marchesini, etc., ils ont l&rsquo;habitude de dire qu&rsquo;ils « jouent de la flûte » avec leurs voix ; je crois vraiment qu&rsquo;ils ne les entendent pas. J&rsquo;observai plusieurs fois à ce spectacle qu&rsquo;ils appellent « concert spirituel », quand Cafarelli, la Mingotti, la Frasi, etc. y chantaient, que ceux qui par hasard étaient assis très près du chanteur, ne donnaient pas signe de mécontentement, mais au contraire de satisfaction ; à mesure que les places s&rsquo;éloignaient, ils appréciaient de moins en moins et au fond de la salle ils auraient volontiers sifflé ou lancé des tomates. »</p>
<p>Bien sûr <em>La lulliade </em>a des accents pamphlétaires et la <em>Lettre sur Omphale </em>amorce la « Querelle des Bouffons », mais de nombreux témoignages convergent dans le même sens. Dans ses mémoires<sup>5</sup>, le sopraniste Filippo Balatri rapporte comment, lors d&rsquo;un séjour à Lyon, les rires de l&rsquo;assemblée l&rsquo;interrompirent alors qu&rsquo;il avait à peine commencé son air. Interloqué, il se fit expliquer que le public n&rsquo;était pas habitué à entendre des « ahah » : les passages élaborés sont pour les violons, les mots pour la voix. Un passage de huit notes suffit largement aux meilleurs chanteurs. En fait, les « ahah » du castrat n&rsquo;étaient que la vocalise initiale de l&rsquo;aria ! Balatri demande à entendre le chant français, une jeune fille se met au clavecin. Après avoir subi des hurlements « qu&rsquo;on aurait pu entendre de Lyon jusqu&rsquo;à Londres », Balatri propose de chanter à son tour dans le style français. Bien qu&rsquo;il exagère à l&rsquo;envi les stridences du chant français, sa prestation, loin d&rsquo;être ressentie comme une plaisanterie, suscite l&rsquo;admiration du public ! Moins d&rsquo;un siècle plus tard, Mozart réitère le même constat, désolant.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Flippo Balatri © DR" src="/sites/default/files/filippo_balatri.jpeg" alt="" width="240" height="500" /><br />
Illustration 21 : Marco Ricci, le castrat Filippo Balatri</p>
<p>Les Français ne sont évidemment pas sourds, contrairement à ce que conclut Calzabigi, mais leur chant est plus guttural, issu de la déclamation théâtrale, aux antipodes de la vocalité italienne. Il faudra attendre le XIX<sup>e</sup> siècle pour qu&rsquo;apparaisse une véritable école de chant française. En 1819, un journaliste allemand, encore habitué à cette « mode de l&rsquo;aboiement », s&rsquo;étonne de découvrir une artiste française au chant harmonieux et très musical : « Les sons émis par cette femme ressemblaient encore jusqu&rsquo;à présent à ce que les Allemands ou les Italiens s&rsquo;accordent depuis des siècles à nommer <em>chant</em> ; mais en France, particulièrement au grand opéra, cela passe pour un gazouillement d&rsquo;oiseau insignifiant. » (<em>Allgemeine musikalische Zeitung </em>de Leipzig, 28 avril 1819).</p>
<p>Maintenant, faut-il nécessairement incriminer la médiocrité du chant français lorsque nous découvrons que bon nombre de hautes-contre forçaient leur voix ? En examinant la tessiture extrêmement tendue dans laquelle évolue la partie de haute-contre des grands motets lorrains d&rsquo;Henry Desmarest, nous pouvons imaginer les difficultés auxquelles étaient confrontés les chanteurs de l&rsquo;époque. D&rsquo;ailleurs, le Studio de Musique Ancienne de Montréal, qui a enregistré ces œuvres en première mondiale, n&rsquo;a pu réunir suffisamment de ténors aguerris pour affronter cette partie de haute-contre et leur a joint des falsettistes ! Les créateurs de ces motets n&rsquo;étaient pas forcément plus à l&rsquo;aise. Toutes les hautes-contre ne chantaient pas avec aisance dans une tessiture suraiguë, à l&rsquo;instar de Jélyotte ou Legros.</p>
<p>En fait, l&rsquo;évolution de l&rsquo;écriture musicale au cours du XVIII<sup>e</sup> siècle ne s&rsquo;est pas accompagnée d&rsquo;une amélioration rapide et sensible du niveau des chanteurs. Quelques artistes particulièrement doués ne doivent pas nous faire oublier que des générations d&rsquo;acteurs-chanteurs, à la technique rudimentaire, plus soucieux de déclamation que de beau chant, se sont succédé sur les scènes françaises. Il est permis de se demander dans quelle mesure les exigences des compositeurs ne manquaient de pas réalisme. Castil-Blaze dénonce avec vigueur ce qu&rsquo;il considère comme une tendance typiquement française : « Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en France que l&rsquo;on a la manie de porter les voix au-delà de leur diapason. Je voudrais, au contraire, les resserrer dans leur bornes les plus étroites, pour n&rsquo;en obtenir que des sons purs et nourris. La nature, l&rsquo;art et le goût ont dicté des lois à ce sujet, on ne devrait jamais s&rsquo;en écarter. »(<em>De l&rsquo;opéra en France</em>, 1820). Mais lorsqu&rsquo;il aspire à « des sons purs et nourris », l&rsquo;auteur n&rsquo;adresse-t-il pas, allusivement, une critique au mélange des sons de poitrine et de fausset, à cet <em>artifice </em>que constitue la voix mixte ? Une dizaine d&rsquo;années plus tard, Gilbert Duprez mettra un terme au clair-obscur baroque et lancera la mode du contre-ut de poitrine, éclatant et « viril ».</p>
<p><strong>4.4.3 La voix mixte </strong></p>
<p>Faute d&rsquo;une voix naturellement longue et facile, les meilleures hautes-contre devaient maîtriser le fameux passage des registres grâce à la voix mixte. Rétrospectivement, les témoignages concernant la voix de Nourrit le donnent à penser (cf. infra). Par contre, si elle ne possède pas cette technique, la haute-contre préfère encore forcer sa voix, quitte à hurler, plutôt que d&rsquo;exposer son fausset, un timbre détestable aux oreilles françaises (cf. <em>Faussets et hautes-contre féminines</em>). Lecerf de la Viéville reflète le goût majoritaire en France lorsqu&rsquo;il interroge ironiquement François Raguenet, conquis par les voix « nettes et touchantes » des « incommodés » (<em>Parallèle des Italiens et des Français</em>, 1702) : « Mais ne sembleroit-il pas que nous avons sur nos Théâtres que des voix grosses et mâles ? Lorsqu&rsquo;il faut remplir les rôles d&rsquo;Amans préférés, n&rsquo;avons-nous ni hautes-contre ni tailles, dont les voix sont aussi douces, aussi fléxibles [sic] et aussi hautes qu&rsquo;elles le doivent être, pour dire tendrement les douceurs ? D&rsquo;abord il est naturel et vraisemblable que tous les hommes aient la voix mâle. Ainsi, quand les voix des Amoureux, des premiers rôles, sont si perçantes et si en faucet [castrats], outre que cela devient aigre aux oreilles et incommode pour les airs en parties : cela a encore le défaut d&rsquo;être trop féminin, trop Damoiseau. » (<em>Comparaison de la Musique Italienne et de la Musique Françoise</em>, 1705-6). Et pour avoir l&rsquo;air <em>mâle</em>, la haute-contre doit absolument éviter que le passage en fausset s&rsquo;entende.</p>
<p>Jélyotte et Legros étaient-ils passés maîtres dans l&rsquo;art de fusionner les registres ou la Nature leur avait-elle offert un organe exceptionnel ? Joseph de Lalande nous a laissé́ un témoignage précieux, mais délicat à interpréter :</p>
<p>« J&rsquo;ai dit que le <em>tenore</em> des Italiens étoit la haute-contre des François ; du moins les <em>tenori</em> n&rsquo;en différeroient presque pas s&rsquo;ils voulaient chanter sans faire les singes des castrats, par la quantité de roulades et de broderies, qui défigurent l&rsquo;ouvrage des compositeurs. Le <em>tenore</em> va de <em>ut</em> à <em>sol</em> en pleine voix, et jusqu&rsquo;à <em>re</em> en <em>falzetto</em> [sic] ou fausset ; mais cela n&rsquo;est pas sans exception ; Babbi montoit jusqu&rsquo;à <em>ut</em> en pleine voix, de même que Caribaldi, jusqu&rsquo;à l&rsquo;âge de quarante-huit ans. Amorevoli, qui étoit un peu plus ancien, alloit jusqu&rsquo;à <em>re</em>. A Paris, Geliot avoit la même étendue que Amorevoli, et Legros avait celle des deux premiers ; ces qualités de voix, dans tous les pays, sont très-rares ; Lainez va jusqu&rsquo;au <em>la</em> forcé, Dufrenoy jusqu&rsquo;au <em>sol</em> forcé ; tous ceux qui ont succédé à Legros, sont obligés de crier pour arriver au ton de la haute-contre, excepté Rousseau ; mais il a le timbre plus petit. » (<em>Voyage en Italie</em>, 1786).</p>
<p>Trois choses semblent sûres : d&rsquo;abord, Jélyotte et Legros ne forçaient pas ; d&rsquo;autre part, les hautes-contre ne chantaient pas en fausset, elles n&rsquo;isolaient pas ce registre ; enfin, il se confirme que les successeurs de Jélyotte et Legros éprouvaient de sérieuses difficultés à chanter dans la même tessiture. Une lecture au pied de la lettre nous amène également à conclure que les deux meilleures hautes-contre de leur temps chantaient les notes les plus aiguës avec leur registre de poitrine (« en pleine voix »<sup>6</sup> ). Mais si, en parlant de « pleine voix », Lalande traduisait ses impressions plutôt que la réalité ? S&rsquo;il était trompé par une voix naturellement homogène, égale et sonore du grave à l&rsquo;aigu, qu&rsquo;il croit produite en registre de poitrine ? Nous pourrions alors supposer, avec René Jacobs, que Jélyotte et Legros maîtrisaient à la perfection la technique de la voix mixte.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Adolphe Nourrit dans le rôle de Raoul (Les Huguenots) © DR" src="/sites/default/files/adolphe_nourrit_as_raoul_in_les_huguenots.jpeg" alt="" width="501" height="1000" /><br />
Illustration 22 : Adolphe Nourrit en Raoul dans <em>Les Huguenots</em></p>
<p>Les témoignages concernant la voix et la technique d&rsquo;Adolphe Nourrit (1802-1839) tendent à conforter cette lecture. Le ténor dramatique Gilbert Duprez (1806-1896), qui connaissait bien Nourrit, écrivait que « sa voix tenait de ce qu&rsquo;on appelait jadis la haute-contre, s&rsquo;étendant très haut dans un registre mixte. » (<em>Souvenirs d&rsquo;un chanteur</em>, 1880). Rossini lui avait écrit les rôles de Neocles (<em>Le Siège de Corinthe</em>), du Comte Ory, d&rsquo;Amenophis (<em>Moise et Pharaon</em>) et d&rsquo;Arnold (<em>Guillaume Tell</em>). Entre 1826 et 1836, Nourrit élargit son répertoire avec Masaniello (<em>La Muette de Portici </em>d&rsquo;Auber), Robert et Raoul (<em>Robert le Diable </em>et <em>Les Huguenots </em>de Meyerbeer) et Eleazar (<em>La juive </em>d&rsquo;Halévy). Nous imaginons mal un tenorino venir à bout de ces rôles dramatiques, affronter la dynamique et la densité de l&rsquo;orchestre rossinien ! A la fin de sa vie, Nourrit essaya d&rsquo;adopter la technique de la « voix sombrée » ainsi nommée et développée par Duprez : mal lui en prit. « En gagnant certaines qualités &#8230; j&rsquo;en avais perdu d&rsquo;autres essentielles &#8230; J&rsquo;espérais toujours qu&rsquo;avec le temps je pourrais retrouver ces nuances fines qui étaient le propre de mon talent, et cette variété d&rsquo;inflexions auxquelles j&rsquo;avais dû renoncer pour me conformer aux exigences du chant italien comme on l&rsquo;entend aujourd&rsquo;hui&#8230; Mon ancienne voix n&rsquo;était plus à ma disposition&#8230; <em>ma voix mixte et ma voix de tête avaient disparu</em>. » (<em>Lettre à Eugène Duverger</em>, Naples, 13 octobre 1838, je souligne cette précision capitale). Nourrit fut donc un des derniers représentants de cette voix de haute-contre, jugée, selon Castil-Blaze, « claire et flûtée » par les nouvelles générations et peu apte à exprimer les passions.</p>
<p><strong>5. La confusion entre <em>haute-contre </em>et <em>contre-ténor </em></strong></p>
<p>Quand Alfred Deller a ressuscité le contre-ténor en tant que soliste, sa voix a bien sûr fasciné, mais aussi profondément troublé ses contemporains et suscité pas mal de confusions et d&rsquo;erreurs. Deller était un falsettiste : un baryton qui, pour l&rsquo;essentiel, utilisait son registre de fausset. Il renouait avec la tradition, longtemps vivace en Angleterre, des <em>countertenors</em>. Le mot trouve son origine dans la partie de la polyphonie apparue au XV<sup>e</sup> siècle à côté du <em>tenor</em>, mais évoluant dans une tessiture plus aiguë : le <em>contratenor altus</em>. <em>Countertenor</em> désignait donc cette partie nommée <em>contralto </em>en italien, <em>alt(us) </em>en allemand et <em>haute-contre </em>en français. C&rsquo;est pourquoi, au XX<sup>e</sup> siècle, le mot <em>countertenor </em>a été traduit par <em>haute-contre<sup>7</sup></em>. Mais s&rsquo;ils désignent tous deux la partie d&rsquo;alto, en revanche, ils ne recouvrent pas exactement la même tessiture et ne sont donc pas forcément interprétés par le même type de voix. C&rsquo;est évidemment ici que les choses se corsent.</p>
<p>En réalité, l&rsquo;ambitus du <em>countertenor </em>est assez extensible et le mot désigne deux catégories vocales : tout d&rsquo;abord un ténor élevé (<em>high tenor</em>), comparable à la haute-contre, que l&rsquo;on pourrait qualifier de « contre- ténor grave », qui dépasse d&rsquo;environ une tierce la tessiture du ténor. De William Turner (1651-1759), dont la voix naturelle atteint le diapason du <em>countertenor</em>, Burney dit « qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une circonstance si rare que s&rsquo;il travaille sa voix, celui qui la possède est sûr de trouver un emploi. » Damascène et Bowcher (Boucher), lequel monte jusqu&rsquo;au do 4, sont des <em>countertenors </em>d&rsquo;origine française, vraisemblablement des hautes-contre. Mais le <em>countertenor </em>désigne aussi le falsettiste, que l&rsquo;on pourrait qualifier de « contre-ténor aigu », et dont la voix peut s&rsquo;étendre jusqu&rsquo;au <em>fa 4</em> (David dans l&rsquo;oratorio <em>Saul </em>de Haendel), mais qui n&rsquo;exclut pas l&rsquo;usage du registre de poitrine pour les notes les plus graves. Walter Powell remplaçait le castrat contralto Senesino dans les productions de Haendel (<em>Athalie </em>ou <em>Deborah</em>). Basse à la Chapelle royale, Purcell était aussi <em>countertenor </em>et chanta l&rsquo;air <em>Tis Natures&rsquo;s voice </em>(<em>Ode à Sainte Cécile</em>) lors de la fête de sainte Cécile en 1692. <em>Haute-contre </em>et <em>countertenor </em>ne sont donc pas des synonymes parfaits. En somme, une <em>haute-contre </em>était un <em>countertenor</em>, mais un c<em>ountertenor </em>n&rsquo;était pas forcément une <em>haute-contre</em>.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/8WJvgWJPqiU" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 23 : Georg-Friedrich Haendel,  « O Lord whose Mercies numberless »  (<em>Saul</em>) – Andreas Scholl, Orchestra of the Age of Enlightnement, dir. Roger Norrington</p>
<p>Bien que le terme <em>countertenor </em>ait été traduit en français par <em>contre-ténor </em>(<em>kontratenor </em>en allemand, <em>controtenore </em>en italien et <em>contratenor </em>en espagnol), ce néologisme n&rsquo;a pas empêché l&rsquo;usage anarchique du mot <em>haute-contre </em>pour désigner la plupart des émules d&rsquo;Alfred Deller : de purs falsettistes comme James Bowman et Paul Esswood ou des falsettistes qui utilisent également leur registre de poitrine pour les notes graves (René Jacobs, Jeffrey Gall, Derek Lee Ragin, Gérard Lesne, etc.). En fait, les termes <em>haute-contre </em>et <em>contre-ténor </em>ont été employés indifféremment pour désigner les falsettistes et les ténors hautes-contre. La réapparition du falsettiste a tellement troublé mélomanes et musiciens que Roland Mancini, dans un <em>Larousse de la Musique</em>, explique correctement la différence entre un falsettiste et une haute-contre, mais cite le même Alfred Deller comme parfait exemple de l&rsquo;une et l&rsquo;autre voix ! D&rsquo;autres ont enseigné que le terme <em>haute-contre </em>désignait le falsettiste – croyant sans doute que Rousseau évoquait le fausset lorsqu&rsquo;il évoquait une voix forcée – et le contre-ténor une voix de ténor, naturelle et très aiguë&#8230;</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui encore, l&rsquo;erreur est fréquente et certains chanteurs ont eux-mêmes entretenu la confusion : Gérard Lesne, après s&rsquo;être fait appeler <em>contralto</em>, s’est nommé <em>haute-contre </em>et en justifiant ainsi le choix de son répertoire (notamment Charpentier) alors qu&rsquo;il est un baryton falsettiste, contraint, dans le répertoire de haute-contre, à multiplier, plus ou moins habilement, les changements de registre. Précisons encore qu&rsquo;à l&rsquo;instar du mot <em>contre-ténor</em>, le mot <em>haute-contre </em>est aussi employé abusivement pour désigner les <em>sopranistes</em> ou soprani masculins. Ceux-ci n&rsquo;ont bien sûr rien à voir avec les ténors hautes-contre : il s&rsquo;agit, la plupart du temps, de falsettistes dont le fausset est exceptionnellement étendu et se déploie dans la tessiture du soprano et, beaucoup plus rarement, de sopranos qui n&rsquo;ont pas – ou presque pas – mué (par exemple suite à un déficit hormonal nommé syndrome de Morcier-Kallman), à l’image de Bruno de Sà ; en aucun cas, il ne s&rsquo;agit de castrats, ceux-ci ont fort heureusement disparu !</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/pA2iQGXXYzU" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 24 : Alessandro Scarlatti, « Dalla mandra » (Cain o il primo omicidio) – Bruno de Sà, Ensemble Artaserse, dir. Philippe Jaroussky</p>
<p><strong>6. <em>Faussets </em>et <em>hautes-contres féminines  </em></strong></p>
<p>L&#8217;emploi précoce du mot <em>falsettiste</em>, calque moderne de l&rsquo;italien, aurait évité bien des problèmes, y compris sans doute des erreurs de distribution. En revanche, la confusion était impossible aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles : les falsettistes sont très peu prisés en France. Bénigne de Bacilly (<em>Remarques curieuses sur l&rsquo;art de bien chanter </em>(1679)) relate que « ceux qui ont la voix naturelle méprisent les voix de fausset, comme fausses et glapissantes ; et ceux-cy tiennent que la fin du chant paroist bien plus dans une voix de taille naturelle, qui pour l&rsquo;ordinaire n&rsquo;a pas tant d&rsquo;éclat, bien qu&rsquo;elle ait de justesse ». L&rsquo;auteur évoque des griefs qui seront formulés au XXe siècle à l’égard de certains falsettistes : « les voix de fausset [&#8230;] ont de l&rsquo;aigreur et manquent souvent de justesse, à moins que d&rsquo;estre si bien cultivées qu&rsquo;elles semblent estre passées en nature », mais, fait rare, concède aux falsettistes certains avantages : « [&#8230;] si l&rsquo;on y faisoit bien réflexion, on remarqueroit qu&rsquo;ils doivent tout ce qu&rsquo;ils ont de particulier dans la manière de chanter à leur voix ainsi élevée en fausset, qui fait paroistre certains ports de voix, certains intervalles, et autres charmes du chant tout autrement que dans la voix de taille. » Toutefois, malgré son goût pour l&#8217;emphase, Rousseau se fait l&rsquo;écho d&rsquo;une opinion majoritaire lorsqu&rsquo;il écrit que le fausset est « le plus désagréable de tous les timbres de la voix humaine » (<em>Dictionnaire de musique</em>, 1768).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/lart_de_bien_chanter_de_.bacilly_bertrand.jpeg" alt="" width="567" height="1000" /><br />
Illustration 25 : Bénigne de Bacilly, Remarques curieuses sur l’art de bien chanter (1679) © DR</p>
<p style="margin-left: 18pt;">Appelés <em>faussets </em>ou <em>dessus muets/és</em>, les falsettistes ne chantent guère que le dessus (soprano) à la Chapelle Royale, où ils soutiennent les voix des pages : « Sous le règne de Louis XIV et Louis XV, on leur a adjoint quelquefois des personnes qui chantaient le fausset, mais très peu. Cela est un très mauvais usage et les Italiens valent mieux parce que les voix de fausset ne sont ni agréables ni si durables que les leurs. »<sup>8</sup> . Les Italiens en question sont bien sûr les castrats, que les Italiens qualifient paradoxalement de « falsettistes naturels » par opposition aux « falsettistes artificiels », les falsettistes ou contre-ténors. Nous avons sans doute du mal à comprendre qu&rsquo;on puisse mélanger ainsi des voix de garçons, de falsettistes et de castrats au sein d&rsquo;un même pupitre, mais la notion de « pureté de timbre » n&rsquo;existait pas à l&rsquo;époque. Autant dire que les falsettistes ne se produisaient jamais à l&rsquo;opéra où le registre de fausset n&rsquo;était employé que de manière exceptionnelle, dans un but comique, pour contrefaire la voix de femme.</p>
<p>Si un falsettiste ne pouvait pas être confondu avec une <em>haute-contre</em>, en revanche, certaines chanteuses portaient ce nom. Charpentier destinait ses <em>Leçons de Ténèbres </em>aux religieuses de l&rsquo;Abbaye-aux-Bois : « Mère Ste Cécile, dessus, Mère Camille, bas-dessus, et Mère Desnos, haute-contre », sans doute un vrai contralto. De même, en Angleterre, Mrs Turner-Robinson, créatrice du rôle de Daniel dans l&rsquo;oratorio <em>Belshazzar </em>de Haendel (1745), est appelée <em>countertenor</em>, ce qui prouve que ces termes désignaient avant tout une tessiture plutôt qu&rsquo;un type de voix bien précis. Jérôme-Joseph de Momigny, théoricien et compositeur belge, rapporte une anecdote fort curieuse (<em>Encyclopédie méthodique </em>de Framery et Guinguené, Paris, Panckoucke, 1791) : « Il existe quelques hautes-contre en voix de femme qui n&rsquo;ont pas la rondeur des bas-dessus [mezzo], mais une force bien supérieure, avec un timbre qui est celui de la vraie haute-contre [sic]. J&rsquo;ai connu une dame religieuse qui, avec une telle voix, en couvrait facilement trente autres, et se faisait entendre à une distance extraordinaire. » Voilà qui laisse rêveur&#8230;</p>
<p>© Bernard Schreuders Forum Opéra 2001 &#8211; révision 2022</p>
<p>____________________________<br />
<sup>1</sup> Toutefois, en distinguant la basse-taille (appelée aussi <em>concordant</em> dans la musique sacrée du XVIIe siècle) de la basse-contre, plus grave, les Français semblent avoir déjà identifié la voix de baryton.<br />
<sup>2</sup> Le mot connait les deux genres.<br />
<sup>3</sup> L&rsquo;œuvre, baptisée « tragédie biblique », ressortit à la musique religieuse, dans laquelle la tessiture de haute-contre est alors souvent plus aiguë que dans la musique de scène.<br />
<sup>4</sup> Vincent Vivès, « Raison et déraison de la voix à l&rsquo;âge classique » in <em>Ostinato rigore</em>, revue internationale d&rsquo;études musicales, n°8/9, 1997, <em>Les</em> <em>musiciens au temps de Louis XIV</em>, p. 41-2.<br />
<sup>5</sup> Largement citées dans A. Herriot, <em>The Castrati in opera</em>. Londres, Secker and Warburg, 1956, p. 200-24 (ch. VI : <em>The story of one castrato</em>).<br />
<sup>6</sup> C&rsquo;est le sens habituel de cette expression. Dans le <em>Mémoire sur la voix humaine présenté à l&rsquo;Académie des Sciences </em>qui sert d&rsquo;introduction au traité de chant de Manuel Garcia, nous pouvons lire : «  [&#8230;] nous avons entendu le même chanteur produire à volonté et alternativement la même note avec la voix pleine et avec la voix de fausset en sorte que les sons produits par les deux voix se trouvaient ainsi mis en parallèle. »<br />
<sup>7</sup> Traduction littérale du latin <em>contratenor altus </em>contracté en <em>contraltus</em>, le mot <em>contre haute </em>(1556) a été rapidement remplacé par la forme inversée, <em>haute-contre</em>, alors que <em>contre basse </em>(&lt; <em>contratenor bassus</em>) a connu une spécialisation instrumentale, la forme <em>basse-contre </em>désignant uniquement la voix. Il est à noter que le mot <em>haute- contre </em>désigne aussi le second registre de chaque famille instrumentale. Les formes <em>contre-teneur </em>et <em>contre-taille </em>ont été rapidement concurrencées par <em>haute-contre </em>et <em>haute-taille</em>. En anglais, le <em>contratenor altus </em>a été traduit en <em>contra</em>, <em>counter </em>ou <em>countertenor</em>, ces trois formes étant encore concurrencées par <em>mean. Countertenor </em>s&rsquo;est finalement imposé.<br />
<sup>8</sup> Recueil des Frères Bêches, tous trois hautes-contre à la Chapelle royale [Bibliothèque nationale, Rés. F.1661], cité par P. Barbier, <em>La maison des Italiens. </em>Paris, Grasset, 1998, p.113.</p>
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		<title>AUCOIN, Eurydice — New York</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/eurydice-new-york-en-direct-du-met-eurydice-ou-lamour-filial/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Christian Peter]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 06 Dec 2021 22:23:53 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Saluons la politique audacieuse du Metropolitan Opéra de New-York qui n’hésite pas à programmer parmi ses nouvelles productions, trois opéras contemporains au cours de la même saison et à les inscrire dans la liste des ouvrages retransmis dans les cinémas. Ainsi après l’éblouissant Fire Shut Up in My Bones, diffusé le 26 octobre dernier, c’est &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Saluons la politique audacieuse du Metropolitan Opéra de New-York qui n’hésite pas à programmer parmi ses nouvelles productions, trois opéras contemporains au cours de la même saison et à les inscrire dans la liste des ouvrages retransmis dans les cinémas. Ainsi après <a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="https://www.forumopera.com/comme-un-feu-devorant-renferme-dans-mes-os-new-york-en-direct-du-met-un-evenement-retentissant">l’éblouissant <em>Fire Shut Up</em> <em>in My Bones</em></a>, diffusé le 26 octobre dernier, c’est au tour de l’<em>Eurydice</em> de <strong>Matthew Aucoin</strong>, jeune compositeur de 31 ans, d’investir les salles obscures. Coproduit par l’Opéra de Los Angeles où il a été créé en 2020, l’ouvrage est une nouvelle variation sur le mythe d’Orphée dont on ne compte plus les adaptations lyriques à commencer par la première d’entre elles, l’<em>Euridice</em> de Jacopo Peri créée en 1600, suivie deux ans plus tard par l’<em>Orfeo</em> de Monteverdi. Certains compositeurs, comme Gluck, ont modifié le dénouement en optant pour une fin heureuse, d’autres ont parodié le mythe, comme Offenbach. </p>
<p><strong>Sarah Ruhl </strong>qui a tiré le livret de sa pièce <em>Eurydice</em>, raconte l&rsquo;histoire du point de vue de l’héroïne et introduit dans l&rsquo;intrigue un nouveau personnage, le père d&rsquo;Eurydice.</p>
<p>L’action est située de nos jours et débute sur une plage où s’ébattent les jeunes amoureux qui semblent s’ignorer, tout absorbés qu’ils sont par leurs occupations respectives, elle la lecture, lui, la musique, incarnée par son double scénique. Néanmoins, il lui propose timidement le mariage. Sans transition nous assistons à sa célébration. Mais voilà qu’Eurydice s’ennuie et quitte la fête. Elle rencontre un homme qui se dit porteur d’une lettre de son père décédé et le suit.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/joshua_hopkins_erin_morley_jakub_jozef_orlinski._marty_sohl._met_opera.2.jpg?itok=mxd6yXCJ" title="Aucoin, Eurydice © Marty Sohl / Met Opera" width="468" /><br />
	© Marty Sohl / Met Opera</p>
<p>Il s’agit en fait d’Hadès, dieu des enfers qui l’entraîne au royaume des morts où elle est accueillie par trois pierres qui parlent, aussi facétieuses qu’inquiétantes, de lointaines cousines des sorcières de Macbeth ou des Fille du Rhin.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/aucoin.eurydice._marty_sohl._met_opera.jpg?itok=WEOhHRtb" title="Aucoin, Eurydice © Marty Sohl / Met Opera" width="468" /><br />
	© Marty Sohl / Met Opera</p>
<p>Là elle retrouve son père qui se montre attentionné et bienveillant avec elle. Pendant ce temps Orphée parvient à son tour à pénétrer dans les enfers, Hadès accepte de laisser partir Eurydice avec lui à condition qu’il ne se retourne pas en chemin, mais contrairement à la légende qui veut qu’Orphée inquiet, tourne la tête pour vérifier que son épouse est toujours derrière lui, Eurydice, qui ici n’ignore pas la consigne, appelle Orphée et provoque elle-même sa seconde mort qui la ramène auprès son père bien-aimé. Hélas, entretemps celui-ci s’est plongé dans le Léthé, le fleuve de l’oubli, symbolisé dans cette production par une douche, et ne la reconnaît pas. Elle s’y plonge à son tour devant Orphée désespéré, revenu sur ses pas.</p>
<p>Sur ce livret, <strong>Matthiew Aucoin</strong> a composé une partition luxueuse et foisonnante dans laquelle on peut relever diverses influences, celles de ses compatriotes, John Adams, et Philip Glass pour le traitement des parties chorales, mais aussi Thomas Adès voire Debussy ou Ravel. Dès le prélude on est enveloppé progressivement par la musique comme lorsqu’on entre dans la mer. Le ballet de la scène du mariage a des accents de musique pop, traversée par des échos menaçants. L’ouvrage comporte plusieurs airs et ensembles, les interventions des pierres d’où émergent les coloratures de « Little Stone » sont accompagnés d’une musique sarcastique tandis que les fanfares qui saluent l&rsquo;entrée d&rsquo;Hadès évoquent la musique baroque. L’air de la lettre d’Eurydice à la future compagne d’Orphée est poignant tandis que celui de la lettre du père à sa fille est empreint de douceur et de mélancolie comme les duos  qu’il chante avec elle. Les deux monologues d’Hadès sont impressionnants. Le tout constitue un opéra coloré, émouvant, avec une partie vocale superbement mélodieuse.</p>
<p>Les décors signés <strong>Daniel Ostling</strong> sont relativement sobres, une plage entourée de parois bleu-ciel ornées d&rsquo;un soleil jaune, avec comme seuls accessoires quelques chaises-longues et un gros ballon, remplacés par un dais pour la scène du mariage. Pour les enfers, un sol rouge et des parois gris sombre surmontées de rouge, un ascenseur qui amène les nouveaux arrivants, une douche.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/erin_morley.eurydice._marty_sohl._met_opera.jpg?itok=0YutqZRE" title="Aucoin, Eurydice © Marty Sohl / Met Opera" width="468" /><br />
	© Marty Sohl / Met Opera</p>
<p>La mise en scène <strong>Mary Zimmerman</strong> épouse avec une grande lisibilité les diverses péripéties de l’action avec une direction d’acteur solide et efficace. </p>
<p>La distribution est dominée par l’Eurydice lumineuse d’<strong>Erin Morley</strong>, omniprésente sur le plateau, dont le timbre juvénile et cristallin sied admirablement à son personnage. Elle se joue sans peine des difficultés d’une partition importante, émaillée de suraigus brillants. <strong>Joshua Hopkins</strong> est un Orphée solide à la voix puissante et homogène, capable de nuances délicates et d’émotion notamment durant ses ultimes interventions. L’alter ego d’Orphée est interprété par <strong>Jakub Józef Orliński</strong> qui effectuait ses débuts au Met dans un rôle où il se contente de doubler la voix du baryton mais dont il tire son épingle du jeu grâce à son indéniable présence scénique. <strong>Barry Banks</strong> campe un Hadès haut en couleur, tantôt ridicule, tantôt inquiétant. Ses deux monologues mettent en valeur l’étendue de ses moyens et la précision de sa technique. Sa composition est magistrale de bout en bout en particulier dans la scène où il apparaît juché sur des échasses.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/i-m7qwkt4-x2.jpg?itok=esNmoXCe" title="Aucoin, Eurydice © Marty Sohl / Met Opera" width="468" /><br />
	© Marty Sohl / Met Opera</p>
<p>Quant à <strong>Nathan berg</strong>, il campe un père aimant et attentionné dont on apprécie le legato élégant et fluide et la puissance des aigus. Il convient également de mentionner <strong>Stacey Tappan</strong>, <strong>Ronnita Miller</strong> et <strong>Chad Shelton</strong>, inénarrables dans leur trio des pierres, qui, tel le chœur antique, ponctue l’action de commentaires sarcastiques.</p>
<p>Enfin <strong>Yannick Nézet-Séguin</strong> dirige avec fougue et enthousiasme cette partition complexe dont il met en valeur les divers aspects contrastés. Au salut final le public lui réservera un triomphe qu’il partagera avec le compositeur.</p>
<p>A l&rsquo;écran, la soirée a été présentée par Renée Fleming, élégante dans une belle robe noire.</p>
<p>Le 29 janvier 2022 le Metropolitan Opera retransmettra dans les cinémas du réseau Pathé Live, <em>Rigoletto</em>, dans une nouvelle production de Bartlett Sher sous la direction de Daniele Rustioni.</p>
<p> </p>
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		<title>Massenet, Thais &#8211; Andrew Davis</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/massenet-thais-andrew-davis-jules-you-are-amazing/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Dominique Joucken]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 24 Aug 2020 09:24:58 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>D’abord, c’est un intense sentiment de satisfaction qui envahit le critique francophone lorsqu’il découvre ce coffret. On enregistre encore de l’opéra français, avec un luxe de moyens devenu très rare, et on le fait de l’autre côté de l’Atlantique. Même pas chez nos cousins du Québec, mais dans la très anglophone Toronto. Le déclin de &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>D’abord, c’est un intense sentiment de satisfaction qui envahit le critique francophone lorsqu’il découvre ce coffret. On enregistre encore de l’opéra français, avec un luxe de moyens devenu très rare, et on le fait de l’autre côté de l’Atlantique. Même pas chez nos cousins du Québec, mais dans la très anglophone Toronto. Le déclin de la culture française, tant claironné, semble tarder à se concrétiser dans certains endroits du globe. Si les conditions de l’enregistrement ne sont pas claires (studio ? prises de concert ?), la mise en place est parfaite, le public, s’il y en a un, est complètement silencieux, et aucune retouche n’est perceptible. Le confort d’écoute est optimal, et rappelle les riches heures des années 80, lorsque l’argent n’était pas un problème pour les firmes de disques.</p>
<p> </p>
<p>La joie fait place à l’appréhension lorsqu’on lit la distribution. Certes, les noms sont prestigieux, surtout dans les milieux musicaux anglo-saxons, mais cette luxueuse brochette pourra-t-elle rendre justice au style si particulier de l’opéra français « fin-de-siècle » ? La question se pose d’une manière insistante pour <strong>Andrew Davis,</strong> un chef volontiers critiqué sous nos latitudes. On aurait pourtant tort de s’arrêter à des préjugés. Commençons par dire ce que la direction du chef britannique n’est pas : idiomatique. Amateur de style français « pur », d’élégance et de légèreté, passez votre chemin. Vous ne trouverez ici rien qui rappelle le style de la vieille école de direction hexagonale, amoureuse de clarté jusqu’au pastel, que Michel Plasson a si vaillamment remise au goût du jour ces dernières décennies. Pour Andrew Davis, <em>Thaïs</em> est avant tout un opéra, avec ce que cela suppose de lyrisme, de puissance sonore, d’émotions fortes et de coups de théâtre. Il s’empare de la partition avec une gourmandise qui frise l’impudicité, et n’hésite pas à transformer son <strong>Toronto Symphony Orchestra </strong>en un magma bouillonnant de passion. Les beaux esprits auront tout le loisir de trouver cela « vulgaire», « épais », « hollywoodien », mais nous avouons pour notre part être très sensible à cette façon de rendre à l’oeuvre de Massenet son hédonisme et sa puissance primitive. Pardieu, qu’on relise le livret, et on verra que cette histoire d’amour est on ne peut plus charnelle, loin du « demi-caractère » qui englue trop souvent les interprétations du maitre de Saint-Etienne. Le désert est vraiment aride, Alexandrie est un lupanar aux murs souillés, l’air du miroir nous peint une femme qui est proche de la folie, tout est joué dans un premier degré réjouissant. Comme les instrumentistes sont de premier ordre (le violon solo, les clarinettes), impossible de résister à ce déluge de lyrisme. Fort de son expérience bayreuthienne, Davis joue de son orchestre en virtuose, lui lâchant la bride ou le retenant jusqu’au murmure. Le finale de l’Acte II a une sacrée allure, rappelant la dette que Massenet ne manquait jamais de souligner envers Meyerbeer et le grand opéra. Un vrai chef de théâtre est à la manœuvre et nous sert une<em> Thaïs</em> brûlante d’ardeur, sans trop se soucier de la filiation de l’œuvre, de son contexte ou de l‘histoire de son interprétation. </p>
<p> </p>
<p>La perspective est la même du côté des chanteurs. Tous anglophones, et avec une diction que l’on qualifiera charitablement de perfectible. Heureusement, le texte est fourni avec le coffret, et si l’attention aux mots n’est pas la priorité, les artistes ont bien d’autres choses à offrir. <strong>Erin Wall </strong>condense dans son timbre toute la sensualité d’un orient rêvé, et on comprend qu’Athanael succombe bien vite aux charmes de la courtisane. Elle met en outre dans son personnage une vie et une carnation qu’on n’avait plus entendues depuis longtemps, dans une perspective très eloignée de celle de Renee Fleming, par exemple (Decca). Tout palpite ici d’une vie plus intense, plus prosaïque, plus touchante. <strong>Joshua Hopkins</strong> peut lui aussi se targuer de moyens vocaux imposants, et on avouera volontiers avoir cédé plus d’une fois au plaisir coupable de s’oublier complètement dans la contemplation de cette somptueuse matière sonore, le sens de l’œuvre dut-il en souffrir. L’interprète est fin, et il compense son manque de familiarité avec le chant français par une autorité et un charisme qui font mouche. Ses « Expie ! Expie ! » au II font froid dans le dos. A d’autres moments, il sait se délester du gros son, et filer des nuances infinitésimales, comme lors du duo au désert (« Baigne d’eau mes mains et mes lèvres »).</p>
<p> </p>
<p>Le Nicias d’<strong>Andrew Staples </strong>apparaitra encore plus exotique aux puristes, et son timbre aussi bien que son style le rattachent à un style venu d’outre-Atlantique. Est-ce un problème ? Non, tant la plasticité et la virtuosité de ce chant comblent l’oreille, et le caractère frivole du personnage est rendu avec beaucoup de fidélité. Parmi les nombreux rôles secondaires, tous parfaitement tenus, on épinglera le Palémon de <strong>Nathan Berg,</strong> montagne de piété et de sagesse, véritable pilier de cathédrale sonore. Le <strong>Toronto Mendelssohn Choir </strong>s’investit dans ses apparitions successives avec entrain, et ses membres sont aussi crédibles en moines du désert qu’en fêtards d’Alexandrie. La prise de son lui fait la part belle, et on se rend compte que <em>Thaïs</em> est aussi une fresque chorale. C’est là le plus grand mérite de cette nouvelle parution : nous faire redécouvrir un opéra que l’on croyait connaître. Ce n’est peut-être pas du « vrai » Massenet au sens musicologique, mais on en redemande.</p>
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		<title>Berg : Wozzeck &#8211; Houston Symphony (CD)</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/berg-wozzeck-houston-symphony-cd-wozzeck-aplani/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Alexandre Jamar]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 14 Apr 2017 05:24:45 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Alors que la reprise parisienne du Wozzeck d’Alban Berg approche à grands pas, plongeons-nous dans cet enregistrement Naxos réalisé à Houston lors d’une série de représentations en 2013. Et même si cette gravure ne nous contente qu’à moitié, l’amateur de grands interprètes y trouvera de quoi le satisfaire. La première réussite de cette version tient &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="rtejustify">Alors que la reprise parisienne du <em>Wozzeck</em> d’Alban Berg approche à grands pas, plongeons-nous dans cet enregistrement Naxos réalisé à Houston lors d’une série de représentations en 2013. Et même si cette gravure ne nous contente qu’à moitié, l’amateur de grands interprètes y trouvera de quoi le satisfaire.</p>
<p class="rtejustify">La première réussite de cette version tient dans le rôle titre. <strong>Roman Trekel</strong> s’empare brillamment de Wozzeck, son baryton corsé et puissant se prêtant volontiers aux sombres pensées de l’idiot utile. Quel luxe aussi d’avoir une diction toujours en place et une musicalité qui ne fait défaut à aucun moment, les deux réunies dans une seule et même voix. Le métal de l’aigu a beau déformer quelques voyelles, on ne peut rester insensible à cette interprétation marquée du fer rouge du déséquilibre mental de Wozzeck.</p>
<p class="rtejustify"><strong>Anne Schwanewilms</strong> est une Marie déjà plus mitigée. La voix est ici aussi d’une rondeur (voire d’une noirceur) étonnante, et l’allemand ne souffre pas non plus de déformations mais, abus de grands rôles aidant, l’on décèle les signes d’une voix fatiguée dans les voyelles ouvertes ou dans les aigus. Heureusement, on sent que la chanteuse est aussi tragédienne, et la lecture de la Bible à l’ouverture du troisième acte ne laissera aucun auditeur de marbre.</p>
<p class="rtejustify">Oublions rapidement le Capitaine de <strong>Marc Molomot</strong>, qui, non content de ne pas chanter les bonnes notes pendant deux tiers de l’opéra, ne semble pas avoir les épaules pour le rôle. Toute la quinte aiguë est en voix de fausset ou en glapissement, et l’allemand ne semble pas non plus être le point fort du ténor. <strong>Nathan Berg </strong>propose en revanche un Doktor plus intéressant. Si le rôle prend avec lui des allures parfois un peu pompeuses, la tessiture reste un exemple d’homogénéité et de brillance dans une performance aussi ingrate vocalement. Les aigus redoutable de la partie du Tambour-major ne posent pas de problème majeur à <strong>Gordon Gietz</strong>. En revanche, c’est plutôt le registre grave qui est à la peine. L’on sent que sa présence est d&rsquo;abord due à une prise de son généreuse. <strong>Robert McPherson</strong> est un Andres au timbre brillant et à la présence poétique et charmante, même si l’accent yankee fait quelques ravages au pays de Büchner. <strong>Katherine Ciesinski</strong> utilise ce qui lui reste de timbre pour une Margret racoleuse. La voix n’est pas des plus agréables, mais le personnage est incarné dans toute sa débauche. Les deux apprentis <strong>Calvin Griffin</strong> et <strong>Samuel Schultz</strong> complètent la distribution de leurs interventions honnêtes et modestes, et les chœurs de la Shepherd School of Music et du Houston Grand Opera apportent l&rsquo;éclairage final nécessaire aux quelques scènes de l&rsquo;acte 3.</p>
<p class="rtejustify">Malgré les premières impressions positives, le Houston Symphony mené par <strong>Hans Graf</strong> ne parvient pas à nous convaincre pleinement. Le chef et l’orchestre s&rsquo;efforcent pourtant de nous montrer ce que la partition propose de modernité. On entend le moindre détail orchestral, l’ultime fourmillement dans les bassons, contrebasses et autres bas-fonds de l’orchestre, mais cette volonté du détail s&rsquo;effectue au détriment de la clarté. Les contrastes sonores n’étant qu’à moitié soulignés, c’est toute la forme qui semble amoindrie dans sa puissance, et on ne sait trop si la faute est à reporter sur le chef ou sur la prise de son qui laisse paraître beaucoup de bruits de déplacements depuis le plateau.</p>
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		<title>BATTISTELLI, CO2 — Milan</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/co2-milan-nourrir-la-creation-musique-pour-lavenir/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Yannick Boussaert]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 16 May 2015 06:04:55 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>« Nourrir la planète, Energie pour la Vie » : thème fédérateur qui rassemble les Nations à Rho, dans la périphérie de Milan, où se tient l’Exposition Universelle. La Scala se devait de participer à la manifestation d’une manière ou d’une autre. Si c’est <em>Turandot </em>dans la version terminée par Berio qui accompagnait l’inauguration le 1<sup>er</sup> mai, le théâtre avait pris soin de commander au compositeur italien <strong>Giorgio Battistelli </strong>un opéra en lien avec le thème de l&rsquo;exposition. Avec le librettiste Ian Burton (<a target="_blank" rel="noopener noreferrer" href="http://www.forumopera.com/breve/monteverdi-plus-pop-que-top">connu à Paris avoir retravaillé l’œuvre de Monteverdi au Chatelet avec <em>Pop’pea</em></a>), il signe <em>CO<sub>2</sub></em>, une manière de symphonie lyrique, à la fois patchwork et pièce-monde qui ne manque pas d’attraits.</p>
<p>	L’action se situe à travers le temps et l’espace et transporte le spectateur, d’une salle de conférence où Adamson, un scientifique, fait un discours sur les dangers de l’activité humaine sur son habitat, à la stratosphère où naissent les ouragans, en passant par le jardin d’Eden où se rejoue la Chute, Kyoto à l’époque de la fameuse Conférence sur le climat, ou encore un supermarché, un aéroport où une plage de Thaïlande où une veuve vient jeter une gerbe sur la plage où les éléments ont eu raison de son mari. Fourre-tout, pourrait-on penser à la lecture de cette liste, mais du patchwork naît la force de l’œuvre. Elle aurait pu rester cantonnée à la lecture morne d’un discours scientifique bien connu sur le réchauffement climatique, élégamment mis en musique, ce que laisse craindre la première scène. L’intérêt en eût été à peine supérieur à celui d&rsquo;un bon documentaire sur le sujet. En choisissant la juxtaposition, c’est bien le théâtre lyrique que compositeur et librettiste ont visé. S’articulent et se répondent dialogues, scènes de groupe et monologues. Celui, très émouvant, de Gaia décrivant les affres qui la flétrissent n’est pas d’ailleurs sans rappeler certaines scènes wagnériennes. Au sérieux de l’ensemble, à la tristesse de certaines scènes (l’incompréhension et le deuil impossible  sur la plage de Thaïlande), le librettiste a ajouté des épisodes franchement burlesques, comme cette scène très Pop Art où des ménagères à caddies sont ravies d’acheter des fruits venus de l’autre bout du monde. Le cadre de scène transformé en écran à cristaux fait défiler le bilan carbone de toute l’affaire. Implacable.</p>
<p>	La musique accompagne avec minutie ce texte disparate. Elle est parfaitement abordable et assez peu « savante », regorgeant de trouvailles, notamment aux percussions et claviers très sollicités. Elle dessine des ambiances en synchronie avec le propos du moment, comme un poème symphonique en plusieurs tableaux où les voix font partie des instruments. Un chœur hors-scène occupe d’ailleurs une place prépondérante dans bien des scènes mystiques. L’écriture vocale est séduisante. On retiendra les scènes de groupe comme exemple le plus probant, notamment à la conférence de Kyoto où des solistes s’isolent de la masse du chœur pour lire leur intervention dans la langue natale de leur personnage. Chantent ainsi en japonais, arabe, russe, ou anglais des délégués des Nations sur un thème très rythmique que vient commenter une partie du groupe, l’autre partie prenant le contre-pied. D’intervention en intervention, la tension monte jusqu’à finir en cacophonie. Le même procédé sera réutilisé au supermarché.</p>
<p>	L’œuvre est écrite pour une myriade de petits rôles qu’après une seule écoute on serait bien en peine de détailler. Ils sont tenus par des solistes de <strong>l’Académie de Perfectionnement au Chant Lyrique de la Scala</strong>, et satisfont parfaitement au niveau actuel de chant de la maison. On notera que les origines ethniques des personnages de l&rsquo;oeuvre semblent se refléter dans le choix des interprètes, souci de vraisemblance scénique qu&rsquo;on ne sait s&rsquo;il faut déplorer. Cinq solistes se voit confier des rôles plus individualisés. Adamson bien entendu, à qui <strong>Anthony Michaels-Moore</strong> prête un diction britannique parfaite, qui fait que l’on oublie rapidement s’il parle ou s’il chante son discours. La Gaia de <strong>Jennifer Johnston</strong> remporte les suffrages à l’applaudimètre, la mezzo-soprano usant avec délice de la rondeur de son timbre pour donner l’idée de la terre nourricière. Adam (<strong>Sean Panikkar</strong>) et Eve (<strong>Pumeza Matshikiza</strong>) jouissent d’une des plus belles scènes de l’opéra, qui cache une parenté très éloignée avec certaines de Monteverdi. Elle est irréprochable, lui concède quelques difficultés dans le haut de la tessiture. Ils sont éconduits par le truculent serpent de <strong>David DQ Lee</strong>. Enfin <strong>Orla Boylan</strong> chante avec justesse Mrs Masson venue rendre un dernier hommage à son défunt mari sur une plage paradisiaque.</p>
<p>	<strong>Robert Carsen</strong> a imaginé un dispositif scénique simple. A l’avant-scène un pupitre avec le Macbook qui sert à l’orateur pour faire défiler les différentes parties de sa conférence. Derrière lui un cadre de scène à diodes lumineuses fait office d’écran géant sur lequel on peut voir les dossiers (Kyoto, Eden, Gaia etc.) et des croquis, photos que contient l’ordinateur et qui s’animeront à l’arrière en spectacle vivant. Des danseurs sont souvent sollicités pour venir illustrer telle ou telle partie, comme la valse virevoltante des ouragans en formation, où chaque danseur enchaîne les pirouettes à l’infini. Vidéos, danse, et théâtre dans le théâtre enfin, que le Canadien apprécie tant d’une mise en scène à l’autre. La représentation commence, lumières allumées, par le discours parlé du scientifique et se terminera sur une salle qu’on rallume dans un geste brechtien afin de mettre le public en situation distanciée pour entendre la sentence finale d’Adamson « if I am the cause, then am I not also the cure ? » C’est efficace et, il faut l’admettre, bien fait. Mais comme bien souvent chez Robert Carsen, la grammaire théâtrale et ses effets n’ont guère plus de sens que leur simple exécution. Il reste comme toujours la beauté plastique des décors, des lumières et des vidéos qui donnent à l’ensemble un aspect papier glacé chic. Cette beauté formelle n’est pas gratuite et elle servira à merveille la poésie des scènes ou leur naïveté, comme dans ce vert jardin d’Eden aux grandes feuilles de bananier ; accentuera le grandiose (les ouragans dansés) ou participera du comique involontaire des situations. C’est peut-être inoffensif mais au moins cela n’alourdit pas le propos d’une redondance démonstrative, l’œuvre  pouvant rapidement sombrer dans la démonstration idéologique.</p>
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