L'affaire Rosenberg

Par Placido Carrerotti | lun 11 Octobre 2010 | Imprimer

Donald Rosenberg
Aux Etats-Unis, il n'est pas bon d'être un critique trop sourcilleux si l'on veut conserver son job. Malgré sa taille relativement modeste, la ville de Cleveland peut se flatter d'accueillir une formation d'exception, jouant dans la même cour que Boston, New-York Philadelphie, ou encore Chicago. Fondée en 1918, l'Orchestre de Cleveland a pu bénéficier de directeurs musicaux prestigieux parmi lesquels on Artur Rodziński (1933–1943), Erich Leinsdorf (1943–1944), George Szell (1946–1970), Pierre Boulez (1970-1972), Lorin Maazel (1972–1982), et Christoph von Dohnányi (1984–2002). C'est à George Szell que la phalanger devra longtemps sa réputation de "son européen", et de nombreux enregistrements de référence. Jusque là, Donald Rosenberg était un critique nationalement reconnu, réputé et respecté, particulièrement dévoué à l'Orchestre de Cleveland dont il écrira même l'histoire (en 700 pages !) publiée en 2000. Tout ça, c'était avant que Franz Welser-Möst ne devienne à son tour directeur musical en 2002. Le chef autrichien a dirigé dans plusieurs théâtres européens (notamment à l'Opéra de Vienne).mais c'est à la tête du London Philarmonic qu'il a gagné son principal titre de gloire, un surnom magnifique : "Frankly Worse Than Most" ("Franchement pire que la plupart"). Une opinion que Rosenberg, d'abord indulgent, ne tarde pas à partager. Ses écrits dans le Plain Dealer (où il officie depuis 16 ans) finissent par causer la colère du maestro (on s'en doute). Mais ils agacent également les généreux donateurs qui, si j'ose dire, ne l'entendent pas de cette oreille. Comment pouvait-on dire autant de mal d'un chef qui leur coutait si cher ? Soutenu par son journal, le critique continue néanmoins à faire son travail, suivant l'orchestre dans ses tournées, et rapportant le meilleur comme le pire. Un peu trop fidèlement parfois. Ainsi de ces propos tenus par le chef à un journal suisse : il compare Cleveland à un gros village de fermiers ; il y expose également ses vues sur la recherche de subsides : une poignée de mains pour 5.000 $, un dîner pour 10 millions (il expliquera avoir été mal traduit). Mais ça ne refroidit toujours pas les donateurs : c'est toujours à Rosenberg que l'on en veut, et le journaliste se voit finalement retirée la primauté des critiques. Il sera remplacé par un jeune confrère plus enthousiaste envers l'Orchestre de Cleveland et devra se contenter du reste de la vie musicale... et du ballet ! Rosenberg portera plainte contre son journal et contre l'institution musicale, mais sans succès.Comme le note Martin Bernheimer, qui rapporte l'histoire dans le Financial Times, les temps ont bien changé. Lui-même fut en butte à des manœuvres de déstabilisation du même type alors qu'il officiait au Los Angeles Times dans les années 60. Il n'avait pas la bonne idée d'apprécier suffisamment le jeune Zubin Mehta. A tel point que l'incontournable donatrice Dorothy Chandler (qui a donné son nom à la salle de concert du L.A. Philarmonic) réclama sa tête au L.A. Times. Celui-ci refusa. Pourtant, son propriétaire n'était autre qu'Otis Chandler, le propre fils de Dorothy. Le journal profita même de la polémique pour mettre en avant son indépendance et publia la photo du journaliste ainsi légendé "Il fait face à la musique, même quand ça fait mal". Une autre époque. [PC]

 

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