Qu’est ce qui fait de cette intégrale un classique ? D’autant qu’on ne comptait avant elle que deux enregistrements en studio du chef d’oeuvre de Verdi dont celle de Gavazzeni en 1973, qui rassemblait une distribution appréciable. Claudio Abbado fait mieux. Son équipe est plus homogène, et Piero Cappuccilli dans le rôle-titre dans les deux enregistrements, y est moins avare de couleurs ; le Fiesco de Nicolai Ghiaurov est d’un bronze souverain ; l’Adorno du jeune José Carreras d’une santé insolente, plus chantant que son aîné Domingo dans ce rôle. José van Dam est le Paolo idéal, tout comme l’est l’Amelia puissante et rayonnante de Mirella Freni. Et puis il y a un chef. Précis, tranchant, jamais pesant, on a pu lui reprocher – à l’instar de Stéphane Goldet dans l’indispensable Guide des opéras de Verdi chez Fayard – de manquer ici un peu de théâtre. Pourtant, grâce à une prise de son superlative de Deutsche Grammophon, et bien sûr avec un choeur et un orchestre parfaits, Abbado fait mieux que cela : il façonne l’atmosphère qui baigne tout cet opéra. Il fait tout entendre de ce fatalisme depuis l’effondrement de Simon à la mort de celle qu’il aime et dont le fantôme traverse la partition jusqu’à la sienne, bercée par la brise marine, en passant par l’amertume du pouvoir. Même l’eau de la source est amère pour celui qui règne, chante-t-il en buvant le poison laissé par Paolo. On tient là toute l’amertume de cet opéra des rendez-vous manqués, où tout survient trop tard comme si le sort jouait cyniquement avec les personnages. Avec Abbado, point besoin de théâtre, le drame est bien là.
Piero Cappuccilli (Simon Boccanegra), Nicolai Ghiaurov (Fiesco), Mirella Freni (Amelia), José Carreras (Gabriele Adorno), José van Dam (Paolo Albiani), Giovanni Foiani (Pietro), Maria Fausta Galamini (Une servante), Antonio Sebastiano (Un capitaine) ; Choeur et orchestre de la Scala de Milan ; Claudio Abbado (direction). Parution : Deutsche Grammophon, 1977.




