C’est faire peu de cas de l’alchimie particulière de La Bohème, qui de tous les opéras de Puccini est celui où l’ensemble compte plus que les individus. Le drame s’y déroule en tableaux, dont chacun a sa couleur, son atmosphère, et presque son langage. A cela, il faut moins des protagonistes brillants qu’un chef pourvoyant à tout. Karajan fut ce chef, trouvant dans le foisonnement de l’orchestre et dans le drame pucciniens de quoi exprimer sa fougue de chef de théâtre et son instinct symphoniste. En octobre 1972, à la Jesus-Christus-Kirche de Berlin, il réunit moins un cast qu’une véritable équipe : le duo Pavarotti-Freni s’est déjà bien rôdé sur scène (électrisant témoignage live de 1969 dirigé par Schippers), et Panerai, Ghiaurov, Harwood s’accordent comme larrons en foire. Les Berliner Philharmoniker dans Puccini ? Pas intuitif, dira-t-on, mais finalement évident : le miroitement des flocons qui tombent sur la Porte d’Enfer, la folie festive de Momus, l’obscur pressentiment du dernier tableau – tout cela est inoubliable. Pourquoi consacrer encore et toujours cet enregistrement depuis plus de cinquante ans ? Parce que précisément, loin du vérisme, Karajan se tient avec modestie (mais oui) près de la vérité de l’œuvre, de ses nervures intimes, de ses plus fins ressorts, et la fait passer avant les performances individuelles – qui, par ailleurs, sont admirables. Dans cette humilité se trouve le secret de la longévité, ou plutôt de l’éternelle jeunesse : la leur, et celle de La Bohème.
Luciano Pavarotti (Rodolfo), Mirella Freni (Mimi), Elizabeth Harwood (Musetta), Nokolai Ghiaurov (Colline), Rolando Panerai (Marcello)
Berliner Philharmoniker & Herbert von Karajan
Enregistré en 1972, publié en 1973. DECCA.



