Tenor(s) d’exception

Autour d’Annibale Pio Fabri, Francesco Borosini, John Beard - Paris (TCE)

Par Juliette Buch | mer 20 Octobre 2010 | Imprimer
Longtemps éclipsée à l’époque baroque par le règne impérieux des castrats, la voix de ténor dut attendre, pour s’imposer vraiment, que Georg Friedrich Haendel compose pour elle des pages figurant parmi les plus belles et aussi les plus abouties de tous ses opéras et oratorios.
 
Le présent concert se propose de rendre hommage à trois ténors, Francesco Borosini (1688 – 1750), Annibale Pio Fabbri (1697 - 1760), et  John Beard (1717 – 1791) qui se sont particulièrement illustrés dans ce répertoire. Beard, probablement le plus connu de nos jours, fut un des chanteurs préférés de Haendel, et s’imposa surtout dans le genre de l’oratorio : Samson, Judas Maccabaeus, ou Jeptha, mais aussi dans l’opéra : Semele. Il fut salué par Burney pour « sa conduite supérieure, sa connaissance de la musique et son intelligence d’acteur », qualités qui manquaient souvent aux castrats, chanteurs virtuoses mais piètres comédiens. Ses deux illustres prédécesseurs ne furent pas en reste : Borosini, qui chanta Bajazet dans Tamerlano, Grimoaldo dans Rodelinda et le rôle remanié de Sesto dans Jules César, triompha à Londres face à un public pourtant plutôt réticent en général à ce type de voix. Quant à Annibal Pio Fabri, surnommé Balino, il surpassa Borosini en virtuosité, avec, de plus, un registre aigu plus développé. On disait d’ailleurs de lui qu’il chantait « comme un gentilhomme ».
 
Et il y a du gentilhomme en la personne de Ian Bostridge à la silhouette longiligne et élégante de jeune homme romantique à peine sorti de l’adolescence. La rencontre entre ce chanteur so british et le très italien Fabio Biondi pouvait paraître improbable, mais finalement le courant passe entre eux sans difficulté. Le raffinement pulpeux de Biondi à la tête de son superbe orchestre, L’Europa Galante, se mêle avec délice à la distinction un peu distante du ténor.
Dans sa manière d’aborder ce répertoire, on reconnaît bien l’extraordinaire liedersänger qu’est Bostridge, cette musicalité absolue qui lui permet de chanter aussi bien Mozart que Britten, Hans-Werner Henze ou Thomas Adès, et l’importance donnée au texte, auquel il confère parfois un relief presque expressionniste, là où d’autres ne verraient qu’un prétexte à fioritures et roucoulades démonstratives. Il est clair que pour lui, tout fait sens et jamais il ne cherche à faire « joli », mais se soucie avant tout de l’expression, comme dans cette gracieuse et délicate aria de Caldara (« Lo so, lo son periglio »), revêtue ici d’une profondeur et une gravité insoupçonnées. Il trouve d’ailleurs en Fabio Biondi un allié attentif qui l’assiste plus qu’il ne l’accompagne dans cette démarche où l’on sent l’exigence et le souhait d’être avant tout au service de la musique et non de la voix. C’est aussi cette sobriété et cette modestie qui s’impose quand Biondi dirige seul son orchestre où la beauté des timbres, la suavité des cordes, leur charme, leur élégance et leur raffinement font merveille.
 
Nous aurions pu écrire qu’il s’agissait d’un parcours sans faute si Bostridge n’avait choisi « Scherza Infida » comme premier bis. Certes, Fabio Biondi a bien expliqué qu’à l’époque de Haendel, il était courant de faire interpréter des airs par des types de voix pour lesquels ils n’avaient pas été écrits au départ, que « cela faisait partie de la vie quotidienne de l’opéra ». Certes… Il n’empêche qu’il n’est pas interdit de préférer cette aria sublime de déploration interprétée par une voix de mezzo-soprano. Puis, dans cette soirée dédiée à trois grands ténors baroques, un air choisi parmi les rôles dans lesquels ils se sont illustrés – Jupiter dans Semele ou Bajazet dans Tamerlano - eût été  plus adéquat. Reconnaissons cependant que Bostridge a livré ce soir là une lecture plus aboutie et plus convaincante que celle figurant dans son disque The Great Haendel, même s’il continue à trop intellectualiser des pages destinées d’abord à émouvoir. Il a d’ailleurs donné en deuxième bis un air de Don Chischiotte en Sierra Morena de Conti (1719) qui fut un des chevaux de bataille d’Ambrosini.
 
Malgré cette légère réserve, saluons un tel concert, véritable projet artistique construit de manière cohérente – qui porte aussi la marque de Bostridge historien et – last but not least – de son humour british : le programme de ce soir fait l’objet d’un disque à venir dont le titre, Trois ténors baroques, n’est pas sans rappeler un autre trio, situé quelque peu aux antipodes de cet univers…
 
 

 

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