En direct de Londres: trop de Tchaïkovski nuit à Tchaïkovski

Par Christian Peter | mer 23 Janvier 2019 | Imprimer

A l’affiche de Royal Opera House, la reprise de La Dame de pique signée Stefan Herheim, qui avait été créée en 2016 à Amsterdam a fait l’objet d’une retransmission dans les cinémas ce mardi 22 janvier. Le propos du metteur en scène est d’illustrer à travers cet opéra les derniers mois de la vie de Tchaïkovski, miné par ses démons et en proie à une profonde dépression à cause de son homosexualité non assumée. Le rôle est interprété par Vladimir Stoyanov qui chante la partie du Prince Eletski. Ce dernier, absent chez Pouchkine, est une invention du compositeur et donc, selon Herheim, il incarne son double. Omniprésent sur scène, il devient la figure centrale de l’œuvre. On le voit tour à tour jouer du piano, gribouiller des notes de musique sur des dizaines de pages, diriger les musiciens et les autres personnages qui sont autant de pions entre ses mains au point que l’intrigue originale passe totalement au second plan. D'ailleurs cet Eletski / Tchaïkovski semble davantage attiré par Hermann que par Lisa. Au dernier acte, il se démultiplie en une vingtaine de clones, ce sont les choristes qui ont à la main un verre lumineux comme le fameux verre de lait que tient Cary Grant dans Soupçons d’Alfred Hitchcock, censé représenter le verre d’eau contaminée par le choléra que Tchaïkovski aurait bu dans l’intention de mettre fin à ses jours.   
Les costumes se déclinent dans divers ton de gris, l’action est située dans la demeure du compositeur figurée par une immense pièce dans laquelle trône un piano, des fauteuils, une table basse. Par moment, les murs s’écartent pour laisser place par exemple à des miroirs géants qui reflètent la salle lors la scène du bal. Force est de reconnaître que, pour intelligente et virtuose qu’elle soit cette mise en scène devient vite répétitive et finit par lasser en dépit d’un dernier tableau spectaculaire.

La distribution est d’un haut niveau, tous les seconds rôles sont excellemment tenus en particulier la Pauline d’Anna Goryachova, dont le timbre homogène et fruité capte d’emblée l’attention. John Lundgren magnifique Wotan lors de la retransmission de La Walkyrie en octobre dernier est un Comte Tomsky de luxe, à la voix robuste et nuancée. Son récit fantastique du premier acte et sa chanson égrillarde au dernier tableau témoignent de l’étendue de ses talents de diseur. Saluons la performance d’acteur de Vladimir Stoyanov qui ne quitte pas la scène pendant près de trois heures. Convaincant en Tchaïkovski, il ne l’est pas moins en Eletski. Au deuxième acte, son air au legato impeccable lui a valu une salve d’applaudissements nourris. Remplaçant au pied levé Aleksandrs Antonenko souffrant, Sergey Poliakov campe un Hermann touchant et juvénile. Ce jeune ténor d’à peine trente-trois ans est doté d’un timbre clair et d’une voix solide qui lui permet d’assumer la tessiture de ce rôle qui le pousse parfois jusqu’aux limites de ses possibilités, notamment au dernier acte. Eva-Maria Westbroek a les moyens exacts que réclame son personnage. Pleinement convaincante au dernier acte elle a du mal au début de l’ouvrage à faire croire à la jeune fille qu’elle est censée incarner sans doute à cause des nombreux gros plans dont elle est l’objet.  Felicity Palmer impressionne en Comtesse hallucinée et terrifiante. Malgré les années la voix a gardé son homogénéité et l’air de Grétry chanté piano, avec des accents nostalgiques bouleversants est un des grands moments de la soirée.

Antonio Pappano dirige de main de maître les Chœurs et l’Orchestre luxuriants du Royal Opera House. Sa battue puissante et musclée fait mouche dans les scènes dramatiques, cependant davantage de légèreté aurait été bienvenue dans le divertissement de l’acte deux.       

Mercredi prochain, le 30 janvier, le Royal Opera House diffusera dans les cinémas La Traviata avec dans les principaux rôles Ermonela Jaho, Charles Castronovo et Plácido Domingo.

 

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