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	<title>Samuel BODEN - Artiste - Forum Opéra</title>
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	<title>Samuel BODEN - Artiste - Forum Opéra</title>
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	<item>
		<title>J.S.Bach – Complete chorale cantatas</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/j-s-bach-complete-chorale-cantatas/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claude Jottrand]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 23 Nov 2025 07:15:44 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>C’est un somptueux coffret de 19 CD, assortis d’un livre musicographique en français, anglais et allemand, très savant, dû à la plume de Philippe Albèra, et d’un livret très complet reprenant le détail de chaque cantate et de chaque choral, assorti des photos des séances d’enregistrement. Il se dresse fièrement, drapé dans sa robe orangée, &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>C’est un somptueux coffret de 19 CD, assortis d’un livre musicographique en français, anglais et allemand, très savant, dû à la plume de Philippe Albèra, et d’un livret très complet reprenant le détail de chaque cantate et de chaque choral, assorti des photos des séances d’enregistrement. Il se dresse fièrement, drapé dans sa robe orangée, comme sorti d’une boutique de grand luxe du Faubourg Saint-Honoré ! Mais non, il vient de Genève, édité par Aparté, dans un format hélas un peu trop haut pour rentrer dans une étagère à CD classique.</p>
<p>L’entreprise est très intéressante, qui vise à établir un parallèle entre les cantates chorales écrites par Bach (il y en a 56) et les mélodies de chorales dont elles sont issues, ainsi que des chorals pour orgue a écrits sur les mêmes bases, soit par Bach lui-même, soit par l’un de ses contemporains. Et en prélude à chacune d’entre elles, on nous présente ce même choral, cette fois pour chant a capella, entonné par un des pupitres du chœur.</p>
<p>Mais qu’est-ce exactement qu’une cantate chorale ? Les chorals auxquels on fait référence ici sont ceux que composa Martin Luther au tout début de la Réforme, de 1523 à 1529 principalement, et qui constituent le socle de la musique liturgique protestante allemande pour les deux siècles suivants. La cantate chorale est un genre apparu au début du XVIIe, avant Bach donc, avec des compositeurs comme Salomo Franck ou Erdman Neumeister, mais auquel le maître de Leipzig donna ses lettres de noblesse. Elle se caractérise par l’utilisation systématique de la mélodie de chorale dans le cœur d’ouverture, en forme de vaste motet pour ensemble orchestrale et chœur à quatre voix, dans le choral final sous une forme plus simplement harmonisée, susceptible d’être reprise par l’ensemble des fidèles, et sporadiquement sous forme de rappels thématiques dans les airs pour solistes.</p>
<p>Bach composa un premier cycle presque complet de cantates chorales l’année de son arrivée à Leipzig, du dimanche de la Trinité 1724 à celui de 1725, qu’il compléta de quelques autres l’année suivante. Toutes sont basées sur un modèle sensiblement similaire, où la mélodie de chorale sert de structure et de lien entre les parties. Dans la mesure où ces mélodies de chorales, tirées de Luther, étaient très largement connues du public des fidèles, ce choral sert de repaire pour l’oreille, et de rappel de l’argument liturgique de la cantate. C’est ce corpus considérable qui est présenté ici.</p>
<p><strong>Stephan MacLeod</strong> est la cheville ouvrière de cette ambitieuse entreprise, présentée d’abord en dix-neuf concerts au Temple Saint-Gervais à Genève, de février 2017 à novembre 2023, une façon très originale, et sans doute inédite, d’aborder l’immense corpus des cantates de Bach par la forme. Né à Genève, il a débuté sa carrière en Allemagne, principalement avec Antiqua Köln, l’ensemble de Reinhard Goebel, puis avec les principaux chefs de musique ancienne et baroque, parmi lesquels on peut citer Leonhard, Herreweghe et Savall. MacLeod fonda ensuite son propre ensemble, Gli Angeli et partage désormais son temps entre l’enseignement, le chant et la direction.</p>
<p>C’est après avoir constaté l’importance de ce cycle dans l’œuvre de Bach, au départ des quarante-trois cantates chorales composées dans la saison 1724-25, complétées ensuite de quelques autres, que MacLeod a conçu ce projet passionnant. Il s’est entouré des meilleurs solistes instrumentaux, parmi lesquels on peut citer Marc Hantai au traverso, Marcel Ponseele au hautbois, Christophe Coin, Ophélie Gaillard ou Roel Dieltjens au violoncelle. Pour ce qui est des solistes du chant, il a résolu de chanter lui-même toutes les parties de basse, et a réuni une équipe de solistes, tous aguerris et la plupart remarquables pour chanter les très redoutables partitions que Bach a réservées aux chanteurs au fil de ses cantates. Son écriture terriblement instrumentale est sans pitié pour les chanteurs et requiert une souplesse vocale, des dispositions à la virtuosité et un souffle à toute épreuve. Renonçant, comme la plupart des chefs contemporains, à l’utilisation des voix d’enfants, McLeod confie les parties de soprano à <strong>Aleksandra Lewandowska</strong> ou <strong>Hana Blazikova</strong> (cette dernière réellement exceptionnelle pour ce répertoire), les parties d’alto aux meilleurs altistes du moment, <strong>Alex Potter</strong>, <strong>Damien Guillon</strong>, <strong>Terry Wey</strong>, <strong>William Shelton</strong> et plus sporadiquement <strong>Marine Fribourg</strong>. Pour les parties de ténor, <strong>Thomas Hobb</strong> et <strong>Valerio Contaldo</strong> cèdent de temps en temps le relai à <strong>Samuel Boden</strong>, <strong>Andrew Tortise</strong>, <strong>Raphaël Höhn</strong> ou <strong>David Hernandez</strong>.  L’unité stylistique et l’homogénéité de la distribution vocale est parfaite, on sent une équipe très soudée et probablement très contrôlée par le chef.</p>
<p>Tout artiste qui s’attaque aux cantates de Bach doit choisir un positionnement entre rigueur et sensualité, et trouver un équilibre entre l’expression du texte liturgique et la mise en lumière des merveilles de l’écriture contrapuntique, ainsi que le lien rhétorique entre les deux. Sur cette double échelle, McLeod privilégie certainement la rigueur, et livre une lecture particulièrement claire, intelligente et structurée de la musique de Bach, dont il se montre à la fois fin connaisseur et plein d’admiration (qui ne l’est pas ?). Sa vision analytique est particulièrement facile à suivre, c’est un atout précieux. Le côté humaniste, sensuel, confiant, généreux et charitable est présent aussi mais n’apparaît qu’en filigrane, c’est un choix.</p>
<p>Présentée en édition limitée – rien de tel pour susciter l’engouement – et réunie dans le très beau coffret qu’on a décrit, cette entreprise a un coût : 198 €, ce qui en fait un très généreux cadeau pour les fêtes.</p>
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		<title>HAENDEL, Chandos Anthems</title>
		<link>https://www.forumopera.com/cd-dvd-livre/haendel-chandos-anthems/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Olivier Rouvière]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 27 Oct 2025 08:23:16 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Après le coup d’éclat de ses premières créations londoniennes (Rinaldo, Amadigi), Haendel sembla se désintéresser de l’opéra pendant près de trois ans, n’offrant aucun drame à la scène entre le printemps 1717 et celui de 1720 (qui vit la création de la Royal Academy of Music). Le Saxon profitait alors de l’hospitalité de James Brydges, &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p align="justify"><span style="font-size: medium;">Après le coup d’éclat de ses premières créations londoniennes (</span><span style="font-size: medium;"><i>Rinaldo, Amadigi</i></span><span style="font-size: medium;">), Haendel sembla se désintéresser de l’opéra pendant près de trois ans, n’offrant aucun drame à la scène entre le printemps 1717 et celui de 1720 (qui vit la création de la Royal Academy of Music). </span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">Le Saxon profitait alors de l’hospitalité de James Brydges, comte de Carnarvon puis duc de Chandos, ancien trésorier des armées et plus grande fortune d’Angleterre, qui, dans sa résidence nouvellement construite de Cannons, entretenait sa propre troupe musicale, dirigée par Johann Christoph Pepusch (futur compositeur du </span><span style="font-size: medium;"><i>Beggar’s Opera</i></span><span style="font-size: medium;">). N’occupant en ces lieux aucun poste officiel, Haendel, soucieux de mériter la libéralité de son hôte, ne s’y montra pas moins prolifique : de ces années datent en effet deux </span><span style="font-size: medium;"><i>masks</i></span><span style="font-size: medium;">, </span><span style="font-size: medium;"><i>Acis &amp; Galatea</i></span><span style="font-size: medium;"> et </span><span style="font-size: medium;"><i>Haman &amp; Mordecai</i></span><span style="font-size: medium;"> (première version d’</span><span style="font-size: medium;"><i>Esther</i></span><span style="font-size: medium;">) ainsi que les onze antiennes connues aujourd’hui sous le nom de « Chandos anthems ». </span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">Pièces paraliturgiques (en anglais), grands motets ou mini-oratorios, ces partitions témoignent d’un esprit bouillonnant, prompt à tirer les leçons du passé comme à se projeter dans l’avenir : outre l’influence de Purcell, elles charrient un nombre aussi impressionnant de réminiscences (emprunts aux cantates italiennes, aux psaumes écrits pour la Chapelle royale) que de prémonitions (formes, mélodies, solutions contrapuntiques qu’on retrouvera dans les oratorios de la maturité). Par exemple, « </span><span style="font-size: medium;"><i>Let God arise</i></span><span style="font-size: medium;"> »  débute par une sonate qui sera reprise dans </span><span style="font-size: medium;"><i>Radamisto</i></span><span style="font-size: medium;">, se poursuit avec un extrait du </span><span style="font-size: medium;"><i>Dixit Dominus</i></span><span style="font-size: medium;"> et s’achève sur un « </span><span style="font-size: medium;">Alleluia</span><span style="font-size: medium;"> » annonçant celui de </span><span style="font-size: medium;"><i>Messiah</i></span><span style="font-size: medium;">. Ces oeuvres témoignent également de leurs conditions d’exécution au sein d’une chapelle privée ne comptant d’abord qu’une douzaine de musiciens : ainsi, les premiers anthems ne comportent aucun alto (vocal ou instrumental), partie que le duc jugeait inutile, font la part belle au(x) ténor(s) solo(s), au hautbois, au basson, à l’orgue et au violon. </span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">Ces petits bijoux n’ont été que sporadiquement enregistrés : on n’en trouve qu’une intégrale digne de ce nom, celle d’Harry Christophers, aux choix désormais discutables (1989). Récemment, ils ont été remis en lumière par un beau disque de l’Ensemble Marguerite Louise consacré à trois d’entre eux (CVS, 2022) – dont deux (les anthems 4 et 6) se retrouvent dans le présent enregistrement : la comparaison s’imposait d’elle-même. </span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">Elle s’avère pourtant ardue, tant les moyens employés diffèrent : le chœur de Gaétan Jarry, chez CVS, convoque deux fois plus de voix et son orchestre est plus fourni d’un tiers que ceux de <strong>Jonathan Cohen</strong>. La version de Jarry lorgne ainsi du côté de Versailles, accentuant la pompe et la théâtralité des œuvres.</span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">Celle de Cohen peut sembler d’emblée plus conforme à la « réalité historique », au moins en matière d’effectifs, avec un chœur réduit à huit chanteurs qui interprètent également les airs. Cohen accentue encore la particularité chambriste de sa lecture en confiant l’incipit de certains chœurs à deux ou trois solistes (« Have mercy upon me »). On y gagne une transparence accrue (la fugue annonçant </span><span style="font-size: medium;"><i>L’Allegro, Il Penseroso ed Il Moderato</i></span><span style="font-size: medium;">, à la fin du 3° anthem) et, par moments, un équilibre magique entre les diverses voix et instruments, proche de celui qu’on obtiendrait dans un madrigal (« </span><span style="font-size: medium;"><i>Let God arise</i></span><span style="font-size: medium;"> »). On aime aussi, chez Cohen, cette flexibilité du phrasé, qui confère un caractère large, presque sentimental, à la première sonate d’introduction, souligne avec grâce les pleins et déliés du chant (« Against Thee » – autre prémonition de </span><span style="font-size: medium;"><i>Messiah</i></span><span style="font-size: medium;">). </span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">En revanche, les tempi s’avèrent moins variés ici que chez Jarry, les allegros moins allègres, les pages sombres moins dramatiques, les pages virtuoses plus sages (l’air de tempête « The waves of the sea », les soli de violon au début d’ « <em>As pants the hart </em>»), et les contrastes de textures évidemment moins sensibles. D’autant que sopranos et basses, impeccables dans les chœurs, déçoivent souvent dans les soli, les premières adoptant une émission droite de garçonnets qui n’a pas vraiment lieu d’être (ces soli furent créés par des cantatrices). </span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">Cohen dispose cependant d’un superbe atout en la personne d’<strong>Hugo Hymas</strong>, ténor racé, souple, très agile (« Put thy trust in God », « Like as the smoke » !), qui avait campé Jupiter dans la seconde </span><span style="font-size: medium;"><i>Semele</i></span><span style="font-size: medium;"> de Gardiner ; et, pour l’intermittente partie d’alto, il a opportunément fait appel à un autre excellent ténor, <strong>Samuel Boden</strong> (au lieu du falsettiste retenu par Christophers). </span></p>
<p align="justify"><span style="font-size: medium;">En somme, nous retrouvons ici les qualités et défauts qu’Arcangelo avait déployés dans ses précédents enregistrements haendéliens (la </span><span style="font-size: medium;"><i>Brockes-Passion</i></span><span style="font-size: medium;"> en 2020 et </span><span style="font-size: medium;"><i>Theodora</i></span><span style="font-size: medium;"> en 2024, toujours chez Alpha) : une musicalité pudique et tendre ; une palette expressive réduite.</span></p>
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		<title>MONTEVERDI, Incoronazione di Poppea &#8211; Namur</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/monteverdi-incoronazione-di-poppea-namur/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Claude Jottrand]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 06 Jul 2025 04:00:00 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>On connait les difficultés que rencontre tout chef d’orchestre qui aborde la partition de l’Incoronazione : les sources originales sont perdues, et celles dont on dispose, de seconde main, divergent sur bien des points : effectif instrumental, ordre des scènes, choix des airs etc&#8230; C’est donc ce qu’on appelle une partition ouverte, où chacun se sent &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>On connait les difficultés que rencontre tout chef d’orchestre qui aborde la partition de <em>l’Incoronazione</em> : les sources originales sont perdues, et celles dont on dispose, de seconde main, divergent sur bien des points : effectif instrumental, ordre des scènes, choix des airs etc&#8230; C’est donc ce qu’on appelle une partition ouverte, où chacun se sent autorisé à apporter sa vision, (qui devient assez vite sa version) faisant pencher l’œuvre tantôt vers la tragédie historique, tantôt vers la farce grossière, tantôt vers le drame humain, alors qu’elle est tout cela à la fois.</p>
<p>Un savant travail de reconstitution, émaillé de nombreux choix et donc aussi de nombreux renoncements, constitue la première étape de toute interprétation. L’œuvre est d’une richesse extrême, tant sur le plan musical qu’en ce qui concerne le livret. Chaque personnage ou presque est fait d’ambiguïtés, de nuances, tantôt ignoble et tantôt émouvant, à la fois cruel et amoureux, pervers et sincère, au masculin comme au féminin ! En guise de morale, c’est la force et le mal qui finalement triomphent, l’amour sauvant les coupables.</p>
<p>L’élaboration proposée par <strong>Leonardo García Alarcón</strong>, qui avait déjà abordé l’œuvre avec les élèves de l’Académie au Festival d’Aix en Provence pendant l’été 2022, part de l’orchestre, dont il fait le socle de son spectacle et dont il soigne la partition avec une richesse d’inspiration rarement égalée. Ses douze musiciens triés sur le volet, attentifs à chaque instant, certains maniant tour à tour plusieurs instruments, proposent un tissu instrumental extrêmement solide, d’une grande richesse harmonique, sur lequel les chanteurs pourront ensuite s’appuyer. Outre cette solidité, la partie instrumentale est aussi d’une très riche diversité de timbre, en particulier au continuo, d’une grande souplesse rythmique, très attentive au texte, maniant l’humour, proposant des figuralismes, des bruitages qui viennent donner à certains passages un caractère hautement burlesque très bienvenu, un vrai régal pour l’oreille et un divertissement pour l’esprit. Il en résulte qu’on ne s’ennuie jamais, que tout détail est intéressant à suivre, et que la proposition globale est extrêmement convaincante.</p>
<p>Il n’y a pas à proprement parler de mise en scène, mais les chanteurs chantent de mémoire (à une exception près, on y reviendra) bougent, vivent et interprètent l’action avec une grande fluidité dans un dispositif fait d’un grand praticable situé derrière l’orchestre, et des espaces latéraux laissés libres par ce dernier. L’orchestre, au cœur du plateau donc, participe ainsi pleinement à l’action qui se déroule autour de lui, ce qui facilite aussi le contact visuel entre les musiciens.</p>


<figure class="wp-block-image aligncenter size-large"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="1024" height="683" src="https://www.forumopera.com/wp-content/uploads/Nicolo-Balducci-1024x683.jpg" alt="" class="wp-image-188322"/><figcaption class="wp-element-caption"><sup>Nicolò Balducci © Paolo Donato</sup></figcaption></figure>


<p>La distribution vocale est elle aussi de grande qualité et particulièrement homogène : le rôle-titre est chanté avec beaucoup d’abattage et d’énergie par <strong>Sophie Junker</strong>, voix solide et dotée d’une grande diversité de couleurs et fort instinctive dans ses choix d’interprétation. Pour lui donner la réplique, le Néron de <strong>Nicolò Balducci</strong>, très solide également, qui a beaucoup gagné en volume, moins en couleurs, depuis que nous l’avions entendu l’an dernier dans le <em>Nabucco</em> de Falvetti. La voix est diablement efficace, avec des aigus très sonores, mais un peu monochromatique. Fin musicien, le chanteur réussit tout de même à rendre la personnalité fascinante et perverse de l’empereur dans toute sa sordide diversité. L’impératrice Ottavia (<strong>Mariana Flores</strong>) présente à peu près les mêmes caractéristiques, grande solidité vocale, en particulier dans le registre aigu, mais avec une sorte de dureté qui ne messied pas au rôle. L’autre cocu de l’affaire, Ottone, est chanté avec beaucoup de talent par <strong>Christopher Lowrey, </strong>une très belle voix avec une beau velouté dans le medium, une agilité virtuose bien maîtrisée et surtout une sincérité dans l’expression des émotions qui fait de chacune de ses interventions un moment de plaisir. Le très beau rôle de Sénèque est fort bien tenu par <strong>Edward Grint</strong>, basse aux résonnances graves impressionnantes, voix chaude, magnifiquement timbrée, malgré sa jeunesse, on s’attendrait plutôt à des cheveux gris pour ce rôle. Venons-en maintenant au cas du ténor <strong>Samuel Boden</strong>, à qui on a confié les deux rôles de nourrices, rôles travestis, burlesques, mais aussi très émouvants. Débarqué tardivement dans la production, il est le seul à chanter avec partition, sa tablette à la main, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’impact du rôle, l’esprit d’à propos de ses répliques ou son agilité vocale. Il réussit tout de même à sauver la très belle berceuse de l’acte II, et fait passer le reste avec humour et auto-dérision. <strong>Juliette Mey</strong> est magnifique et souveraine dans le rôle de <em>Amore</em>, et <strong>Lucía Martín Cartón</strong> chante Drusilla avec émotion. Dans le prologue, elle tenait aussi le rôle de <em>Fortuna</em>, non sans quelques ports de voix un peu contestables. Du côté des messieurs, trois chanteurs se partagent avec vaillance les petits rôles : le ténor <strong>Valerio Contaldo</strong>, voix puissante et très bien timbrée, le baryton <strong>Riccardo Romeo</strong> très efficace également et le baryton <strong>Yannis François</strong>, jeune talent prometteur.</p>
<p>Après plus de trois heures trente de musique, le spectacle se termine sur le très célèbre duo entre Néron et Poppée, « Pur te miro, pur te godo »chanté avec une grâce infinie dans un sentiment d’intimité précieux qui fait oublier toutes les turpitudes de l’horrible Néron et déclenche des tonnerres d’applaudissements bien mérités.</p><p>L’article <a href="https://www.forumopera.com/spectacle/monteverdi-incoronazione-di-poppea-namur/">MONTEVERDI, Incoronazione di Poppea &#8211; Namur</a> est apparu en premier sur <a href="https://www.forumopera.com">Forum Opéra</a>.</p>
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		<item>
		<title>Haute-contre ou contre-ténor ?</title>
		<link>https://www.forumopera.com/dossier/haute-contre-ou-contre-tenor-2/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 15 Aug 2022 07:39:02 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Lorsqu&#8217;au milieu du siècle passé Alfred Deller fait entendre ses célestes notes dans un registre aigu inouï pour un homme adulte, à la virilité intacte, le monde de la musique s&#8217;émerveille et redécouvre une pratique vocale longtemps oubliée. Les musicologues, les lyricomanes et les amateurs de chant choral s&#8217;interrogent alors sur la terminologie : peut-on &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Lorsqu&rsquo;au milieu du siècle passé Alfred Deller fait entendre ses célestes notes dans un registre aigu inouï pour un homme adulte, à la virilité intacte, le monde de la musique s&rsquo;émerveille et redécouvre une pratique vocale longtemps oubliée. Les musicologues, les lyricomanes et les amateurs de chant choral s&rsquo;interrogent alors sur la terminologie : peut-on simplement traduire le terme <em>countertenor</em> par « contre-ténor » ? N&rsquo;y aurait-il pas là une dérive franglaise, ignorant la notion de « haute-contre », un des fleurons de la musique baroque française ? Et que signifierait alors la pratique du <em>falsetto </em>? Voici plus de 20 ans que dans ces colonnes Bernard Schreuders a tenté de répondre à ces questions – et à bien d&rsquo;autres. Son article a été entièrement mis à jour et enrichi de nombreuses illustrations.</strong></p>
<hr />
<p><strong>1. Des mots et des catégories </strong></p>
<p>« (&#8230;) la connaissance de la valeur exacte des mots est peut-être la clé la plus importante de toutes les sciences. Aucune d&rsquo;entre elles n&rsquo;a une nomenclature aussi vicieuse que celle de la musique. »<br />
Framery, préface aux tomes consacrés à la musique dans <em>L&rsquo;encyclopédie méthodique </em>(1791).</p>
<p>Nous connaissons tous des chanteurs qui échappent aux catégories : celles-ci ont leur utilité, mais elles sont incapables de rendre compte de la diversité des voix. D&rsquo;abord, les tessitures vocales – l&rsquo;étendue que la voix couvre avec le plus de facilité – se chevauchent partiellement et c&rsquo;est avant tout l&rsquo;étendue totale (l&rsquo;ambitus) ainsi que le timbre qui permettent de différencier un ténor d&rsquo;un baryton. Par ailleurs, certaines voix recouvrent parfaitement deux tessitures : le mezzo et le soprano, par exemple ; d&rsquo;autres se situent entre deux tessitures, comme le baryton-basse ; il en est aussi qui ont la tessiture du soprano et le timbre, les couleurs du mezzo, etc. De toute façon, le timbre ou plus globalement le grain d&rsquo;une voix, sa corporalité (« le corps dans la voix qui chante » disait Roland Barthes), sont façonnés par notre subjectivité, à grands renforts d&rsquo;épithètes et de métaphores. Leur perception est trop complexe pour que nous les enfermions dans des catégories définitives. Il va sans dire que la prudence s&rsquo;impose davantage encore lorsque nous abordons le passé.</p>
<p>La classification des voix et la tessiture des chanteurs, la technique vocale demeurent largement étrangères aux préoccupations des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles. D&rsquo;ailleurs, les voix médianes – le baryton et le mezzo-soprano – ne seront identifiées et prises en compte que dans le dernier quart du XVIII<sup>e</sup> siècle<sup>1</sup>. C&rsquo;est la prononciation, la pureté de l&rsquo;intonation et l&rsquo;art des ornements qui priment dans les traités de chant et les commentaires de l&rsquo;époque.</p>
<p>Autant dire qu&rsquo;il est parfois difficile, voire impossible, de déterminer la catégorie vocale d&rsquo;un interprète mort il y a trois siècles. La partition et la catégorie dans laquelle le chanteur est rangé ne suffisent pas. Prenons le rôle-titre de l&rsquo;<em>Orfeo </em>de Monteverdi (si <em>b </em>2 – fa # 3) : même en tenant compte du diapason en vigueur alors dans l’Italie du Nord  (La = minimum 466 hrz), au moins un demi-ton supérieur au diapason actuel (La= 440 hrz), le rôle peut être chanté par un ténor ou par un baryton. Lorsqu’en 1998, René Jacobs dirigeit la production mise en scène par Trisha Brown, Carlo Allemano (ténor) alternait avec Simon Keenlyside (baryton). Le créateur du rôle, Francesco Rasi était appelé « ténor » à l&rsquo;époque, mais quelle réalité recouvrait exactement ce mot ? Ses contemporains, le mécène et musicographe Vincenzo Giustiniani (<em>Discorso sopra la musica</em>) et le compositeur Severo Bonini (<em>Discorse e regole</em>), louaient la facilité avec laquelle le chanteur réalisait des ornements et des diminutions brillantes tant dans le registre du ténor que dans celui de la basse. A tessiture égale, ne pouvait-il pas être aussi bien un baryton léger qu&rsquo;un ténor grave ? Au XVII<sup>e</sup> siècle, les tessitures de la plupart des rôles d&rsquo;opéra étaient réduites. Ainsi les rôles de soprano n&rsquo;excédaient pratiquement jamais le sol 4, ils peuvent donc être chantés par un soprano ou un mezzo-soprano ; mais qui les chantait, à l&rsquo;époque ? Emiliano-Gonzalez Toro émet l’hypothèse que Rasi était un baryténor, un type vocal intermédiaire entre le baryton et le ténor, auquel il s’identifie et dont Furio Zanasi offre également un bel exemple.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/PPbl9TSs43Y" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 1<em> :</em> Claudio Monteverdi, « Possente spirto » (<em>Orfeo</em>) –Ensemble I Gemelli, Emiliano Gonzalez-Toro, ténor et dir.</p>
<p><strong>2. Du <em>tenoriste </em>au <em>t</em></strong><em>énor</em></p>
<p>La terminologie vocale trouve son origine, bien avant les débuts de l&rsquo;opéra, dans le développement de la polyphonie. Ce n&rsquo;est que par glissements successifs que les mots <em>taille </em>et <em>haute-contre</em>, abandonnés tardivement au profit du mot <i>ténor </i> par désigner la voix d&rsquo;homme aiguë et le chanteur qui la possède.</p>
<p>Au début du XIII<sup>e</sup> siècle, Johannes de Garlandia (<em>De mensurabili musica</em>), distingue les deux lignes de la polyphonie : le <em>primus cantus</em> et le <em>secundus cantus</em>, la première étant appelée <em>tenor</em>, littéralement « celle qui porte », qui soutient le contrepoint et à laquelle est confié le « cantus firmus ». Le terme <em>tenor</em>, qui ne désigne encore qu&rsquo;une fonction, devient en français la <strong><em>teneur </em></strong>(1373).</p>
<p>A la fin du XIV<sup>e</sup> et au début du XV<sup>e</sup> siècles, les compositeurs prennent l&rsquo;habitude d&rsquo;ajouter une troisième partie, « contre », c&rsquo;est-à-dire à côté du <em>tenor</em>, le <em>contra-tenor </em>(<em>contre-teneur</em>), qui évolue dans la même tessiture que le <em>tenor. </em></p>
<p>Dans la seconde moitié́ du XV<sup>e</sup> siècle, le développement d&rsquo;une écriture à quatre voix provoque la subdivision du <em>contra-tenor</em>, dont la tessiture ne se confond plus avec celle du <em>tenor</em> : le <em>contra(-)tenor bassus </em>(abrégé en <em>bassus</em>) est désormais la partie la plus grave de la polyphonie tandis que le <em>contra(-)tenor altus </em>(abrégé en <em>contra(-)tenor </em>cf. haute-contre) oscille entre la tessiture du <em>tenor</em> et une tessiture plus aiguë, qui deviendra celle du <em>(contr)alto</em>, de la <em>haute-contre</em>, du <em>countertenor </em>ou de l&rsquo;<em>alt(us) </em>allemand. C&rsquo;est à cette époque que le mot <em>tenor </em>et son doublon français, <em>teneur</em>, en viennent à désigner une tessiture <em> </em>plus ou moins précise.</p>
<p><img decoding="async" class="aligncenter" src="/sites/default/files/traite_de_danse_de_thoinot_arbeau.jpeg" alt="" width="458" height="645" /><br />
Illustration 2 : Exemple de partition à quatre voix</p>
<p>Durant le XV<sup>e</sup> siècle, l&rsquo;interprète virtuose des parties de <em>tenor</em> et de « contratenor » est appelé <strong><em>tenoriste </em></strong>(<em>tenorista </em>en italien). Avec la généralisation de l&rsquo;écriture à quatre voix, le vocabulaire se précise : <em>tenorista basso</em>, <em>controriste</em>, concurrencé par <em>contro alto </em>(issu de <em>contro-tenore alto</em>), etc. En italien, le vocable <em>tenoriste </em>tend à disparaître, remplacé par <em>tenore</em>. La forme <strong><em>ténor </em></strong>est bien sûr un calque de l&rsquo;italien (1444), employé d&rsquo;abord au sens de « concert », d&rsquo;« harmonie », puis pour désigner la partie de la polyphonie et la tessiture qui lui correspond. Cependant, son emploi est rare et il est rapidement supplanté par le mot <em>taille </em>– Richelet (<em>Dictionnaire de la langue </em>française, 1680) le considère même comme vieux ! Ce n&rsquo;est qu&rsquo;à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et surtout dans la première moitié du XIX<sup>e</sup> siècle que son usage se répandra et qu&rsquo;il éclipsera, à son tour, le mot <strong><em>taille</em></strong>. La <em>teneur </em>est, elle aussi, rapidement concurrencée par la <em>taille </em>et tombe en désuétude au XVII<sup>e</sup> siècle. C&rsquo;est au gré d&rsquo;une évolution assez mystérieuse, que le terme <em>taille </em>est devenu synonyme de <em>teneur </em>au début du XVI<sup>e</sup> siècle. Son emploi, dans cette acception, se généralise aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, et, par métonymie, le mot en arrive à désigner l&rsquo;instrument ou la voix qui évolue dans cette tessiture.</p>
<p>Alors que la <em>taille</em>, parfois qualifiée de « naturelle », désigne un ténor plutôt grave (mi 2-sol 3), la <strong><em>haute-taille </em></strong>est tantôt synonyme de <em>haute-contre</em>, c&rsquo;est-à-dire de ténor aigu, par opposition à la <em>taille</em>, tantôt synonyme de <em>taille</em>, lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;oppose à la <em>basse-taille</em>, tout comme la <em>haute-contre </em>s&rsquo;oppose à la <em>basse-contre</em>. La musique française distingue deux variétés de basse : <em>la basse-taille </em>tout d&rsquo;abord, définie par Rousseau comme « la partie [qui] tient le milieu entre la taille et la basse », équivalent, selon Brossard, de <em>concordant </em>et de l&rsquo;italien <em>baritono</em>, et qui correspond à la <em>basse chantante </em>(proche du baryton-basse en tessiture) ou au baryton, sa tessiture variant d&rsquo;une œuvre à l&rsquo;autre. La <em>basse-contre </em>désigne, sans équivoque possible, la <em>basse profonde</em>, la plus grave des parties dans la polyphonie, celle qui côtoie les contrebasses à la Chapelle Royale.</p>
<p><strong>3. Du <em>heldentenor </em>au <em>tenorino</em></strong></p>
<p>« Et il se trouve que c&rsquo;est le jeune homme du printemps dernier, un peu grandi, et de qui l&rsquo;organe de ténorino a mué dans ce court intervalle en un velouté, clair et chaud baryton. »<br />
Verlaine</p>
<p>L&rsquo;émergence du terme <em>ténor </em>à la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle ne laissait guère présager l&rsquo;inflation d&rsquo;épithètes et de nuances dont la langue allait s&rsquo;enrichir – ou s&rsquo;encombrer – durant le XIX<sup>e</sup> siècle ! L&rsquo;internationalisation du monde de l&rsquo;opéra et la diversification des styles vont motiver l&rsquo;élaboration d&rsquo;une véritable typologie des voix. Les chanteurs vont se classer selon leurs dispositions vocales et dramatiques, propres à rencontrer les exigences de certains rôles plutôt que d&rsquo;autres.</p>
<p>Préparé par l&rsquo;<em>opera buffa </em>et consacré par le romantisme, l&rsquo;avènement du héros ténorisant est implacable. Rossini et Bellini font leur deuil du <em>belcanto </em>et de ses plus brillants représentants, les castrats. Le ténor, nouveau <em>divo</em>, triomphe sans partage – ou presque – sur toutes les scènes du monde. Une terminologie sophistiquée, parfois confuse et d&rsquo;ailleurs âprement controversée, rend compte de la multitude des emplois et de la variété des styles d&rsquo;écriture dévolus au ténor. Aucune classification ne fait vraiment l&rsquo;unanimité, pas plus au XIX<sup>e</sup> siècle qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui ; certains ne seront pas d&rsquo;accord avec une définition, d&rsquo;autres avec un exemple, c&rsquo;est inévitable, seule la subjectivité y trouvera son compte. Les mots ont leur importance, mais l&rsquo;essentiel, à mon avis, réside ailleurs : dans l&rsquo;adéquation – ou plus exactement dans la manière dont chacun percevra l&rsquo;adéquation – stylistique, dramatique et musicale entre un interprète et un rôle, dans la qualité de sa performance. Les définitions qui suivent sont à prendre comme autant de propositions, elles n&rsquo;ont pas d&rsquo;autre prétention et je ne me risquerais pas à donner des exemples de chanteurs contemporains afin de les illustrer. Libre à vous d&rsquo;étiqueter vos artistes préférés&#8230;</p>
<p>La première catégorie est la plus touffue (accrochez-vous !) : le <em>ténor léger</em>, le plus aigu des ténors, alliant souplesse et clarté, peut avoir une certaine puissance (Gerald dans <em>Lakmé</em>),</p>
<pre><img decoding="async" class="aligncenter" src="/sites/default/files/jean-alexandre-talazac_large.jpeg" alt="" width="335" height="440" />
Illustration 3 : Jean-Alexandre Talazac, créateur de Gerald dans Lakmé © Palazzetto Bru Zane / fonds Leduc</pre>
<p>il est proche du <em>tenore di grazia</em>, variante du ténor lyrique dans les opéras de Rossini et de ses contemporains (Lindoro dans <em>L&rsquo;Italienne à Alger</em>, Percy dans <em>Anna Bolena</em>) et dont le <em>ténor bouffe </em>n&rsquo;est qu&rsquo;un emploi particulier, très exigeant quant au jeu scénique, mais pas nécessairement comique (Mime dans <em>Siegfried</em>, Goro dans <em>Madama Butterfly</em>), contrairement au <em>ténor trial </em>(du nom d&rsquo;un chanteur d&rsquo;opéra-comique), ténor nasal et à la projection réduite utilisé dans l&rsquo;opéra français (Cochenille, Frantz dans <em>Les Contes d&rsquo;Hoffmann</em>, Schmidt dans <em>Werther</em>). Enfin, le ténor <em>(contr)altino </em>est la forme la plus rare du ténor léger, puisqu&rsquo;il atteint des notes extrêmement aigües sans recourir au fausset (paradoxalement, l&rsquo;Astrologue du <em>Coq d&rsquo;Or </em>de Rimsky-Korsakov, est souvent cité comme exemple alors que le compositeur requiert le fausset !), mais le terme était aussi utilisé pour décrire la voix très étendue de Giovanni Davide, ténor rossinien qui montait, en fausset, jusqu&rsquo;au contre-fa et même jusqu&rsquo;au contre-si bémol (si b 4).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Giovanni David peint par Francesco Hayez © DR" src="/sites/default/files/giovanni_david_portrait_by_francesco_hayez.jpeg" alt="" width="728" height="1000" /><br />
Illustration 4 : Giovanni Davide en Alessandro dans <em>Gli arabi nelle Gallie </em>de Pacini, portrait réalisé  par Francesco Hayez</p>
<p>Le <em>ténor lyrique </em>est doté d&rsquo;un timbre plus riche que le ténor léger et d&rsquo;une voix plus puissante, mais ses rôles privilégient encore la beauté de la ligne de chant plutôt que la vérité dramatique (Almaviva dans <em>Il Barbiere di Siviglia</em>, Alfredo dans <em>La Traviata</em>, Werthe<em>r</em>), le <em>ténor de demi-caractère </em>(<em>di mezzo carattere</em>) occupant une position intermédiaire entre le ténor léger et le ténor lyrique. Le <em>ténor lirico-spinto </em>(Le Duc dans <em>Rigoletto</em>, Rodolfo dans <em>La Bohème</em>), que d&rsquo;aucuns appellent aussi <em>ténor lyrique-dramatique</em>, possède une voix essentiellement lyrique, mais large, puissante et incisive surtout dans les climax dramatiques (Don Alvaro dans <em>La Forza del destino</em>) ; le <em>fort-ténor</em>, <em>ténor dramatique</em>, <em>ténor noble </em>ou encore <em>tenore di forza</em>, plus puissant que le ténor lyrique, mais moins barytonant que le ténor héroïque, est requis pour les rôles les plus dramatiques de Donizetti et ceux du grand opéra français, certains l&rsquo;apparentent aussi au <em>lirico-spinto</em>. Le plus ample et le plus puissant des ténors, le <em>ténor héroïque </em>(Samson), appelé aussi <em>tenor robusto </em>(Manrico, Otello de Verdi) et dont l&rsquo;équivalent allemand est le <em>Heldentenor </em>wagnérien (Tristan, Siegfried), se caractérise par la plénitude, la rondeur et l&rsquo;égalité du timbre, jusque dans l&rsquo;aigu. Enfin les Italiens désignent par le terme <em>baritenore </em>(« ténor lourd »), un type de ténor grave dont la tessiture ne dépasse généralement pas le la 3, il se rencontre chez Rossini (Otello et Iago dans <em>Otello </em>) et chez Mayr. Diminutif de <em>tenore</em>, <em>tenorino </em>désigne un ténor très léger ou, péjorativement, une voix de ténor léger, faible et détimbrée, autrement dit un filet de voix !</p>
<p><strong>4. La haute-contre</strong><sup>2</sup></p>
<p><strong>4.1. L&rsquo;exception française </strong></p>
<p>« Castrato. Musicien qui chante le dessus. Hélas ! »<br />
<em>Dictionnaire de la musique</em> de Meude-Monpas (1787)</p>
<p>Alors que partout en Europe, l&rsquo;<em>opera seria </em>consacre le triomphe des castrats, la France choisit la voix de ténor pour incarner le héros de ses tragédies en musique. C&rsquo;est pour des raisons avant tout politiques et culturelles que les castrats sont exclus de l&rsquo;opéra français, ne nous leurrons pas : les motivations humanitaires ne s&rsquo;exprimeront que tardivement, avec les Lumières.</p>
<p>Invités par Mazarin avec d&rsquo;autres chanteurs italiens, quelques castrats se sont produits à Paris dans des ouvrages de Marazolli, Sacrati (<em>La Finta Pazza</em>), Rossi (<em>L&rsquo;Orfeo</em>) et Cavalli (<em>Egisto, Xerse, Ercole amante</em>). Dès 1645, lors de la production de <em>La Finta Pazza, </em>le public s&rsquo;émerveille en découvrant les machineries de Torelli, mais critique déjà̀ le travestissement et la distribution des rôles. Plus que la voix, c&rsquo;est la personne même du castrat qui dérange. Les compositeurs italiens privilégient les voix de <em>soprani </em>et <em>contralti</em>, voix de castrat ou de femme, plus brillantes et plus travaillées et le travestissement s&rsquo;inscrit dans une dramaturgie stylisée où le réalisme n&rsquo;a absolument pas sa place. L&rsquo;identification entre l&rsquo;interprète et le personnage ne repose absolument pas sur la ressemblance physique. Cependant, la majorité des Français semblent incapables d&rsquo;imaginer des conventions musico-dramatiques différentes de celles en vigueur dans la tragédie en musique. L&rsquo;<em>opera seria </em>paraît porter atteinte à leur conception du genre et de la sexualité. Cette apparente confusion des sexes les scandalise : c&rsquo;est comme si les hommes se sentaient outragés dans leur virilité et les femmes, ridiculisées.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/lrbQToUA5OE" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 5 <em>: </em>Luigi Rossi, « Lasciate Averno  » (<em>Orfeo</em>) – Eli McCormack (Orfeo), dir. Ingrid Matthews</p>
<p>A la mort de Mazarin, les chanteurs italiens sont congédiés. Le <em>belcanto </em>n&rsquo;aura pas sa place dans la tragédie en musique, conçue par Louis XIV et Lully comme un art français et un acte politique fondateur. Une soixantaine de castrats seront importés, en plusieurs vagues, mais pour chanter les dessus à la Chapelle royale, sous les règnes successifs de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Même Napoléon, qui a pourtant éradiqué la castration en Europe, engagera Crescentini pour sa Chapelle consulaire. Mais les castrats n&rsquo;apparaîtront jamais plus sur les scènes d&rsquo;opéra. C&rsquo;est à peine s&rsquo;ils feront des apparitions occasionnelles dans les chœurs, notamment dans ceux de <em>La Naissance d&rsquo;Osiris</em>, d&rsquo;<em>Anacréon </em>et de <em>Pygmalion </em>de Rameau. Antonio Bagniera (1638-1740) est la seule exception : Lully tire parti de sa voix angélique et de son physique enfantin (1m 20 !) pour le personnage de l&rsquo;<em>Amour </em>dans <em>Cadmus et Hermione </em>ou celui d&rsquo;un faune dans le prologue de <em>Bellérophon</em>. Choristes et solistes appréciés à la Chapelle royale (même si d&rsquo;aucuns aimeraient les voir remplacés par des femmes), les castrats profitent du succès croissant de la musique italienne au XVIII<sup>e</sup> siècle et apparaissent souvent aux Tuileries (Concert-Spirituel) ou dans des concerts privés. Par contre, Annibali, Albanese, Potenza – qui remporte un vif succès dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse – Savoi et Amantini ne se produisent pas à l&rsquo;Opéra et les vedettes de passage en France, comme Caffarelli ou Guadagni, doivent se contenter de quelques récitals.</p>
<p><strong>4.2. Le répertoire</strong></p>
<p>Dans l&rsquo;opéra français, la voix de ténor grave, appelée <em>taille </em>ou <em>taille naturelle </em>(mi 2 &#8211; sol 3) doit se contenter de rôles secondaires. Admetus dans <em>Alceste </em>et Thésée dans la tragédie éponyme de Lully sont les exceptions qui confirment la règle. Louis Cuvillier (mort en 1752), une des meilleures tailles de son temps, campe volontiers des personnages de vieilles femmes – il crée le rôle-titre des <em>Amours de Ragonde </em>de Mouret en 1742 – ou d&rsquo;impressionnantes allégories (une des Parques dans les superbes trios d&rsquo;<em>Hippolyte et Aricie </em>de Rameau). Cuvillier interpréta également la partie de Momus dans l&rsquo;opéra-comique de Rameau, <em>Platée</em>. En fait, le rôle se partage entre la tessiture de basse-taille (dans le prologue) et la tessiture de taille (le reste de l&rsquo;ouvrage), or, pour la reprise, Cuvillier chanta l&rsquo;intégralité du rôle, ce qui ne peut que nous inciter à relativiser la pertinence et la précision du vocabulaire.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/bBv-Te0kF4E" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 6 : Jean-Philippe Rameau, Pluton, Second Trio des Parques (<em>Hippolyte et Aricie</em>) – Nathan Berg (Pluton), Christopher Josey (Première Parque), Mathieu Lécroart (Deuxième Parque), Bertrand Bontoux (Troisième Parque), Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>Nous sommes même parfois carrément induits en erreur par une nomenclature « vicieuse » (Framery) ou employée de manière tout à fait anarchique. Alors qu&rsquo;il est encore page à la Chapelle royale, Louis Augustin Richer (1740-1819) débute dès l&rsquo;âge de onze ans au Concert-Spirituel. Il s&rsquo;y produit régulièrement entre 1763 et 1780, notamment dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse. Or, en 1765, <em>Le Mercure de France </em>le présente en ces termes : « Superbe voix de taille [sic], Richer a conservé la faculté de chanter le dessus sans l&rsquo;aigreur du fausset, sans l&rsquo;aridité des voix conservées contre l&rsquo;ordre de la nature. » Une taille, soit un ténor, qui chante le dessus : avouez qu&rsquo; il y a de quoi perdre son français ! Quelle partie chantait-il dans le <em>Stabat Mater </em>de Pergolèse ? Celle d&rsquo;alto ou de soprano ? Un ténor aigu qui chante en voix mixte pourrait tenir la partie d&rsquo;alto, mais pas celle de soprano (jusqu&rsquo;au si b 4 !), sauf à user d&rsquo;un fausset particulièrement étendu, mais la chose est, esthétiquement, impensable en France (cf. <em>faussets </em>et <em>hautes-contre féminines</em>).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Atys, dans la production de W. Christie &amp; JM. Villégier  Pierre Grosbois" src="/sites/default/files/atys.jpeg" alt="" width="539" height="720" /><br />
Illustration 7 : Reprise en 2011 à l’Opéra-Comique de l’<em>Atys </em>légendaire du tandem Christie/Villégier (1987) © Pierre Grosbois</p>
<p>C&rsquo;est pour la voix de haute-contre (mi 2 &#8211; do 4/ré 4), déjà prisée dans les ballets et les airs de<br />
cour dès la fin du XVI<sup>e</sup> siècle, que seront écrits la plupart des premiers rôles masculins, souvent caractérisés par la jeunesse et l&rsquo;héroïsme. Dans les ouvrages de Lully, d&rsquo;abord, les rôles-titres de plusieurs tragédies : <em>Atys </em>(1676), <em>Bellérophon </em>(1679), <em>Persée </em>(1682), <em>Phaéton </em>(1683), <em>Amadis </em>(1684), mais aussi Acis dans sa pastorale <em>Acis et Galatée </em>(1686), ainsi que les rôles d&rsquo;Alphée dans <em>Proserpine </em>(1680), Amour dans <em>Psyché </em>(1678) et Renaud dans <em>Armide </em>(1686).</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/w1t94FV2yWs" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 8 :<em style="color: #666666; font-size: 0.8em; text-align: center;"> </em>Jean-Baptiste Lully, « Ô tranquille sommeil » (<em style="color: #666666; font-size: 0.8em; text-align: center;">Persée</em>) – Zachary Wilder, Ensemble Correspondance, dir. Sébastien Daucé</p>
<p>Principale haute-contre de la maison des Guises, Marc-Antoine Charpentier a composé de nombreuses pièces parmi les plus belles et les plus expressives jamais écrites pour cette voix : à côté des nobles et bouleversants <em>Airs sur les Stances du Cid </em>(1637), pour haute-contre et basse continue, le rôle d&rsquo;Orphée dans son opéra de chambre <em>La descente d&rsquo;Orphée aux Enfers </em>(1686-1687), David dans sa tragédie biblique <em>David et Jonathas </em>(1688) et Jason dans <em>Médée </em>(1693), son chef-d&rsquo;œuvre.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/-y3WcGpp97I" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 9 <em>: </em>Marc-Antoine Charpentier, « Percé jusques au fond du cœur  » (Airs sur les Stances du Cid) – Paul Agnew, Les Arts florissants, dir. William Christie</p>
<p>Les successeurs de Lully privilégient également la voix de haute-contre, notamment Desmarest (Enée dans <em>Didon</em>, 1693), Marin Marais (Ceix dans <em>Alcyone</em>, 1706), André Cardinal Destouches ( Agenor dans <em>Callirhoé</em>, 1712), ou Jean-Marie Leclair (Scylla dans <em>Scylla et Glaucus</em>, 1746). C&rsquo;est la voix extraordinaire de Jélyotte (cfr. Les artistes) qui inspire à Rameau ses plus grands rôles masculins : les rôles-titres dans <em>Hippolyte et Aricie </em>(1733), <em>Castor et Pollux </em>(1733/1754), <em>Dardanus </em>(1745) et <em>Zoroastre </em>(1756), mais aussi Abaris dans <em>Abaris ou les Boréades </em>(1764) alors que de nombreuses parties sont encore écrites pour haute-contre dans ses ballets et opéras-ballets : Valère, Don Carlos, Tacmas et Damon dans <em>Les Indes galantes </em>(1735) ; Momus, Thélème, Lycurgue et Mercure dans <em>Les Fêtes d&rsquo;Hébé ou les Talens liriques </em>(1739) ou le rôle-titre de <em>Pygmalion </em>(1748).</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/sObcHbtu91k" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 10 : Jean-Philippe Rameau, « Séjour de l’éternelle paix » (<em>Castor et Pollux</em>) – A nocte temporis, Reinoud Van Mechelen, haute-contre et direction</p>
<p>Gluck ne s&rsquo;y trompe pas : pour la création parisienne d&rsquo;<em>Orphée et Eurydice </em>(1774) il transpose le rôle-titre, écrit pour le contralto Guadagni, en tessiture de haute-contre et le confie à Joseph Legros, qui chantera aussi pour lui les rôles d&rsquo;Achille (<em>Iphigénie en Aulide</em>,1774), Renaud (<em>Armide</em>, 1777), Pylade (<em>Iphigénie en Tauride</em>, 1779) et Cynire (<em>Echo et Narcisse</em>, 1779).</p>
<p>La haute-contre tient aussi la deuxième voix dans les chœurs, beaucoup plus développés dans la musique de scène française que dans l&rsquo;opéra italien. On ne peut pas vraiment dire qu&rsquo;il chante la partie d&rsquo;alto car la voix féminine (dessus) est souvent subdivisée. La partie de chœur intermédiaire tenue par les hautes-contre évolue dans une tessiture similaire à celle des rôles solistes, mais son ambitus est une tierce, voire une quarte plus haut, ce qui donne à penser qu&rsquo;à l&rsquo;époque, la partie de haute-contre de chœur était assumée par de vrais ténors aigus, mais aussi par des falsettistes évoluant dans le bas de leur tessiture.</p>
<p>Cette particularité a souvent servi le propos des compositeurs : en témoignent l&rsquo;utilisation de chœurs d&rsquo;hommes (haute-contre, taille, basse) où la voix supérieure est très aiguë, donc forcée et nasale et constitue un artifice des scènes infernales (<em>Thésée </em>de Lully, acte III ; <em>Hippolyte et Aricie </em>de Rameau, acte II, etc.), mais aussi l&rsquo;utilisation dans le chœur féminin de hautes-contre travesties qui rendent les chœurs de prêtresses plus solennels.</p>
<p>Il est à noter, enfin, que cette tradition d&rsquo;une voix de ténor très aiguë dans les chœurs d&rsquo;opéra français a perduré jusqu&rsquo;au XIX<sup>e</sup> siècle. En effet, la plupart des compositeurs français, contrairement à leurs collègues européens, n&rsquo;écrivaient pas de partie d&rsquo;alto dans leurs chœurs d&rsquo;opéra, mais deux voix de soprano et deux voix de ténor, dont la plus aiguë se rapproche, dans sa tessiture, d&rsquo;une voix de haute-contre (c&rsquo;est particulièrement flagrant chez Gounod, Bizet et surtout Offenbach).</p>
<p><strong>4.3. Les artistes </strong></p>
<p>« La voix de ce divin chanteur [ Jélyotte ]<br />
Est tantôt un zéphir, qui vole dans la plaine,<br />
Et tantôt un volcan, qui part, enlève, entraîne,<br />
Et dispute de force avec l&rsquo;art de l&rsquo;auteur. »<br />
<em>Anecdotes dramatiques, </em>1775, article « Indes galantes »</p>
<p>Dans l&rsquo; « opéra » baroque français, il n&rsquo;y a pas de place pour les stars du chant : le vedettariat des artistes lyriques ne se développe vraiment qu&rsquo;avec Rossini, lorsque l&rsquo;<em>opera seria </em>jette ses derniers feux. La tragédie en musique exige avant tout de bons acteurs et même si Rameau enrichit la partie vocale, l&rsquo;esthétique du <em>belcanto </em>heurte les habitudes du public généralement réfractaire aux ouvrages italiens. Le chant reste subordonné au drame, au texte (cf. Défense et illustration de la langue française) et le public, qui s&rsquo;enthousiasme autant, sinon davantage, pour le spectacle des machines et pour les ballets, est dérangé par la vocalité débridée de l&rsquo;opéra italien.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/800px-jelyotte_by_coypel.jpg" alt="" width="800" height="928" /><br />
Illustration 11 : Pierre Jélyotte (1713-1797) dans le rôle de la nymphe Platée dans<em style="color: #3b3b3b; font-size: 14px;"> Platée ou Junon jalouse</em>, opéra-bouffe de Jean-Philippe Rameau (Portrait de Coypel vers 1745) © DR</p>
<p><strong>Dumesnil </strong>(mort vers 1715) fut sans doute la plus célèbre haute-contre du Grand Siècle. Remarqué par Lully alors qu&rsquo;il n&rsquo;était encore que marmiton chez l&rsquo;intendant de Montauban, il débuta à l&rsquo;Académie royale en créant le rôle de Triton dans <em>Isis </em>(1677). Son répertoire inclut de nombreuses créations du Florentin, d&rsquo;Amadis à Acis en passant par Médor dans <em>Roland</em>, mais aussi des œuvres de Charpentier (Jason dans <em>Médée</em>), de Campra (Octavio dans <em>L&rsquo;Europe Galante</em>), d&rsquo;André Cardinal Destouches (<em>Amadis </em>dans <em>Amadis de Grèce</em>), de Pascal Collasse (Pélée dans <em>Thétis et Pélée</em>) et Marin Marais (Bacchus dans <em>Arianne et Bacchus</em>). Partenaire habituel de Marthe [Marie] Le Rochois, qui créa les grandes héroïnes de la tragédie en musique, d&rsquo;Armide à Médée, Dumesnil était décrit comme une « haute-taille des plus hautes » (Parfaict, 1741).</p>
<p><strong>Antoine Boutelou </strong>(env. 1665-1740), particulièrement doué pour les emplois comiques, a fait carrière sous les règnes de Louis XIV et Louis XV, apparaissant entre autres dans des reprises du <em>Bourgeois Gentilhomme </em>du tandem Molière-Lully (1707/1729) et dans <em>Les Elémens </em>de Lalande et Destouches (1721). De sa voix, Jean de Laborde écrivait que « le son en était si plein, si beau et si touchant qu&rsquo;on ne pouvait l&rsquo;entendre sans en avoir l&rsquo;âme affectée » (<em>Essai sur la musique ancienne et moderne</em>, 1780), celle du Roi Soleil était bouleversée au point qu&rsquo;il ne pouvait retenir ses larmes.</p>
<p>Avant d&rsquo;être une grande haute-contre, <strong>Pierre de Jélyotte </strong>(1713-1797) fut surtout LE chanteur français le plus célèbre de son époque. Le trio exceptionnel qu&rsquo;il formait avec le dessus Marie Fel et la basse-taille Claude Chassé fut pour beaucoup dans le succès que devaient rencontrer les ouvrages de Rameau.</p>
<p>Jélyotte fit des débuts remarqués à l&rsquo;opéra dans <em>Dardanus </em>(1739), un drame que le compositeur remettra sur le métier cinq ans plus tard en destinant au rôle-titre un <em>lamento </em>(« Lieux funestes&#8230; ») que Marc Minkowski n&rsquo;hésite pas à considérer comme le « plus bel air de haute-contre jamais écrit ». C&rsquo;est probablement une des scènes de désespoir les plus sombres et les plus émouvantes de toute l&rsquo;histoire de l&rsquo;opéra. Certes, le rôle de Castor (<em>Castor et Pollux</em>, 1737), lui aussi révisé en 1754, ou la redoutable ariette de <em>Zaïs </em>(1748) : « Règne, Amour », nous donnent une idée de l&rsquo;aisance et de la souplesse de la voix (fa #2- ré 4) ; en outre, ses contemporains décrivent un timbre argentin et ne tarissent pas d&rsquo;éloges sur la noblesse de son jeu, mais nous sommes malheureusement condamnés à imaginer, à rêver la singularité des accents, des inflexions qui ont inspiré Rameau. Dufort de Cheverny raconte que sa voix couvrait le chœur dans <em>Pygmalion </em>et que tout Paris se pressait pour l’entendre en Zoroastre s’exclamer, au milieu du tonnerre, « Ciel ! Thémire expire dans mes bras ».  C&rsquo;est dans une œuvre aujourd&rsquo;hui méconnue, mais qu&rsquo;il chanta dans son dialecte natal, la pastorale occitane <em>Daphnis et Alcimadure </em>de Mondonville (1754-5), que Jélyotte connut sans doute son plus grand succès. Il interprétait également des motets et chansons de sa composition qui, pour la plupart, ont disparu.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/HOn2PulYg1w" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 12 : Jean-Philippe Rameau, « Lieux funestes » (<em>Dardanus</em>) – John Mark Ainsley, Les Musiciens du Louvre, dir. Marc Minkowski</p>
<p>Cadet de Jélyotte, <strong>François Poirier</strong> excellait dans le registre le plus aigu et tenait d’ailleurs la partie supérieure face à Jélyotte dans le duo pour hautes-contre « Charmant amour » de <em>La Princesse de Navarre </em>de Rameau. Parmi les trois <strong>frères Bêches</strong> (Pierre, Marc François et Jean-Louis), tous trois hautes-contre à la Chapelle royale, surtout connus aujourd’hui des historiens pour les mémoires rédigés par <strong>Marc François</strong> (1729), c’est ce dernier qui était manifestement le plus doué. Il se produisait également à Notre-Dame et au Concert Spirituel, ses apparitions soulevèrent l’enthousiasme du <em>Mercure de France </em>(septembre 1794) et il était alors, avec Jélyotte et Poirier, la haute-contre la plus appréciée.</p>
<p>Recruté par Francoeur et Rebel, <strong>Joseph Legros </strong>(1739-1793) fit ses débuts à l&rsquo;Académie royale en 1764, dans <em>Titon et l&rsquo;Aurore </em>de Mondonville et ne quittera cette maison qu&rsquo;à sa retraite, en 1784. Legros s&rsquo;est lui aussi illustré dans les tragédies de Rameau et a participé à plus d&rsquo;une trentaine de créations : les principaux opéras en français de Gluck, <em>Roland </em>(Medor, 1778), <em>Atys </em>(rôle-titre, 1780) et <em>Iphigénie en Tauride </em>(Pylade, 1781) de Piccini, <em>Renaud </em>de Sacchini (1783) constituant sa dernière prise de rôle. Il chantait également au Concert-Spirituel, qu&rsquo;il dirigea entre 1777 et 1790, offrant au public de nombreux airs italiens dont il devenait friand – lui-même s&rsquo;était facilement adapté au style italianisant de Philidor (Sandomir dans <em>Ermelinde</em>, 1767) –, mais aussi des œuvres de Haydn et Mozart.</p>
<p>4.4. <strong>Une tessiture problématique  </strong></p>
<p>« Les femmes semblent avoir décidé, on ne sait pourquoi, que la haute-contre doit être l&rsquo;amant favorisé, elles disent que c&rsquo;est la voix du cœur : des sons mâles et forts alarment sans doute leur délicatesse. »<br />
<em>Encyclopédie </em>de Diderot et D&rsquo;Alembert , article « basse-taille »</p>
<p>L&rsquo;interprétation du répertoire de haute-contre pose aujourd&rsquo;hui de réelles difficultés : les tessitures sont parfois très élevées – c&rsquo;est notamment le cas de David dans <em>David et Jonathas </em>de Charpentier<sup>3</sup> (d’abord confié à des contre-ténors) surtout de plusieurs rôles créés par Jélyotte (Castor, Platée, Pygmalion, Zoroastre) ou Legros (l<em>&lsquo;Orphée </em>de Gluck abonde en si 3, do et ré 4) – et requièrent des voix de ténor naturellement très aiguës, souples et agiles et en même temps suffisamment puissantes, sonores pour ne pas être couvertes dans les passages accompagnés par les chœurs ou l&rsquo;orchestre tout en demeurant compréhensibles<em>. </em></p>
<p><strong>4.4.1 Défense et illustration de la langue française</strong></p>
<p>« La liquidité de la voix, signe d&rsquo;une âme languie,<br />
avait été une fois pour toutes identifiée au stupre<br />
de Néron, dont les plaisirs modifiaient l&rsquo;élocution. »<br />
Père de Cressoles, <em>Vocationes Autumnales </em></p>
<p><em>Tragédie en musique </em>: l&rsquo;expression est transparente, elle ancre l&rsquo; « opéra français » dans le théâtre, qui connaît alors son apogée. Il est impossible de comprendre l&rsquo;esthétique française sans tenir compte de cette dimension fondamentale. La France entend rivaliser avec l&rsquo;opéra italien en offrant au monde un véritable théâtre musical dans lequel la musique et le chant sont au service du texte, ce qui doit en assurer la supériorité. L&rsquo;intelligibilité du texte est donc primordiale et le chant fleuri, voluptueux, brillant des Italiens est contraire au bon goût.</p>
<p>De la Renaissance à la Révolution, le chant français s&rsquo;inspire d&rsquo;un seul modèle : le théâtre parlé. Lecerf de la Viéville ne se trompe probablement pas lorsqu&rsquo;il affirme que le récitatif lullyste s&rsquo;inspire de la déclamation de la Champsmelé, célèbre actrice : les interprètes des premières tragédies de Lully travaillent la déclamation lyrique, mais ne sont pas entraînés par des professeurs de chant. Celui-ci est considéré comme une variante de la parole et les deux formes d&rsquo;expression sont envisagées sous l&rsquo;angle de la déclamation. Les ouvrages destinés aux chanteurs traitent essentiellement de règles rhétoriques, visent la perfection de l&rsquo;intonation et modèlent la vitesse de la déclamation sur le débit de la déclamation théâtrale. En fait, les arts du chant sont plutôt des traités de diction que des manuels de technique vocale.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/mllechampmesle.jpeg" alt="" width="1000" height="563" />Illustration 13<em> </em>: École française, La Champmeslé © DR</p>
<p>L&rsquo;âge classique est une période capitale dans l&rsquo;histoire de la langue. Une armée de théoriciens, de grammairiens et de linguistes avant l&rsquo;heure en règlementent l&rsquo;usage : ils fixent la prononciation, l&rsquo;orthographe et le mythe du génie de la langue française que la nouvelle Académie fondée par Richelieu gardera jalousement. « En France, la tradition de la diction théâtrale est une norme qui offre le modèle opératoire à la langue. [&#8230;] la langue française parlée qui servira de base au chant est liée à un dressage social et physiologique de la diction. <sup>4</sup>». Autant dire que l&rsquo;intelligibilité du texte est capitale.</p>
<p>La langue est précisément le premier obstacle que pose l&rsquo;interprétation du répertoire<br />
français. Au XVII<sup>e</sup> siècle, les diphtongues et de nombreuses consonnes implosives et finales disparaissent et l&rsquo;articulation revêt un caractère de plus en plus antérieur, la transition de consonne à voyelle est nette, sans diffusion entre les sons. C&rsquo;est l&rsquo;apparition du mode tendu, croissant et antérieur, caractéristique du français et qui se prête difficilement au chant. Au fur et à mesure que la voix s&rsquo;élève dans l&rsquo;aigu et gagne en puissance, le chant menace la compréhension du texte, notamment des voyelles nasales. Ce n&rsquo;est pas un hasard si la tessiture des rôles écrits à l&rsquo;âge classique est généralement réduite, plus proche de la voix parlée. A fortiori, une voix opératique précarise davantage encore la diction. Sous l&rsquo;influence de l&rsquo;opéra italien, Rameau écrira pour des voix plus longues, plus puissantes, souples et brillantes. Il disposait, nous l&rsquo;avons vu, d&rsquo;interprètes d&rsquo;exception (Fel, Jélyotte et Chassé), de chanteurs à part entière et non d&rsquo;acteurs. Aujourd&rsquo;hui, certains chanteurs sont confrontés à un vrai dilemme : s&rsquo;ils chantent assez fort pour que leur voix passe l&rsquo;orchestre ou se détache des chœurs, les spectateurs risquent de ne plus comprendre les paroles ; en, revanche, s&rsquo;ils privilégient la prononciation, leur voix risque d&rsquo;être couverte par les autres musiciens. Il est encore plus difficile de concilier la diction et la beauté du chant dans une tessiture aiguë ; c&rsquo;est tout le défi qui se pose aujourd&rsquo;hui aux hautes-contre.</p>
<p><strong>4.4.2. Des voix forcées </strong></p>
<p>Il est possible de trouver des ténors ultra-légers et souples, notamment les « high tenors » britanniques, qui décrochent facilement en voix de tête et passent très bien, du moins au disque, dans certaines œuvres : ainsi Charles Daniels et plus récemment Samuel Boden dans les motets solistes de Mondonville). Par contre, même en rétablissant le diapason, plus bas, en usage aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, en utilisant des instruments d&rsquo;époque (ou des copies) et en respectant les effectifs originaux, ces chanteurs n&rsquo;auraient pas l&rsquo;étoffe vocale, la puissance requise pour incarner les rôles héroïques de certaines tragédies. On recourt le plus souvent à des ténors qui maîtrisent la technique de la voix mixte et le style déclamatoire très particulier en vigueur dans l&rsquo; « opéra » français. Bien sûr, chaque rôle est à considérer individuellement.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/4IbAv9EdUEo" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 14 : Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, « Montes exultaverunt »  – Samuel Boden, Le Concert d’Astrée, dir. Emmanuelle Haïm</p>
<p>Jean-Paul Fouchécourt, doué d&rsquo;une voix naturellement très légère, s&rsquo;est spécialisé dans les emplois de haute-contre et a développé cette voix mixte, combinaison habile des registres de poitrine et de fausset, en prenant exemple sur le ténor mozartien Léopold Simoneau.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/FcxlkZUT1O4" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 15 :<em> </em>André Campra, « Soyez témoin de mon inquiétude » (<em>Idoménée</em>) – Jean-Paul Fouchécourt, Bernard Deletré, Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>Parmi les artistes qui se sont illustrés avec succès dans ce répertoire exigeant, citons également : Guy de Mey (Atys) ; John Elwes ( Pygmalion, Zaïs, Zoroastre) ; Howard Crook (Atys, Castor, Renaud) ; Gilles Ragon (inoubliable Platée) ; Mark Padmore (très bel Hippolyte) ; Paul Agnew, une des plus belles hautes-contre des années 90-2000 ; François-Nicolas Geslot et Cyril Auvity.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/Zna3z8o-xXs" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 16 : Jean-Baptiste Lully, « Plus j’observe ces lieux » (<em>Armide</em>) – Howard Crook, La Chapelle Royale, dir. Philippe Herreweghe</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/mAPEcAw6zeM" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 17 :<em> </em>Marc-Antoine Charpentier, « Tristes déserts » – Cyril Auvity, Ensemble l’Yriade</p>
<p>Parmi les interprètes les plus recherchés aujourd’hui, les vocalités sensiblement différentes de Mathias Vidal, Cyrille Dubois et Reinoud Van Mechelen confirment qu’il faut davantage considérer la haute-contre comme un emploi plutôt que comme une typologie vocale précise. De plus, l’ambitus, les exigences tant techniques que dramatiques des parties de haute-contre sont extrêmement diverses, comme le montrent les rôles cités précédemment (cf. 4.2. Le répertoire).</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/KeuRN_5QaTo" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 18 : Jean-Philippe Rameau, « Des biens que Vénus nous dispensent » (<em>Dardanus</em>) – Gaëlle Arquez, Mathias Vidal, Ensemble Pygmalion, dir. Raphaël Pichon</p>
<p>L&rsquo;Abaris de Philippe Langridge ou le Dardanus de John Mark Ainsley démontrent que ce répertoire n&rsquo;est pas l&rsquo;apanage de spécialistes. Richard Croft, superbe ténor haendélien et mozartien fit également sensation dans l&rsquo;<em>Orphée </em>de Gluck sous la direction de Marc Minkowski.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/1ivsM00Ae3Q" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 19 : Christoph Willibald Gluck, « J’ai perdu mon Eurydice » (<em>Orphée et Eurydice</em>) – Richard Croft, Les Musiciens du Louvre, Marc Minkowski</p>
<p>Quelques falsettistes se sont aussi aventurés en terres françaises (René Jacobs et même James Bowman), trois d&rsquo;entre eux s&rsquo;attaquant même avec plus (Henri Ledroit, Gérard Lesne) ou moins (Paul Esswood) de bonheur au rôle-titre de <em>David et Jonathas. </em>Qu’importe le flacon, quand le texte est aussi bien investi…</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/_W_crJYdVIU" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 20 : Marc-Antoine Charpentier, « Ciel ! Quel triste combat en ces lieux me rappelle… » (<em>David et Jonathas</em>) – Gérard Lesne, Les Arts Florissants, dir. William Christie</p>
<p>En réalité, les critiques dont les hautes-contre furent la cible, surtout au XVIII<sup>e</sup> siècle, prouvent que les interprètes rencontraient déjà des difficultés avec cette tessiture. Même si Rousseau a le goût de l&rsquo;exagération et de la polémique, son opinion n&rsquo;est pas isolée lorsqu&rsquo;il affirme que « la Haute-Contre en voix d&rsquo;homme n&rsquo;est point naturelle ; il faut la forcer pour la porter à ce diapason ; quoiqu&rsquo;on fasse elle a toujours de l&rsquo;aigreur et rarement de la justesse » (<em>Dictionnaire de la musique</em>, 1768) Framery observe également que « plusieurs, pour parvenir aux sons les plus aigus sont obligés de forcer leurs moyens naturels en se resserrant le gosier ; mais ils perdent ainsi en agréments ce qu&rsquo;ils gagnent en étendue, car ces sons étranglés manquent de douceur et de pureté » (<em>Encyclopédie méthodique</em>, 1791). Certaines hautes-contre auraient donc tendance à forcer la voix, à essayer de monter le plus haut possible en registre de poitrine, plutôt que de passer en fausset.</p>
<p>En lisant ces critiques, il est difficile de ne pas songer à l&rsquo;<em>urlo francese</em>, le chant français, tel qu&rsquo;on le brocardait en Europe. Habitués aux suavités du chant italien, des étrangers de passage sont horrifiés par les cris des chanteurs français. « Chanter, terme honteusement profané en France, écrivait Grimm, et appliqué à une façon de pousser avec effort les sons hors du gosier et de les fracasser sur les dents avec un mouvement de menton convulsif ; c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelle chez nous crier. » (<em>Lettre sur Omphale</em>). Dans sa <em>Lulliade</em>, Calzabigi explique que « celui qui hurle le plus, l&#8217;emporte : ainsi en est-il de l&rsquo;opéra en France. De nos Caffarelli, Giziello, Marchesini, etc., ils ont l&rsquo;habitude de dire qu&rsquo;ils « jouent de la flûte » avec leurs voix ; je crois vraiment qu&rsquo;ils ne les entendent pas. J&rsquo;observai plusieurs fois à ce spectacle qu&rsquo;ils appellent « concert spirituel », quand Cafarelli, la Mingotti, la Frasi, etc. y chantaient, que ceux qui par hasard étaient assis très près du chanteur, ne donnaient pas signe de mécontentement, mais au contraire de satisfaction ; à mesure que les places s&rsquo;éloignaient, ils appréciaient de moins en moins et au fond de la salle ils auraient volontiers sifflé ou lancé des tomates. »</p>
<p>Bien sûr <em>La lulliade </em>a des accents pamphlétaires et la <em>Lettre sur Omphale </em>amorce la « Querelle des Bouffons », mais de nombreux témoignages convergent dans le même sens. Dans ses mémoires<sup>5</sup>, le sopraniste Filippo Balatri rapporte comment, lors d&rsquo;un séjour à Lyon, les rires de l&rsquo;assemblée l&rsquo;interrompirent alors qu&rsquo;il avait à peine commencé son air. Interloqué, il se fit expliquer que le public n&rsquo;était pas habitué à entendre des « ahah » : les passages élaborés sont pour les violons, les mots pour la voix. Un passage de huit notes suffit largement aux meilleurs chanteurs. En fait, les « ahah » du castrat n&rsquo;étaient que la vocalise initiale de l&rsquo;aria ! Balatri demande à entendre le chant français, une jeune fille se met au clavecin. Après avoir subi des hurlements « qu&rsquo;on aurait pu entendre de Lyon jusqu&rsquo;à Londres », Balatri propose de chanter à son tour dans le style français. Bien qu&rsquo;il exagère à l&rsquo;envi les stridences du chant français, sa prestation, loin d&rsquo;être ressentie comme une plaisanterie, suscite l&rsquo;admiration du public ! Moins d&rsquo;un siècle plus tard, Mozart réitère le même constat, désolant.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Flippo Balatri © DR" src="/sites/default/files/filippo_balatri.jpeg" alt="" width="240" height="500" /><br />
Illustration 21 : Marco Ricci, le castrat Filippo Balatri</p>
<p>Les Français ne sont évidemment pas sourds, contrairement à ce que conclut Calzabigi, mais leur chant est plus guttural, issu de la déclamation théâtrale, aux antipodes de la vocalité italienne. Il faudra attendre le XIX<sup>e</sup> siècle pour qu&rsquo;apparaisse une véritable école de chant française. En 1819, un journaliste allemand, encore habitué à cette « mode de l&rsquo;aboiement », s&rsquo;étonne de découvrir une artiste française au chant harmonieux et très musical : « Les sons émis par cette femme ressemblaient encore jusqu&rsquo;à présent à ce que les Allemands ou les Italiens s&rsquo;accordent depuis des siècles à nommer <em>chant</em> ; mais en France, particulièrement au grand opéra, cela passe pour un gazouillement d&rsquo;oiseau insignifiant. » (<em>Allgemeine musikalische Zeitung </em>de Leipzig, 28 avril 1819).</p>
<p>Maintenant, faut-il nécessairement incriminer la médiocrité du chant français lorsque nous découvrons que bon nombre de hautes-contre forçaient leur voix ? En examinant la tessiture extrêmement tendue dans laquelle évolue la partie de haute-contre des grands motets lorrains d&rsquo;Henry Desmarest, nous pouvons imaginer les difficultés auxquelles étaient confrontés les chanteurs de l&rsquo;époque. D&rsquo;ailleurs, le Studio de Musique Ancienne de Montréal, qui a enregistré ces œuvres en première mondiale, n&rsquo;a pu réunir suffisamment de ténors aguerris pour affronter cette partie de haute-contre et leur a joint des falsettistes ! Les créateurs de ces motets n&rsquo;étaient pas forcément plus à l&rsquo;aise. Toutes les hautes-contre ne chantaient pas avec aisance dans une tessiture suraiguë, à l&rsquo;instar de Jélyotte ou Legros.</p>
<p>En fait, l&rsquo;évolution de l&rsquo;écriture musicale au cours du XVIII<sup>e</sup> siècle ne s&rsquo;est pas accompagnée d&rsquo;une amélioration rapide et sensible du niveau des chanteurs. Quelques artistes particulièrement doués ne doivent pas nous faire oublier que des générations d&rsquo;acteurs-chanteurs, à la technique rudimentaire, plus soucieux de déclamation que de beau chant, se sont succédé sur les scènes françaises. Il est permis de se demander dans quelle mesure les exigences des compositeurs ne manquaient de pas réalisme. Castil-Blaze dénonce avec vigueur ce qu&rsquo;il considère comme une tendance typiquement française : « Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en France que l&rsquo;on a la manie de porter les voix au-delà de leur diapason. Je voudrais, au contraire, les resserrer dans leur bornes les plus étroites, pour n&rsquo;en obtenir que des sons purs et nourris. La nature, l&rsquo;art et le goût ont dicté des lois à ce sujet, on ne devrait jamais s&rsquo;en écarter. »(<em>De l&rsquo;opéra en France</em>, 1820). Mais lorsqu&rsquo;il aspire à « des sons purs et nourris », l&rsquo;auteur n&rsquo;adresse-t-il pas, allusivement, une critique au mélange des sons de poitrine et de fausset, à cet <em>artifice </em>que constitue la voix mixte ? Une dizaine d&rsquo;années plus tard, Gilbert Duprez mettra un terme au clair-obscur baroque et lancera la mode du contre-ut de poitrine, éclatant et « viril ».</p>
<p><strong>4.4.3 La voix mixte </strong></p>
<p>Faute d&rsquo;une voix naturellement longue et facile, les meilleures hautes-contre devaient maîtriser le fameux passage des registres grâce à la voix mixte. Rétrospectivement, les témoignages concernant la voix de Nourrit le donnent à penser (cf. infra). Par contre, si elle ne possède pas cette technique, la haute-contre préfère encore forcer sa voix, quitte à hurler, plutôt que d&rsquo;exposer son fausset, un timbre détestable aux oreilles françaises (cf. <em>Faussets et hautes-contre féminines</em>). Lecerf de la Viéville reflète le goût majoritaire en France lorsqu&rsquo;il interroge ironiquement François Raguenet, conquis par les voix « nettes et touchantes » des « incommodés » (<em>Parallèle des Italiens et des Français</em>, 1702) : « Mais ne sembleroit-il pas que nous avons sur nos Théâtres que des voix grosses et mâles ? Lorsqu&rsquo;il faut remplir les rôles d&rsquo;Amans préférés, n&rsquo;avons-nous ni hautes-contre ni tailles, dont les voix sont aussi douces, aussi fléxibles [sic] et aussi hautes qu&rsquo;elles le doivent être, pour dire tendrement les douceurs ? D&rsquo;abord il est naturel et vraisemblable que tous les hommes aient la voix mâle. Ainsi, quand les voix des Amoureux, des premiers rôles, sont si perçantes et si en faucet [castrats], outre que cela devient aigre aux oreilles et incommode pour les airs en parties : cela a encore le défaut d&rsquo;être trop féminin, trop Damoiseau. » (<em>Comparaison de la Musique Italienne et de la Musique Françoise</em>, 1705-6). Et pour avoir l&rsquo;air <em>mâle</em>, la haute-contre doit absolument éviter que le passage en fausset s&rsquo;entende.</p>
<p>Jélyotte et Legros étaient-ils passés maîtres dans l&rsquo;art de fusionner les registres ou la Nature leur avait-elle offert un organe exceptionnel ? Joseph de Lalande nous a laissé́ un témoignage précieux, mais délicat à interpréter :</p>
<p>« J&rsquo;ai dit que le <em>tenore</em> des Italiens étoit la haute-contre des François ; du moins les <em>tenori</em> n&rsquo;en différeroient presque pas s&rsquo;ils voulaient chanter sans faire les singes des castrats, par la quantité de roulades et de broderies, qui défigurent l&rsquo;ouvrage des compositeurs. Le <em>tenore</em> va de <em>ut</em> à <em>sol</em> en pleine voix, et jusqu&rsquo;à <em>re</em> en <em>falzetto</em> [sic] ou fausset ; mais cela n&rsquo;est pas sans exception ; Babbi montoit jusqu&rsquo;à <em>ut</em> en pleine voix, de même que Caribaldi, jusqu&rsquo;à l&rsquo;âge de quarante-huit ans. Amorevoli, qui étoit un peu plus ancien, alloit jusqu&rsquo;à <em>re</em>. A Paris, Geliot avoit la même étendue que Amorevoli, et Legros avait celle des deux premiers ; ces qualités de voix, dans tous les pays, sont très-rares ; Lainez va jusqu&rsquo;au <em>la</em> forcé, Dufrenoy jusqu&rsquo;au <em>sol</em> forcé ; tous ceux qui ont succédé à Legros, sont obligés de crier pour arriver au ton de la haute-contre, excepté Rousseau ; mais il a le timbre plus petit. » (<em>Voyage en Italie</em>, 1786).</p>
<p>Trois choses semblent sûres : d&rsquo;abord, Jélyotte et Legros ne forçaient pas ; d&rsquo;autre part, les hautes-contre ne chantaient pas en fausset, elles n&rsquo;isolaient pas ce registre ; enfin, il se confirme que les successeurs de Jélyotte et Legros éprouvaient de sérieuses difficultés à chanter dans la même tessiture. Une lecture au pied de la lettre nous amène également à conclure que les deux meilleures hautes-contre de leur temps chantaient les notes les plus aiguës avec leur registre de poitrine (« en pleine voix »<sup>6</sup> ). Mais si, en parlant de « pleine voix », Lalande traduisait ses impressions plutôt que la réalité ? S&rsquo;il était trompé par une voix naturellement homogène, égale et sonore du grave à l&rsquo;aigu, qu&rsquo;il croit produite en registre de poitrine ? Nous pourrions alors supposer, avec René Jacobs, que Jélyotte et Legros maîtrisaient à la perfection la technique de la voix mixte.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" title="Adolphe Nourrit dans le rôle de Raoul (Les Huguenots) © DR" src="/sites/default/files/adolphe_nourrit_as_raoul_in_les_huguenots.jpeg" alt="" width="501" height="1000" /><br />
Illustration 22 : Adolphe Nourrit en Raoul dans <em>Les Huguenots</em></p>
<p>Les témoignages concernant la voix et la technique d&rsquo;Adolphe Nourrit (1802-1839) tendent à conforter cette lecture. Le ténor dramatique Gilbert Duprez (1806-1896), qui connaissait bien Nourrit, écrivait que « sa voix tenait de ce qu&rsquo;on appelait jadis la haute-contre, s&rsquo;étendant très haut dans un registre mixte. » (<em>Souvenirs d&rsquo;un chanteur</em>, 1880). Rossini lui avait écrit les rôles de Neocles (<em>Le Siège de Corinthe</em>), du Comte Ory, d&rsquo;Amenophis (<em>Moise et Pharaon</em>) et d&rsquo;Arnold (<em>Guillaume Tell</em>). Entre 1826 et 1836, Nourrit élargit son répertoire avec Masaniello (<em>La Muette de Portici </em>d&rsquo;Auber), Robert et Raoul (<em>Robert le Diable </em>et <em>Les Huguenots </em>de Meyerbeer) et Eleazar (<em>La juive </em>d&rsquo;Halévy). Nous imaginons mal un tenorino venir à bout de ces rôles dramatiques, affronter la dynamique et la densité de l&rsquo;orchestre rossinien ! A la fin de sa vie, Nourrit essaya d&rsquo;adopter la technique de la « voix sombrée » ainsi nommée et développée par Duprez : mal lui en prit. « En gagnant certaines qualités &#8230; j&rsquo;en avais perdu d&rsquo;autres essentielles &#8230; J&rsquo;espérais toujours qu&rsquo;avec le temps je pourrais retrouver ces nuances fines qui étaient le propre de mon talent, et cette variété d&rsquo;inflexions auxquelles j&rsquo;avais dû renoncer pour me conformer aux exigences du chant italien comme on l&rsquo;entend aujourd&rsquo;hui&#8230; Mon ancienne voix n&rsquo;était plus à ma disposition&#8230; <em>ma voix mixte et ma voix de tête avaient disparu</em>. » (<em>Lettre à Eugène Duverger</em>, Naples, 13 octobre 1838, je souligne cette précision capitale). Nourrit fut donc un des derniers représentants de cette voix de haute-contre, jugée, selon Castil-Blaze, « claire et flûtée » par les nouvelles générations et peu apte à exprimer les passions.</p>
<p><strong>5. La confusion entre <em>haute-contre </em>et <em>contre-ténor </em></strong></p>
<p>Quand Alfred Deller a ressuscité le contre-ténor en tant que soliste, sa voix a bien sûr fasciné, mais aussi profondément troublé ses contemporains et suscité pas mal de confusions et d&rsquo;erreurs. Deller était un falsettiste : un baryton qui, pour l&rsquo;essentiel, utilisait son registre de fausset. Il renouait avec la tradition, longtemps vivace en Angleterre, des <em>countertenors</em>. Le mot trouve son origine dans la partie de la polyphonie apparue au XV<sup>e</sup> siècle à côté du <em>tenor</em>, mais évoluant dans une tessiture plus aiguë : le <em>contratenor altus</em>. <em>Countertenor</em> désignait donc cette partie nommée <em>contralto </em>en italien, <em>alt(us) </em>en allemand et <em>haute-contre </em>en français. C&rsquo;est pourquoi, au XX<sup>e</sup> siècle, le mot <em>countertenor </em>a été traduit par <em>haute-contre<sup>7</sup></em>. Mais s&rsquo;ils désignent tous deux la partie d&rsquo;alto, en revanche, ils ne recouvrent pas exactement la même tessiture et ne sont donc pas forcément interprétés par le même type de voix. C&rsquo;est évidemment ici que les choses se corsent.</p>
<p>En réalité, l&rsquo;ambitus du <em>countertenor </em>est assez extensible et le mot désigne deux catégories vocales : tout d&rsquo;abord un ténor élevé (<em>high tenor</em>), comparable à la haute-contre, que l&rsquo;on pourrait qualifier de « contre- ténor grave », qui dépasse d&rsquo;environ une tierce la tessiture du ténor. De William Turner (1651-1759), dont la voix naturelle atteint le diapason du <em>countertenor</em>, Burney dit « qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une circonstance si rare que s&rsquo;il travaille sa voix, celui qui la possède est sûr de trouver un emploi. » Damascène et Bowcher (Boucher), lequel monte jusqu&rsquo;au do 4, sont des <em>countertenors </em>d&rsquo;origine française, vraisemblablement des hautes-contre. Mais le <em>countertenor </em>désigne aussi le falsettiste, que l&rsquo;on pourrait qualifier de « contre-ténor aigu », et dont la voix peut s&rsquo;étendre jusqu&rsquo;au <em>fa 4</em> (David dans l&rsquo;oratorio <em>Saul </em>de Haendel), mais qui n&rsquo;exclut pas l&rsquo;usage du registre de poitrine pour les notes les plus graves. Walter Powell remplaçait le castrat contralto Senesino dans les productions de Haendel (<em>Athalie </em>ou <em>Deborah</em>). Basse à la Chapelle royale, Purcell était aussi <em>countertenor </em>et chanta l&rsquo;air <em>Tis Natures&rsquo;s voice </em>(<em>Ode à Sainte Cécile</em>) lors de la fête de sainte Cécile en 1692. <em>Haute-contre </em>et <em>countertenor </em>ne sont donc pas des synonymes parfaits. En somme, une <em>haute-contre </em>était un <em>countertenor</em>, mais un c<em>ountertenor </em>n&rsquo;était pas forcément une <em>haute-contre</em>.</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/8WJvgWJPqiU" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 23 : Georg-Friedrich Haendel,  « O Lord whose Mercies numberless »  (<em>Saul</em>) – Andreas Scholl, Orchestra of the Age of Enlightnement, dir. Roger Norrington</p>
<p>Bien que le terme <em>countertenor </em>ait été traduit en français par <em>contre-ténor </em>(<em>kontratenor </em>en allemand, <em>controtenore </em>en italien et <em>contratenor </em>en espagnol), ce néologisme n&rsquo;a pas empêché l&rsquo;usage anarchique du mot <em>haute-contre </em>pour désigner la plupart des émules d&rsquo;Alfred Deller : de purs falsettistes comme James Bowman et Paul Esswood ou des falsettistes qui utilisent également leur registre de poitrine pour les notes graves (René Jacobs, Jeffrey Gall, Derek Lee Ragin, Gérard Lesne, etc.). En fait, les termes <em>haute-contre </em>et <em>contre-ténor </em>ont été employés indifféremment pour désigner les falsettistes et les ténors hautes-contre. La réapparition du falsettiste a tellement troublé mélomanes et musiciens que Roland Mancini, dans un <em>Larousse de la Musique</em>, explique correctement la différence entre un falsettiste et une haute-contre, mais cite le même Alfred Deller comme parfait exemple de l&rsquo;une et l&rsquo;autre voix ! D&rsquo;autres ont enseigné que le terme <em>haute-contre </em>désignait le falsettiste – croyant sans doute que Rousseau évoquait le fausset lorsqu&rsquo;il évoquait une voix forcée – et le contre-ténor une voix de ténor, naturelle et très aiguë&#8230;</p>
<p>Aujourd&rsquo;hui encore, l&rsquo;erreur est fréquente et certains chanteurs ont eux-mêmes entretenu la confusion : Gérard Lesne, après s&rsquo;être fait appeler <em>contralto</em>, s’est nommé <em>haute-contre </em>et en justifiant ainsi le choix de son répertoire (notamment Charpentier) alors qu&rsquo;il est un baryton falsettiste, contraint, dans le répertoire de haute-contre, à multiplier, plus ou moins habilement, les changements de registre. Précisons encore qu&rsquo;à l&rsquo;instar du mot <em>contre-ténor</em>, le mot <em>haute-contre </em>est aussi employé abusivement pour désigner les <em>sopranistes</em> ou soprani masculins. Ceux-ci n&rsquo;ont bien sûr rien à voir avec les ténors hautes-contre : il s&rsquo;agit, la plupart du temps, de falsettistes dont le fausset est exceptionnellement étendu et se déploie dans la tessiture du soprano et, beaucoup plus rarement, de sopranos qui n&rsquo;ont pas – ou presque pas – mué (par exemple suite à un déficit hormonal nommé syndrome de Morcier-Kallman), à l’image de Bruno de Sà ; en aucun cas, il ne s&rsquo;agit de castrats, ceux-ci ont fort heureusement disparu !</p>
<p><iframe title="YouTube video player" src="https://www.youtube.com/embed/pA2iQGXXYzU" width="560" height="315" frameborder="0" allowfullscreen="allowfullscreen"></iframe></p>
<p>Illustration 24 : Alessandro Scarlatti, « Dalla mandra » (Cain o il primo omicidio) – Bruno de Sà, Ensemble Artaserse, dir. Philippe Jaroussky</p>
<p><strong>6. <em>Faussets </em>et <em>hautes-contres féminines  </em></strong></p>
<p>L&#8217;emploi précoce du mot <em>falsettiste</em>, calque moderne de l&rsquo;italien, aurait évité bien des problèmes, y compris sans doute des erreurs de distribution. En revanche, la confusion était impossible aux XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles : les falsettistes sont très peu prisés en France. Bénigne de Bacilly (<em>Remarques curieuses sur l&rsquo;art de bien chanter </em>(1679)) relate que « ceux qui ont la voix naturelle méprisent les voix de fausset, comme fausses et glapissantes ; et ceux-cy tiennent que la fin du chant paroist bien plus dans une voix de taille naturelle, qui pour l&rsquo;ordinaire n&rsquo;a pas tant d&rsquo;éclat, bien qu&rsquo;elle ait de justesse ». L&rsquo;auteur évoque des griefs qui seront formulés au XXe siècle à l’égard de certains falsettistes : « les voix de fausset [&#8230;] ont de l&rsquo;aigreur et manquent souvent de justesse, à moins que d&rsquo;estre si bien cultivées qu&rsquo;elles semblent estre passées en nature », mais, fait rare, concède aux falsettistes certains avantages : « [&#8230;] si l&rsquo;on y faisoit bien réflexion, on remarqueroit qu&rsquo;ils doivent tout ce qu&rsquo;ils ont de particulier dans la manière de chanter à leur voix ainsi élevée en fausset, qui fait paroistre certains ports de voix, certains intervalles, et autres charmes du chant tout autrement que dans la voix de taille. » Toutefois, malgré son goût pour l&#8217;emphase, Rousseau se fait l&rsquo;écho d&rsquo;une opinion majoritaire lorsqu&rsquo;il écrit que le fausset est « le plus désagréable de tous les timbres de la voix humaine » (<em>Dictionnaire de musique</em>, 1768).</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" src="/sites/default/files/lart_de_bien_chanter_de_.bacilly_bertrand.jpeg" alt="" width="567" height="1000" /><br />
Illustration 25 : Bénigne de Bacilly, Remarques curieuses sur l’art de bien chanter (1679) © DR</p>
<p style="margin-left: 18pt;">Appelés <em>faussets </em>ou <em>dessus muets/és</em>, les falsettistes ne chantent guère que le dessus (soprano) à la Chapelle Royale, où ils soutiennent les voix des pages : « Sous le règne de Louis XIV et Louis XV, on leur a adjoint quelquefois des personnes qui chantaient le fausset, mais très peu. Cela est un très mauvais usage et les Italiens valent mieux parce que les voix de fausset ne sont ni agréables ni si durables que les leurs. »<sup>8</sup> . Les Italiens en question sont bien sûr les castrats, que les Italiens qualifient paradoxalement de « falsettistes naturels » par opposition aux « falsettistes artificiels », les falsettistes ou contre-ténors. Nous avons sans doute du mal à comprendre qu&rsquo;on puisse mélanger ainsi des voix de garçons, de falsettistes et de castrats au sein d&rsquo;un même pupitre, mais la notion de « pureté de timbre » n&rsquo;existait pas à l&rsquo;époque. Autant dire que les falsettistes ne se produisaient jamais à l&rsquo;opéra où le registre de fausset n&rsquo;était employé que de manière exceptionnelle, dans un but comique, pour contrefaire la voix de femme.</p>
<p>Si un falsettiste ne pouvait pas être confondu avec une <em>haute-contre</em>, en revanche, certaines chanteuses portaient ce nom. Charpentier destinait ses <em>Leçons de Ténèbres </em>aux religieuses de l&rsquo;Abbaye-aux-Bois : « Mère Ste Cécile, dessus, Mère Camille, bas-dessus, et Mère Desnos, haute-contre », sans doute un vrai contralto. De même, en Angleterre, Mrs Turner-Robinson, créatrice du rôle de Daniel dans l&rsquo;oratorio <em>Belshazzar </em>de Haendel (1745), est appelée <em>countertenor</em>, ce qui prouve que ces termes désignaient avant tout une tessiture plutôt qu&rsquo;un type de voix bien précis. Jérôme-Joseph de Momigny, théoricien et compositeur belge, rapporte une anecdote fort curieuse (<em>Encyclopédie méthodique </em>de Framery et Guinguené, Paris, Panckoucke, 1791) : « Il existe quelques hautes-contre en voix de femme qui n&rsquo;ont pas la rondeur des bas-dessus [mezzo], mais une force bien supérieure, avec un timbre qui est celui de la vraie haute-contre [sic]. J&rsquo;ai connu une dame religieuse qui, avec une telle voix, en couvrait facilement trente autres, et se faisait entendre à une distance extraordinaire. » Voilà qui laisse rêveur&#8230;</p>
<p>© Bernard Schreuders Forum Opéra 2001 &#8211; révision 2022</p>
<p>____________________________<br />
<sup>1</sup> Toutefois, en distinguant la basse-taille (appelée aussi <em>concordant</em> dans la musique sacrée du XVIIe siècle) de la basse-contre, plus grave, les Français semblent avoir déjà identifié la voix de baryton.<br />
<sup>2</sup> Le mot connait les deux genres.<br />
<sup>3</sup> L&rsquo;œuvre, baptisée « tragédie biblique », ressortit à la musique religieuse, dans laquelle la tessiture de haute-contre est alors souvent plus aiguë que dans la musique de scène.<br />
<sup>4</sup> Vincent Vivès, « Raison et déraison de la voix à l&rsquo;âge classique » in <em>Ostinato rigore</em>, revue internationale d&rsquo;études musicales, n°8/9, 1997, <em>Les</em> <em>musiciens au temps de Louis XIV</em>, p. 41-2.<br />
<sup>5</sup> Largement citées dans A. Herriot, <em>The Castrati in opera</em>. Londres, Secker and Warburg, 1956, p. 200-24 (ch. VI : <em>The story of one castrato</em>).<br />
<sup>6</sup> C&rsquo;est le sens habituel de cette expression. Dans le <em>Mémoire sur la voix humaine présenté à l&rsquo;Académie des Sciences </em>qui sert d&rsquo;introduction au traité de chant de Manuel Garcia, nous pouvons lire : «  [&#8230;] nous avons entendu le même chanteur produire à volonté et alternativement la même note avec la voix pleine et avec la voix de fausset en sorte que les sons produits par les deux voix se trouvaient ainsi mis en parallèle. »<br />
<sup>7</sup> Traduction littérale du latin <em>contratenor altus </em>contracté en <em>contraltus</em>, le mot <em>contre haute </em>(1556) a été rapidement remplacé par la forme inversée, <em>haute-contre</em>, alors que <em>contre basse </em>(&lt; <em>contratenor bassus</em>) a connu une spécialisation instrumentale, la forme <em>basse-contre </em>désignant uniquement la voix. Il est à noter que le mot <em>haute- contre </em>désigne aussi le second registre de chaque famille instrumentale. Les formes <em>contre-teneur </em>et <em>contre-taille </em>ont été rapidement concurrencées par <em>haute-contre </em>et <em>haute-taille</em>. En anglais, le <em>contratenor altus </em>a été traduit en <em>contra</em>, <em>counter </em>ou <em>countertenor</em>, ces trois formes étant encore concurrencées par <em>mean. Countertenor </em>s&rsquo;est finalement imposé.<br />
<sup>8</sup> Recueil des Frères Bêches, tous trois hautes-contre à la Chapelle royale [Bibliothèque nationale, Rés. F.1661], cité par P. Barbier, <em>La maison des Italiens. </em>Paris, Grasset, 1998, p.113.</p>
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		<title>CAMPRA, Idoménée — Lille</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/idomenee-lille-on-se-leve-tous-pour-campra/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 27 Sep 2021 21:52:24 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Le lecteur nous pardonnera ce clin d’œil à un célèbre slogan publicitaire : il a pour seul but d’attirer son attention sur le spectacle qui ouvre la saison de l’Opéra de Lille et qui constitue l’un des temps forts de cette rentrée lyrique. Lyrique et théâtrale, devrions-nous aussitôt ajouter, car l’Idoménée de Campra s’apparente à une tragédie pure, &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Le lecteur nous pardonnera ce clin d’œil à un célèbre slogan publicitaire : il a pour seul but d’attirer son attention sur le spectacle qui ouvre la saison de l’Opéra de Lille et qui constitue l’un des temps forts de cette rentrée lyrique. Lyrique et théâtrale, devrions-nous aussitôt ajouter, car l’<em>Idoménée</em> de Campra s’apparente à une tragédie pure, contrairement à l’opéra que Varesco et Mozart élaboreront à partir du même drame d&rsquo;Antoine Danchet (1781). Nous sommes probablement nombreux à avoir oublié l’existence de cet ouvrage, qui n’est jamais entré au répertoire malgré d’indéniables qualités. A une semaine près, la production lilloise voit le jour trente ans après le premier enregistrement mondial d’<em>Idoménée </em>réalisé par William Christie, à qui nous devons sa redécouverte. A l’instar de son ancien maître, <strong>Emmanuelle Haïm</strong> a retenu non pas la version originale de 1712, mais celle de 1731, à dire vrai la seule dont nous possédions la partition intégrale. Le <b>Chœur</b> et <b>l’Orchestre</b> du <b>Concert d’Astrée</b> alignent des effectifs globalement comparables à ceux que réunissaient les Arts Florissants en 1991. Seule différence notable : alti et violoncelles ont cédé la place aux hautes-contre, tailles et basses de violons, qui reconstituent l’orchestre dont Campra disposait.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/chiara-skerath-csimon-gosselin-71.jpg?itok=amK-Fbd9" title="Chiara Skerath (Ilione) © Simon Gosselin" width="468" /><br />
	© Simon Gosselin</p>
<p>En paraphrasant la célèbre formule de Clouzot sur ce qu’il faut pour réaliser un grand film, nous pourrions écrire : pour faire une tragédie lyrique, premièrement, une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement une bonne histoire, avant de saluer l’excellente pièce d’Antoine Dauchet, émaillée de répliques lapidaires et frappantes comme des maximes. Certes, la réussite d’<em>Idoménée </em>procède également de l’intelligence dramatique d’André Campra, de son talent d’orchestrateur, de ses modulations rapides et de l’expressivité de son langage harmonique, notamment dans les récitatifs accompagnés, le musicien n’hésitant pas à s’aventurer dans des tonalités rares comme le si bémol mineur du sidérant finale de l’acte V. En réalité, au lieu d’opposer le musicien et le dramaturge, il conviendrait plutôt de mettre en exergue leur étroite complicité, qui rappelle celle de Lully et Quinault. </p>
<p>Plus d’une fois, la fusion du verbe et de la musique devient une réalité si évidente que nous pourrions oublier que nous sommes à l&rsquo;Opéra et non à la Comédie Française ! Et nous pouvons tordre le cou à un cliché tenace tout en rassurant <strong>Alex Ollé</strong>, metteur en scène du spectacle, qui craint que la musique d’<em>Idoménée</em> semble à ses contemporains « privée d’émotions authentiques telles que les compositeurs les développeront plus tard, en particulier à la période romantique. » Avec des acteurs chanteurs investis et qui en possèdent une compréhension intime, quasi organique, le pouvoir du texte amplifié par la musique ne peut que s’emparer de l’auditeur quand elle ne le touche pas jusques au fond du cœur.  </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="263" src="/sites/default/files/styles/large/public/tassis-christoyannis-csimon-gosselin-68.jpg?itok=5Qh6fsY-" title="Tassis Christoyannis (Idoménée) © Simon Gosselin" width="468" /><br />
	© Simon Gosselin</p>
<p>Si une distribution internationale succède aujourd’hui à l’équipe française emmenée autrefois par William Christie, les allochtones n’ont guère de leçon à recevoir de leurs collègues, que ce soit en matière d’élocution ou de déclamation. Les surtitres améliorent le confort du spectateur, qui peut à tout moment vérifier sa compréhension, mais il ne sont pas véritablement indispensables pour apprécier la performance du triangle amoureux : Idoménée et Ilione, les rôles les plus développés et les plus exigeants, et Idamante. Rien n’étonnera moins les admirateurs de <strong><a href="https://www.forumopera.com/actu/tassis-christoyannis-chanter-la-melodie-francaise-cest-le-paradis">Tassis Christoyannis</a>,</strong> qui connaissent ses affinités avec la l<a href="https://www.forumopera.com/cd/armide-1778-la-creation-reussie-dune-recreation-en-demi-teinte">angue de Racine</a>, son éloquence et son magnétisme. Sa composition est superbement construite et chaque détail, chaque intention parfaitement maîtrisée – il lui suffit d’une inflexion pour dévoiler le gouffre au bord duquel Idoménée chancelle, il nous suffit d’un regard de l&rsquo;artiste pour croire en ce mortel qui défie les dieux. Ce roi à la fois intrépide et vulnérable, écartelé entre des pulsions violentes et contradictoires, ne pouvait que sombrer dans la démence. Et cet effondrement progressif, mais inéluctable, ne laisse pas de fasciner. Cueillie à froid, la voix de <strong>Chiara Skerath</strong> (Ilione) nous paraît d’abord tendue, sinon étranglée, mais les accents de cette lionne blessée nous font bien vite tressaillir. L’incarnation subjuguera tout du long, au gré des émotions qui taraudent ce personnage complexe: dépit, amertume, rancœur et jubilation haineuse, remords, angoisse et même l’abandon amoureux, fugace, mais désarmant lorsqu’Idoménée renonce à son trône et à un amour impossible. Ses adieux à la vie, ultimes paroles de l&rsquo;opéra, nous prennent à la gorge ( « Pour le punir, laissez-le vivre, C’est à moi seule de mourir »). Chapeau bas !</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/idomenee-21-09-21-csimon-gosselin-7.jpg?itok=gHkkWknK" title="Samuel Boden (Idamante) et Chiara Skerath (Ilione) © Simon Gosselin" width="468" /><br />
	© Simon Gosselin</p>
<p>L’Idamante de <a href="https://www.forumopera.com/lessons-in-love-and-violence-hambourg-une-suffocante-noirceur"><strong>Samuel Boden</strong></a> est touché par la grâce. Nous n’imaginons guère ce ténorino gracile et délicat terrasser le montre de Neptune, mais le combat n’est que rapporté et le jeune prince ne doit pas avoir l’étoffe d’un héros. En revanche, l’artiste britannique habite son rôle avec un naturel fou, restituant aussi bien la tendresse inquiète du fils que le désarroi de l’amant. Cet ange de lumière, même nimbée de mélancolie, offre un contraste miraculeux avec les figures sombres et tourmentées d’Idoménée et d’Ilione. Électre altière et sculpturale, <strong>Hélène Carpentier</strong> darde à l’envi un soprano coruscant qui impressionne dans ses appels à la vengeance, mais qu’elle parvient aussi à alléger lorsque un espoir trompeur l’adoucit (« Venez, répondez à mes désirs, volez, favorables Zéphirs »), avant de redoubler de fureur. Vénus est cette « terrible déesse » (Alex Ollé) qui, dès le prologue fondateur, déclenche la tempête de l’amour et se tournera ensuite vers la Jalousie pour assouvir sa haine. Tour à tour impérieuse et voluptueuse, quand elle évoque les plaisirs et les tendres ardeurs que son fils dispense (« Coulez, Ruisseaux, dans votre cours »), une ambivalence qu’<strong>Eva Zaïcik</strong>, vocalement impeccable mais comme souvent un peu en retrait et trop égale, pourrait explorer davantage. Champion de la métamorphose, <strong>Victor Sicard </strong>réussit mieux sa brève apparition en Némésis qu’un numéro de Jalousie transgenre dont les voltiges l’essoufflent. <strong>Yoann Dubruque </strong>(Éole, Neptune) et <strong>Frédric Caton</strong> (Arbas, Protée), par contre, cumulent avec bonheur les emplois tandis que <strong>Enguerrand de Hys </strong>confère lui aussi une belle présence au confident d’Idoménée (Arcas).  </p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/eva-zaicik-csimon-gosselin-48.jpg?itok=akGio0J2" title="Eva Zaïcik (Vénus) © Simon Gosselin" width="468" /><br />
	© Simon Gosselin</p>
<p>La partition, où les airs <em>Da Capo </em>voisinent avec des chœurs somptueux, offre une brillante synthèse des styles français et italien que Campra entendait déjà réconcilier dès son premier livre de cantates (1706), mêlant la « délicatesse » cisalpine et la « vivacité » transalpine. Les divertissements, marins ou pastoraux, se fondent remarquablement bien dans la trame générale de l’œuvre et semblent même jaillir « comme par nécessité » (Ivan A. Alexandre).  Sensible au caractère « ensoleillé », mais aussi « exubérant », pour reprendre ses termes, de certaines pages, Emmanuelle Haïm sait tout autant bander l’arc tragique qu’exalter cette vitalité, sans troquer l’escarpin pour des sabots quand elle aborde certaines danceries. L’expérience, pour ne pas dire l’expertise du Concert d’Astrée dans ce répertoire fait la différence et sa performance nous réjouit une fois encore. Les vingt-cinq chanteurs du chœur (préparés par <strong>Denis Comtet</strong>) se signalent eux aussi par une diction limpide et excellent dans tous les registres, de l’allégresse à l’effroi, leur prière à Neptune au IV confinant au sublime. Nous l’aurions écoutée les yeux fermés si l’élégance de la mise en scène ne méritait pas en cet instant que nous les gardions ouverts. C’est dommage que le programme de salle ne précise pas l’identité des dessus qui campent avec brio une Crétoise, laquelle hérite quand même de deux airs bien troussés, une Troyenne et les Bergères du ravissant duo au IV.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="312" src="/sites/default/files/styles/large/public/le-retour-didomenee-21-09-21-simon-gosselin-20-1_0.jpg?itok=4f17GZXH" title="Idoménée © Simon Gosselin" width="468" /><br />
	© Simon Gosselin</p>
<p>La proposition de <strong>La Fura del Baus</strong>, ambitieuse et forte, s’ancre dans la tragédie d’Antoine Danchet pour la rendre plus accessible à nos contemporains. Ainsi, la guerre, thème aussi universel que l’amour, n’est pas qu’un arrière-plan, au contraire. Les ruines de Troie fument encore dans l’esprit dévasté d’Ilione (« Qui pourra effacer le souvenir fidèle de mes maux passés ? »), qui reproche à Idoménée ses crimes, alors qu’Idamante suscite la colère d’Électre en libérant les prisonniers troyens, un geste soigneusement mis en scène. « Idoménée et Ilione, surtout, note Alex Ollé, sont restés dans l’horreur de la destruction. » Il défend ainsi une démarche qui vise à « respecter la conception scénique grandiose de l’opéra baroque et, parallèlement, à le ramener au présent sans renoncer à aucune de ses couches signifiantes. »</p>
<p>Néanmoins, son discours trahit aussi une certaine naïveté, en particulier quand il affirme que les affects « doivent reposer sur la logique émotionnelle du spectateur actuel » –  l’individu serait donc réductible à une logique émotionnelle et les hommes et les femmes d’une époque donnée partageraient la même…  –  tout en se montrant plus perspicace sur les implications du formalisme classique : « L’exigence que rien ne se passe de façon inconvenante sur la scène, provoque l’inhibition des passions déchaînées et leur dissimulation dans un confinement qui les rend explosives. » Cette tension latente se ressent dans plusieurs échanges et a manifestement influencé la direction d’acteurs alors que les danses et les mouvements de foule lui offrent un exutoire. Le chorégraphe <strong>Martin Harriague</strong> n’a pas seulement conçu les ballets exécutés par la <strong>Compagnie Dantzaz</strong>, qui rendent justice à la légèreté et à l’ivresse rythmique de la musique de Campra. Il a également travaillé à la circulation des corps dans l’espace scénique, qui contribue à la dynamique du spectacle et à cette nouvelle couche dramaturgique qu’Alex Ollé souhaite apporter à <em>Idoménée</em>. </p>
<p>La scénographie (<strong>Alfons Flores</strong>) renoue avec le goût des machines et des effets spéciaux tout en offrant, elle aussi, un vecteur privilégié à ce supplément de sens. Des vidéos (<strong>Emmanuel Carlier</strong>) projetées sur un vaste château suspendu de verres brisés qui descend des cintres nous donnent à voir les météores provoqués par les dieux, mais également les paysages intérieurs, rêves ou cauchemars, des principales figures  du drame. Ce dispositif nous vaut des images époustouflantes, notamment de noyades ou de flots tumultueux, qui apportent un souffle puissant à la représentation, mais sans tourner au système ni provoquer de saturation. Il s’efface volontiers au profit d’un décor fixe, comme ce rocher où Neptune et Idoménée font leur apparition, et d’autres tableaux, souvent nocturnes (magnifiques éclairages d’<strong>Urs Schönebaum</strong>) et qui évoquent les univers d’Arnold Böcklin ou de Caspar David Friedrich. Le « désordre extrême » où, de son propre aveu, Idoménée se débat est également au cœur de la lecture de la Fura del Baus et les hallucinations dont il devient la victime se matérialisent sous la forme des dieux qui revêtent son apparence comme autant de clones.  En réalité, le dédoublement s&rsquo;applique également aux autres protagonistes et suggère que les divinités appartiennent à leur psyché. </p>
<p><em>Idoménée </em>sera diffusé le 6 novembre à 20h sur France Musique dans l’émission Samedi à l’Opéra présentée par Judith Chaine.</p>
<p> </p>
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		<title>Campra, Requiem — Dijon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/campra-requiem-dijon-magnificemus-in-laude/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Yvan Beuvard]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 21 Nov 2019 08:58:51 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Au cœur d’une tournée commencée à Lille, poursuivie à Luxembourg et Versailles, avant Cologne, Essen et Berlin, Dijon retrouve Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée, pour trois chefs-d’œuvre du baroque français. Les occasions de les écouter au concert sont rares, même si nombreux en furent les enregistrements que les amateurs connaissent bien. Deux grands motets, &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Au cœur d’une tournée commencée à Lille, poursuivie à Luxembourg et Versailles, avant Cologne, Essen et Berlin, Dijon retrouve <strong>Emmanuelle Haïm</strong> et son Concert d’Astrée, pour trois chefs-d’œuvre du baroque français. Les occasions de les écouter au concert sont rares, même si nombreux en furent les enregistrements que les amateurs connaissent bien. Deux grands motets, le plus célèbre de Rameau (<em>In convertendo</em>), et un des plus spectaculaires de Mondonville (<em>In exitu Israel</em>), ouvrent le programme, qui s’achève sur le <em>Requiem</em> de Campra.</p>
<p>Malgré son renom, le grand motet de Rameau ne souffre que d’une chose : sa composition relève de styles par trop divers, nuisant à l’unité de l’œuvre. Ainsi, le « Laudate nome, Dei » et les « Laudemus » qui lui répondent ressortent du langage opératique, et tranchent avec l’expression de l’espoir de libération des captifs, leur supplique à Dieu et leurs louanges. Le Concert d’Astrée lui donne l’animation souhaitée, comme la force expressive, cependant, la comparaison – inévitable – avec l’œuvre suivante ne tourne pas à son avantage. Avec le <em>In exitu Israel</em>, de Mondonville, on est à l’opéra. Le « fièrement et sans lenteur » qui l’ouvre avec bonheur nous entraîne délibérément au théâtre. Le « Mare vidit et fugit », spectaculaire à souhait, servi par un chœur comme un orchestre superbes, ainsi que les numéros suivants sont un régal. Les musiciens exultent, le bonheur se lit sur les visages des chanteurs, et il est sûr que ceux du public reflètent une joie profonde : les acclamations qui saluent longuement cette lecture inspirée l’attestent.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="264" src="/sites/default/files/styles/large/public/haim_2.jpg?itok=cr4Hd_8z" title="Le Concert d'Astrée à Dijon © YB" width="468" /><br />
	Le Concert d&rsquo;Astrée à Dijon © YB</p>
<p>Le <em>Requiem</em> de Campra que nous propose Emmanuelle Haïm tire sa grandeur de sa vigueur comme de sa poésie, très loin de ce qu’offrait Hervé Niquet (avec flûtes et hautbois par quatre, auquel il joignait deux théorbes) pour une vision somptueuse, lullyste et théâtrale avant tout, loin aussi du maniérisme pratiqué par Gardiner, puis Christie en leur temps. <strong>Marie Perbost</strong> rayonne. La voix est sonore, bien timbrée, stylée comme agile, aux qualités d’articulation exemplaires. C’est dans l’<em>In exitu Israel</em> de Mondonville que sa virtuosité est la plus sollicitée : un feu d’artifice peu commun à l’église. Les voix d’hommes, toutes aguerries au baroque français, forment un ensemble remarquable, en témoigne le trio de l’<em>Offertoire</em> de Campra. Bien connu, <strong>Samuel Boden</strong>, haute-contre à la française, nous donne une leçon de phrasé, avec l’élégance attendue, même si d’aucuns ont parfois regretté une émission mesurée. L’autre taille, <strong>Zachary Wilder</strong>, également familier de ce répertoire, nous ravit par la souplesse de ses traits et par la rondeur du timbre. La basse-taille est <strong>Victor Sicard</strong>. Sa plénitude comme sa puissance sont au service d’une expression souveraine.  On le retrouvera bientôt ici-même pour le <em>Requiem</em> de Duruflé. Le « Converte Domine » de Rameau, le « Qui convertit petram » de Mondonville, où il dialogue avec le chœur, ses interventions dans le <em>Requiem</em> de Campra sont autant de moments de bonheur. A la liste des solistes, on n’oubliera pas d’associer <strong>Emmanuelle Ifrah</strong>, qui se joint à eux pour constituer le petit chœur (Campra), et dont la voix se marie idéalement à celle de Marie Perbost, tout particulièrement.</p>
<p>La direction d’Emmanuelle Haïm s’est assouplie tout en conservant son extraordinaire énergie. La gestique en est claire, démonstrative et efficace, qu’il s’agisse d’animer les passages les plus intimes comme les grandes polyphonies ou les tutti homophones. L’orchestre atteint à la perfection dans ses couleurs, ses équilibres, sa clarté comme sa puissance. Admirable est le chœur, ductile, précis, homogène, capable de prouesses dans sa dynamique comme dans son articulation.  </p>
<p>Un concert dont on sort profondément heureux.</p>
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		<title>HAENDEL, Saul — Beaune</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/saul-de-haendel-beaune-haendel-dans-lombre-de-shakespeare/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Yvan Beuvard]]></dc:creator>
		<pubDate>Sat, 06 Jul 2019 08:34:31 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Au lendemain du concert d’ouverture, autour du Stabat mater de Pergolèse, servi par Andreas Scholl et Mari Eriksmoen, nous est offert le premier des huit opéras et oratorios baroques du 37ème festival de Beaune : Saul, recréé il y a seulement 48h à Namur par l’infatigable Leonardo García Alarcón. Camille De Rijck en a rendu compte &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Au lendemain du concert d’ouverture, autour du <em>Stabat mater</em> de Pergolèse, servi par Andreas Scholl et Mari Eriksmoen, nous est offert le premier des huit opéras et oratorios baroques du 37ème festival de Beaune : <em>Saul</em>, recréé il y a seulement 48h à Namur par l’infatigable <strong>Leonardo García Alarcón</strong>. Camille De Rijck en a rendu compte (<a href="/saul-namur-saul-au-parnasse">Saül au Parnasse</a>), avec un enthousiasme que nous partageons ce soir : Pas loin de trois heures de musique, malgré quelques coupures, dont on sort comblé, bouleversé. A l’écoute de ce <em>Saul</em>, on ne sait qu’admirer le plus, de l’œuvre magistrale, ou de la traduction inspirée qu’en donnent les artistes réunis par le chef argentin.</p>
<p><img loading="lazy" decoding="async" alt="" class="image-large" height="468" src="/sites/default/files/styles/large/public/5-saul_leonardo_garcia_alarcon_165.jpg?itok=N6-KhsqN" title="Christian Immler (Saul, à Beaune) © JCC - Festival de Beaune" width="312" /><br />
	Christian Immler (Saul, à Beaune) © JCC &#8211; Festival de Beaune</p>
<p>L’histoire est connue de la fin de Saül et de l’ascension de David, admirablement traitée par le librettiste qui, à la faveur de la création du personnage de Merab, sait construire, équilibrer, et surtout animer une action riche en progressions. Le génie de Haendel s’y déploie magnifiquement. Premier de ses oratorios qui impose une alternative à l’opéra italien, son découpage en actes et scènes, les didascalies explicites relèvent manifestement du théâtre. L’extraordinaire livret de Jennens, mais surtout sa traduction musicale font de ce récit biblique une œuvre de dimension shakespearienne.</p>
<p>Les interprètes sont les mêmes que ceux décrits avec justesse par Camille De Rijck. <strong>Christian Immler</strong> a-t-il mieux chanté ? Il est permis d’en douter tant il donne à son Saül cette autorité qui se fait calcul et démence meurtrière. L’émission est arrogante, mordante, puissante et articulée à souhait. David, magistralement incarné par <strong>Lawrence Zazzo</strong>, élu au statut royal, jusqu’à son accès de violence où il fait exécuter le messager funeste. L’élégance, le raffinement et la justesse dramatique sont servis par une santé vocale évidente. Cadette des filles de Saül, éprise de David, Michal (<strong>Ruby Hugues</strong>) est délicieuse. Son larghetto, « Full rage and black dispair », avec une flûte concertante est un régal. Elle sait se montrer volontaire, au caractère bien trempé, dans « No let the guilty tremble ». Merab, <strong>Katherine Watson</strong>, campe avec subtilité l’aînée, orgueilleuse, altière, mais lucide dès le début (« Capricious man ») comme lorsque son père tente de tuer David avec son javelot, sachant exprimer sa compassion « Author of peace ». <strong>Samuel Boden</strong> nous offre un Jonathan, généreux, aimant. Il faudra passer son premier air – « Birth and fortune » – où l’orchestre le couvrait quelque peu, pour l’apprécier pleinement. La voix est agile, souple et donne toute sa mesure dans les récitatifs comme dans les airs suivants, « Sin not, O King » avec les deux bassons, tout particulièrement. Les autres rôles sont confiés à des solistes issus du chœur, nous offrant un nouveau témoignage de leur excellence individuelle. Nous retiendrons particulièrement la sorcière d’Endor, androgyne, maléfique, voulue autant ténor que haute-contre, qui prend ici une couleur idéale, ambigüe, comme le demandait Haendel, le messager Amalékite dont le puissant récit « Upon mount Gilboa » entraînera le courroux funeste de David.</p>
<p>Les nombreuses interventions du chœur, comparable à celui de la tragédie grecque, sont autant de bonheurs. Martial, triomphant, grandiose, mais aussi indigné, sombre, inquiétant (« O fatal consequence of rage ») comme il avait été jubilatoire (« Hallelujah »), c’est peut-être « Mourn, Israel », avec son passage a cappella, qui nous émeut le plus. Le <strong>Millenium Orchestra</strong>, puissant comme intime, toujours coloré, sonne merveilleusement. L’extraordinaire panoplie à laquelle a recours Haendel, des trois trombones au glockenspiel, les soli concertants (l’orgue, la flûte traversière, la harpe, le violoncelle) nous valent autant de moments de bonheur. Animé par une passion lyrique rare, le démiurge <strong style="font-size: 14px">Leonardo García </strong><strong>Alarcón</strong><strong style="font-size: 14px"> </strong>emporte son public comme ses interprètes dans le drame qui se joue. Toujours le propos nous tient en haleine, dès l’ouverture, vigoureuse, colorée, avec une conduite des phrases qui ne se démentira jamais. Les récitatifs avancent, justes de ton, de liberté, de vérité dramatique. Même intitulé oratorio, ce n’est pas une passion, mais un authentique opéra biblique</p>
<p>Rarement les acclamations auront été si intenses et continues, traduisant le bonheur de chacun. Toujours aussi généreux, Leonardo García Alarcón offre la reprise de l’<em>Hallelujah</em>, auquel participent les solistes au premier plan. L’orage, qui menaçait, aura attendu que chacun regagne son logis ou son véhicule.</p>
<p> </p>
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		<title>HAENDEL, Saul — Namur</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/saul-namur-saul-au-parnasse/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Camille De Rijck]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 03 Jul 2019 22:34:53 +0000</pubDate>
				<guid isPermaLink="false">https://www.forumopera.com/spectacle/sal-au-parnasse/</guid>

					<description><![CDATA[<p>Le mélomane belge se souvient, sans doute, du Saul donné par Réné Jacobs au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, quelque part au tournant du siècle. Andreas Scholl et Camillia Tilling étaient au sommet de leur art et apparaissaient comme des entités apolliniennes descendues un instant de leur perchoir. Une impression émerveillée est encore plus étourdissante quand &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Le mélomane belge se souvient, sans doute, du <em>Saul</em> donné par Réné Jacobs au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, quelque part au tournant du siècle. Andreas Scholl et Camillia Tilling étaient au sommet de leur art et apparaissaient comme des entités apolliniennes descendues un instant de leur perchoir. Une impression émerveillée est encore plus étourdissante quand elle se confronte à la mémoire ; la patine du temps rabotant les mauvais souvenirs pour mieux mettre en valeur l&rsquo;essentiel. L&rsquo;heure tourne et avec elle, la mort approche, mais au moins a-t-elle pour fonction de nous faire contempler les heures passées comme glorieuses et belles. </p>
<p>L&rsquo;extraordinaire écriture de Händel dans <em>Saul</em> préfigure les éclats des grands orchestrateurs du XXième siècle. Un millier de détails – presque d&rsquo;incongruités – colorent une partition qui est par ailleurs un modèle de construction dramatique. La harpe, le glockenspiel, les bassons forment une mosaïque d&rsquo;une grande originalité. S&rsquo;il manque à cet oratorio les tubes qui auront valu leur place dans la postérité à des partitions globalement moins intéressantes, il figure assurément parmi les oeuvres importantes du compositeur. Surtout que, tiré du livre de Samuel, <em>Saul</em>, effleure une variété de sujets très prisées à l&rsquo;opéra, comme l&rsquo;homoérotisme, le crépuscule du pouvoir, les guerres de religion, la sororité compromise. (etc. etc.)</p>
<p>Il y a dans la direction de <strong style="font-size: 14px">Leonardo García Alarcòn</strong> une ardeur qui n&rsquo;est jamais de l&rsquo;agitation. Comme un souffle de vie, qui laisse à la musique le temps de respirer et à l&rsquo;élégie les territoires pour s&rsquo;étendre. On en viendrait presque à parler de foi, quand sous les ors de la Cathédrale, on voit le chef Argentin saisi d&rsquo;une telle transe, qu&rsquo;il en arrive à envoyer valdinguer le pupitre de son premier violon (il le rattrapera d&rsquo;un reflexe salvateur, sans cesser de battre la mesure). Il faut souligner le travail merveilleux du Chœur de Chambre de Namur, qui ne se repose pas un instant sur l&rsquo;acoustique très favorable des lieux et qui cisèle son texte – d&rsquo;un idiomatisme parfait – au point d&rsquo;être toujours intelligible. Formation exemplaire qui, en vingt ans, n&rsquo;a cessé de progresser et d&rsquo;atteindre de nouveaux sommets. Quant au <strong>Millenium Orchestra</strong>, il suit son chef avec gourmandise et enthousiasme, réussissant les pirouettes les plus insensées qu&rsquo;on attend de lui.</p>
<p>Distribution homogène dans l&rsquo;excellence menée par un <strong>Christian Immler</strong> fabuleux d&rsquo;autorité, de présence scénique et d&rsquo;ampleur vocale. C&rsquo;est peu dire qu&rsquo;il ne fait qu&rsquo;une bouchée d&rsquo;un rôle qui appelle, avant tout, de la stature. Le David de <strong>Lawrence Zazzo</strong> jouit des habituelles qualités de son interprête : un souci presque chambriste de la construction de la phrase, agrémenté d&rsquo;éclats d&rsquo;un lyrisme étourdissant. Son comparse<strong> Samuel Boden</strong> est un Jonathan honnête au sens noble du terme. Tout en lui est lisibilité et contrôle. Du côté des sœurs, la Merab de <strong>Katherine Watson</strong> manque de cette autorité retorse qui faisait tout le prix de l&rsquo;interpretation de Julia Varady, mais il y a dans son interprétation, une contrariété tellement mesurée que son personnage gagne en complexité et en finesse, d&rsquo;autant que le chant est absolument sublime. <strong>Ruby Hughes</strong> est une Michal qui infiniment délicate ; si son entrée en scène – dans une robe qu&rsquo;on croirait sortie d&rsquo;une oeuvre de Van Eyck – semble un peu timide, l&rsquo;élégie qu&rsquo;elle atteint dans son grand duo final est extrêmement émouvante. </p>
<p>Notons pour finir d&rsquo;impressionantes interventions des solistes du Choeur de Chambre : <strong>Kamil Ben Hsain Lachiri</strong> – assumant plusieurs petits rôles – tantôt en basse juvénile, tantôt en baryton claironnant, installé au clavier du positif (!) ou galopant dans le transept et <strong>Maxime Melnik</strong> qui parvient sans peine à passer de l&rsquo;élégie à la folie furieuse dans une mémorable scène d&rsquo;invocation. </p>
<p>Après sa naissance au Festival de Namur, la production voyagera à Beaune ce 6 juillet prochain. </p>
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		<title>BENJAMIN, Lessons in Love and Violence — Lyon</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/lessons-in-love-and-violence-lyon-du-monopole-de-la-violence/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Fabrice Malkani]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 16 May 2019 05:05:07 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Après le succès rencontré à Londres lors de sa création l’année dernière, suivie de la sortie d’un DVD salué dans ces colonnes, Lessons in Love and Violence est accueilli avec enthousiasme par le public lyonnais, peu de temps après sa représentation à Hambourg. Œuvre dense et puissante, le dernier opéra de George Benjamin captive d’emblée &#8230;</p>
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]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p>Après le succès rencontré à Londres lors de sa création l’année dernière, suivie de la <a href="https://www.forumopera.com/dvd/lessons-in-love-and-violence-lecole-de-la-cruaute">sortie d’un DVD salué dans ces colonnes</a>, <em>Lessons in Love and Violence</em> est accueilli avec enthousiasme par le public lyonnais, peu de temps après sa <a href="https://www.forumopera.com/lessons-in-love-and-violence-hambourg-une-suffocante-noirceur">représentation à Hambourg</a>. Œuvre dense et puissante, le dernier opéra de George Benjamin captive d’emblée l’auditeur par une musique envoûtante dont le profond lyrisme, les sonorités parfois étranges et les rythmes marqués contrastent avec le chant, fait d’un récitatif évoquant la conversation en musique, à l’exception de rares éclats ou de notes tenues longuement, qui dilatent le temps.</p>
<p>Le livret de Martin Crimp, fondé sur l’épisode historique du règne d’Édouard II d’Angleterre au début du XIVe siècle, et inspiré plus lointainement de la pièce de Marlowe, propose, en sept scènes articulées en deux parties, une série de fragments qui sont comme autant d’instantanés. Benjamin les relie par un continuum musical au sein de chacun de ces parties, la musique devenant interlude pendant les précipités à rideau fermé. Sous la direction d’<strong>Alexandre Bloch</strong>, l’Orchestre de l’Opéra de Lyon rend justice aux subtilités de sa composition.</p>
<p>Pour cette représentation intimiste du drame d’un roi, de ses proches et de son pays, <strong>Katie Mitchell</strong> a choisi un décor unique mais changeant qui est celui d’une chambre, lieu des affrontements, des amours, des audiences et des représentations musicales et théâtrales. Quelques éléments symboliques accompagnent l’inexorable progression de la tragédie, comme cet immense aquarium qui se vide progressivement de ses poissons puis de son eau. Les costumes modernes de <strong>Vicki Mortimer</strong> donnent à l’ensemble une dimension intemporelle et induisent une distance que renforcent les lumières sophistiquées, créant des images de papier glacé. On doit à la chorégraphie de <strong>Joseph Alford</strong>, notamment les passages où les personnages se déplacent au ralenti, comme dans un cauchemar ou un souvenir, des moments de lyrisme et d’émotion visuelle.</p>
<p>Comme l’avaient déjà noté nos confrères, <strong>Stéphane Degout</strong> est parfait dans le rôle délicat du roi, qui fait se succéder l’apparente désinvolture d’un amant égoïste, l’amour véritable et le désespoir le plus sincère. Intonations, variation d’intensité dans le récitatif, diction, tout est convaincant, autant qu’un jeu scénique fait à la fois de grandeur et de sobriété, y compris dans la déchéance shakespearienne du monarque. Comment ne pas penser ici, dans cet opéra qui donne à la prosodie de la langue une telle place, au merveilleux Pelléas qu’a été Stéphane Degout, et à la proximité avec Debussy que Benjamin revendique (voir <a href="https://www.forumopera.com/actu/george-benjamin-tout-mon-travail-de-compositeur-converge-vers-lopera">l’interview accordée tout récemment à <em>Forum Opéra</em></a>) ?</p>
<p>Le baryton <strong>Gyula Orendt</strong> donne une véritable stature physique et vocale à Gavestan, l’amant du roi, et au personnage de l’Étranger la douceur et la séduction voulue pour cette alliance d’Éros et Thanatos qui préside au duo de la scène 6. L’identité de leurs tessitures est soulignée par la mise en scène, au début de l’œuvre, lorsqu’ils revêtent simultanément leurs vêtements dans un jeu de miroir, évoquant Don Giovanni et Leporello.</p>
<p>On admire l’aisance avec laquelle <strong>Georgia Jarman</strong> émet les aigus de sa partition, ainsi que le lyrisme de certains passages, comme la scène 4 où elle tente, au milieu des chaises et des lampes renversées, d’exprimer sa tendresse pour le roi hagard, tenant à la main la lettre annonçant l’exécution de Gavestan. Mais son jeu outrancier nous semble desservir le parti pris global de sobriété et nous éloigne du personnage auquel on peine à s’intéresser vraiment.</p>
<p>Avec une grande économie de moyens, au service de l’efficacité dramatique, <strong>Peter Hoare</strong> rend perceptibles par son jeu et son chant l’inflexibilité et le pragmatisme de Mortimer. Le ténor <strong>Samuel Boden</strong> incarne avec justesse et talent, par la souplesse et la vivacité de son jeu scénique, avec des aigus limpides et une excellente projection, le personnage du Garçon, puis du Jeune Roi, toujours aux côtés d’<strong>Ocean Barrington-Cook</strong>, remarquable actrice qui joue le rôle muet de la Fille, à qui l’on doit aussi des moments émouvants. Tous deux apportent à la pièce une respiration juvénile, une promesse d’avenir qui, malgré l’indéniable dimension tragique de la fin, cette leçon de violence – l’enseignement du monopole royal de la violence légitime –, permet d’entrevoir cette lueur d’humanité que la musique invite à prendre en considération.</p>
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		<title>BENJAMIN, Lessons in Love and Violence — Hambourg</title>
		<link>https://www.forumopera.com/spectacle/lessons-in-love-and-violence-hambourg-une-suffocante-noirceur/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Bernard Schreuders]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 07 Apr 2019 04:24:42 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Artiste en résidence à la Philharmonie de l’Elbe, c’est en voisin que George Benjamin est venu assister à la création allemande de Lessons in Love and Violence au Staastoper de Hambourg. Deux jours plus tôt, il donnait un concert très personnel autour de sa musique de chambre et de pièces de Mahler et de Messiaen (son professeur) dans &#8230;</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Artiste en résidence à la Philharmonie de l’Elbe, c’est en voisin que George Benjamin est venu assister à la création allemande de <em>Lessons in Love and Violence </em>au Staastoper de Hambourg. Deux jours plus tôt, il donnait un concert très personnel autour de sa musique de chambre et de pièces de Mahler et de Messiaen (son professeur) dans la petite salle de la Philharmonie. A cette soirée intimiste étaient justement conviés son ami <strong>Kent Nagano </strong>et le baryton <strong>Gyula Orendt </strong>qui retrouve sous sa direction le rôle de Gaveston endossé à Covent Garden la saison dernière. A l’applaudimètre, la première a rencontré un beau succès et le compositeur a été particulièrement bien accueilli. Néanmoins, lorsque les chanteurs reviennent, plusieurs spectateurs se sont déjà levés, non pour une <em>standing ovation </em>mais pour quitter la salle, comme s’ils étaient pressés de se dégourdir les jambes ou de respirer un air plus frais. Car si le troisième opéra du musicien britannique, élaboré comme les précédents à partir d&rsquo;un livret de Martin Crimp, est relativement court (une heure trente et des poussières), il s’avère fort dense et d’une suffocante noirceur…</p>
<p>Les premières mesures nous plongent <em>in medias res </em>avec d&#8217;emblée une des multiples confrontations qui jalonnent ce drame presque constamment sous haute tension : le Roi (Edouard II n’est jamais nommément cité) prend violemment à parti Mortimer qu’il soupçonne de vouloir l&rsquo;évincer. L’homosexualité, comme le soulignait Laurent Bury lors de l<a href="https://www.forumopera.com/dvd/lessons-in-love-and-violence-lecole-de-la-cruaute">a parution du DVD</a> du spectacle monté à Londres l&rsquo;année dernière, n’est pas le sujet principal de <em>Lessons in Love and Violence</em>. Seuls quelques baisers ou une étreinte furtive aussitôt interrompue rappellent le caractère passionnel d’une relation néanmoins conflictuelle et dont Piers Gaveston se dira prisonnier. Elle suscite tout au plus une remarque hostile, mais isolée, dans le chef de Roger Mortimer – un roi ne doit pas partager son lit avec un homme – et le fait que le monarque se soit entiché d’un amant plutôt que d’une maîtresse ne constitue pas un véritable ressort dramatique au sein de cette terrifiante leçon sur l’<em>ubris </em>et la dépravation des hommes.</p>
<p><img decoding="async" alt="" src="/sites/default/files/styles/large/public/stueck-3528-original.png?itok=jXrX_peD" title="Evan Hughes (King) et Ocean Barrington-Cook (The Girl) © Forster" /><br />
	© Forster</p>
<p>Il n’y en a pas un pour racheter l’autre et nous inspirer sinon de la sympathie, du moins un semblant de compassion. La détresse du Roi quand il apprend l’assassinat de Gaveston pourrait nous émouvoir si nous n’avions d’abord découvert à quel point il est égoïste et méprise son peuple. Le sort d’une femme qui a tout perdu à cause des prodigalités du roi à l&rsquo;endroit de son amant ne touche pas non plus Isabelle – pire : il attise son sadisme. Et nous restons de marbre devant l’affliction de cette reine, certes trompée mais adultère et meurtrière, quand son fils s’apprête à exécuter Mortimer sous ses yeux. En fin de compte, c’est au personnage muet, mais omniprésent de la Fille du Roi (<strong>Ocean Barrington-Cook</strong>) que nous devons le seul élan de tendresse de la soirée lorsqu’elle prend son père dans ses bras pour le consoler. En revanche, la douceur des gestes de Gaveston qui enlace Edouard, a priori convaincu d’avoir affaire à son bourreau, se révèle trompeuse en nous laissant croire que leur relation s&rsquo;est apaisée. S’il peut revoir ainsi les traits de son aimé qui a pourtant été assassiné, c’est parce qu’il a, lui aussi, quitté ce monde…   </p>
<p>La trame resserrée de l’ouvrage, dont certaines scènes s’enchaînent de manière fort abrupte, le style lapidaire, voire elliptique de Crimp, les rapports délétères qu’entretiennent les protagonistes, souvent au bord de la crise de nerfs, tout nous empêche d’entrer véritablement dans l’histoire et nous tient à distance – une distance que ne contribue certainement pas à réduire l’opulence glacée et impersonnelle du palais imaginé par <strong>Vicki Mortimer.</strong>Par contre, le jeu d’acteurs n’est jamais outré, une vraie prouesse à mettre au crédit de <strong>Katie Mitchell </strong>dont la direction préserve la crédibilité de nombreuses situations paroxystiques où, livrés à eux-mêmes, les interprètes auraient pu aisément déraper. Les mouvements esquissés au ralenti, comme au cinéma, par certains personnages dans quelques tableaux assez poétiques nous offrent une respiration, mais la fosse a vite fait de réinstaurer un climat oppressant, même dans les interludes où la menace continue de sourdre, insidieusement. </p>
<p>Nerveuse, prolixe, la partie orchestrale entretient une agitation anxiogène et sa sophistication contraste avec la sobriété des lignes vocales qui privilégient un récitatif souple mais parfois très lyrique (le Roi), n’était le rôle d’Isabelle, taillé sur mesure pour Barbara Hannigan et que les éclats hystériques propulsent hors de la portée. Le soprano moins percutant, mais très flexible de <strong>Georgia Jarman </strong>lui succède sur la scène du Staatsoper de Hambourg alors que <strong>Peter </strong><strong>Hoares </strong>retrouve l’écriture, elle aussi relativement tendue, de Mortimer dont il assurait la création en 2018. La voix du ténor, peut-être en méforme, accuse une certaine sécheresse mais il investit à fond la scélératesse du baron retors. Autre changement notable dans la distribution après celui d’Isabelle, <strong>Evan Hughes </strong>reprend le trône occupé à Londres par Stéphane Degout. Le Roi hérite d’une autre dégaine, tout aussi séduisante, et d’un baryton superbement timbré, aux couleurs plus sombres mais qu’il sait alléger avec délicatesse pour exprimer les affects ondoyants de cette personnalité tourmentée. <a href="https://www.forumopera.com/hippolyte-et-aricie-berlin-staatsoper-un-rameau-atmospherique-et-luminescent">Remarquable Thésée </a>dans l’<em>Hippolyte et Aricie </em>monté à Berlin cet automne, <strong>Gyula Orendt </strong>prête son grain mâle et sa présence magnétique au favori d’Edouard, mieux gâté par le compositeur qui lui réserve même quelques mélismes dont le chanteur exalte la sensualité.</p>
<p>Ténor melliflue et apparemment très à l&rsquo;aise dans le registre suraigu (il excelle d&rsquo;ailleurs dans le répertoire britannique de <a href="https://www.forumopera.com/cd/an-ode-on-the-death-of-mr-henry-purcell-tenors-ou-contre-tenors"><em>countertenor</em></a>), <strong>Samuel Boden </strong>semblait tout trouvé pour magnifier la jeunesse du Fils comme pour traduire sa mue psychologique dans ce finale, implacable, où il assoit son pouvoir en vengeant la mort d&rsquo;un père dont la dépouille est encore chaude. Saluons également la composition, impressionnante, d&rsquo;<strong>Andri Björn Róbertson</strong> en déséquilibré revendiquant la couronne et que Mortimer fait éliminer, en guise de leçon, devant le Fils d&rsquo;Edouard. <strong>Emilie Renard</strong> et <strong>Hanna Sawle </strong>ne sont pas en reste et complètent le casting de haut vol réuni par le Staastoper. Elles se détachent d&rsquo;abord d&rsquo;une foule anonyme pour témoigner de la misère du peuple délaissé par son roi avant de jouer un fragment de drame biblique, théâtre dans le théâtre brutalement interrompu par une nouvelle dispute entre les protagonistes de l&rsquo;oeuvre principale. A l’issue de la soirée, George Benjamin semble particulièrement ravi de la performance du <strong>Philharmonisches Staatsorchester Hamburg </strong>qu’il congratule chaleureusement.  Kent Nagano a  plus que probablement eu l&rsquo;occasion d&rsquo;échanger avec lui, s&rsquo;ils n&rsquo;ont pas travaillé ensemble sur la partition.  </p>
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